Budo no Nayami

Celui qui tue de loin

26 Août 2015 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

"… celui qui tue de loin ignore tout de ce que signifie tuer. Celui qui tue de loin ne tire aucune leçon sur la vie ni sur la mort. Il ne risque rien, il ne se salit pas les mains, il n'entend pas la respiration de son adversaire, il ne voit pas l'épouvante, le courage ou l'indifférence dans ses yeux. Celui qui tue de loin ne met pas à l'épreuve son bras, son cœur ni sa conscience. Il ne crée pas de fantômes qui reviennent ensuite le tourmenter toutes les nuits, pour le restant de ses jours. Celui qui tue de loin est un coquin qui confie à d'autres le sale travail qui est le sien. Celui qui tue de loin est pire que les autres hommes, car il ignore la colère, la haine, la vengeance et la terrible passion de la chair et du sang en contact avec l'acier d'une lame. Mais il ignore aussi la pitié et les remords. Celui qui tue de loin ne sait pas ce qu'il perd."

 

Arturo Pérez-Reverte

"Le soleil de Breda"

Troisième tome des aventures du Capitaine Alatriste

 

Bataille d'Awazu

Bataille d'Awazu

Matamores de dojo

Semaine après semaine, jour après jour pour certains, nous pratiquons des disciplines martiales aux racines souvent lointaines et guerrières. Combien souvent pourtant, je ris amèrement en regardant les simagrées de certains pratiquants. Trop de fanfarons au verbe haut, aux sourcils froncés et aux torses bombés foulent les tatamis, en particulier en Aïkido où il est si facile de tricher.

J'ai eu quelques expériences de combat qui auraient pu s'achever de façon dramatique, mais se sont bien terminées par chance. Mais rien qui puisse s'approcher même de loin d'une lutte à mort comme ont pu en vivre tant de nos prédécesseurs dans la chaîne de transmission des traditions martiales. Leurs expériences nous obligent, et c'est pourquoi j'ai tant de mépris pour les matamores de dojo. J'ai à cœur que les Budos soient "plus" qu'un Bujutsu, pas autre chose. Cela demande humilité, sérieux et recul au regard de la pratique. Parfois quelques lignes de roman me le rappellent avec une douloureuse acuité…

 

Ichijo Jiro Tadanori et Notonokami Noritsune

Ichijo Jiro Tadanori et Notonokami Noritsune

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fred (shi1fu) 01/10/2015 16:43

Bonjour leo et autres lecteurs
Je vais essayer de mentionner un autre aspect sans aller contre la citation qui est telle qu’elle est et ne concerne que les choix de son auteur. Je n’ai, à ma connaissance, pas tué de loin ou de près.
J’ai par contre participé à des batailles à l’arme « factice » (jeu de rôle grandeur nature) dont certaines opposant deux troupes de 400 personnes chacun.
Au niveau du général ou commanditaire, il y a un choix stratégique, une décision à faire exécuter par d’autres pour déboucher sur un avantage ou une nouvelle situation. Au pire ça ne marche pas et il a perdu. Il peut quand même être en colère contre ses troupes qui ont fait foirer son super plan. Il faut savoir que la défaite est souvent celle du soldat et la victoire celle du général, voyons ;-)
L’autre type mentionné par l’acier des lames est le gars qui va aller au corps à corps, sentir la sueur lui couler ans les yeux, marcher dans une terre imbibé de sang, planter sa lame dans un corps, voir les yeux de l’ennemi, le sentir sous l’impact et risquer à chaque instant que ça ne se passe pas comme prévu. Quand vous êtes dans une ligne de 400 gars, ça peut tomber de plusieurs coté, vous pouvez avoir été débordé plus loin etc. et si vous n’y faites pas gaffe, vous focalisez sur un adversaire plus dangereux que les autres et vous recevrez des coups par ailleurs. Au plus près du combat, au plus près du risque, au plus près de…

Si vous voulez voir des exemples de ce que ça peut donner un combat medieval, recherchez des vidéos de « behourt », de « bataille des nations » ou de « vyborg battle » et ne pensez surtout pas y participer si vous n’avez pas un équipement complet et de solide.

Nous on fait ça avec des épées en latex donc on risque beaucoup moins de dégâts mais la sensation d’écrasement, d’omniprésence du risque, stress du combat est déjà bien présente. On n’a pas de bleu mais on perd de « point de vie » et on peut être éliminé du jeu sur une plus ou moins longue durée voir définitivement.

L’intermédiaire étant celui qui tue de loin sur un combat.
Entre le sniper qui voit sa cible tomber et qui va en faire des cauchemars après ou celui qui tire à la mitrailleuse lourde mais ne se sent pas concerné par les gens qui tombent en face. Au canon, pas sûr non plus. Quand on tire sur cible, c’est marrant, on vise un score y compris à l’armée à l’époque. Quand il a tiré sur une cible qui basculait à l’impact, mon oncle a tout de suite perçu différemment le « jeu » de tirer pour s’entrainer. C’est moins drôle d’imaginer qu’on va s’en servir pour tuer et que l’autre ne se relève pas pour le prochain tireur. Donc l’une des variables est de voir l’effet sur la cible à l’instant T ou ensuite via le cadavre. L’identification à celui-là, c’est moi qui… ma faute, mon action, ma responsabilité ?
Les différences avec le gars de ligne ou de corps à corps, moins de risque de contact direct et de coup, on sait qui on vise mais rarement qui nous vise ou encore si on est soi-même visé. Un pseudo sentiment de distanciation qui donne l’illusion d’une temporaire sécurité.

Il existe des situations non létales, réelle, physique, parfois ludique qui peuvent donner une impression de ce que ça fait sans aller jusqu’à être complètement dangereux pour soi-même. J’ai fait de l’escrime médiévale et un peu d’armes à l’aïkido entre autre préparations qui m’ont permis de mieux aborder ou profiter de ces situations « ludiques ». Je jouais plus souvent archer ou voltigeur que lourd en première ligne, question de préférence, de style et de physique. C’était pour vous montrer quelques types de pratiques existantes du combat en vécu sécurisé.

Les matamores ont plus tendance, au cas où se battre en dehors leur soit arrivé, de se rappeler leurs victoires que les instants d’incertitudes et de peur du combat. Mais quand ce n’est pas une victoire facile face un adversaire qu’on domine, quand le risque est aussi pour soi de ne pas gagner. Celui pour qui ça a failli ou aurait pu mal tourner fait déjà moins le malin. Il s’en rappelle, il peut en parler mais il se vante plus rarement.

Léo Tamaki 09/10/2015 09:14

Merci pour le partage de tes expériences Fred :-)

Léo

Sarah 01/10/2015 09:55

ça me rappelle Lévinas, avec son éthique sur le visage, le regard ... il explique (si je me souviens bien) la difficulté/impossibilité de tuer quelqu'un qu'on regarde dans les yeux, car cet échange crée déjà une humanité, responsabilité ....
j'espère ne pas avoir trop saccager la pensée de Lévinas :)

c'est toujours un plaisir de vous lire

Sarah

Léo Tamaki 09/10/2015 09:12

Merci pour la lecture, et l'apparté sur Lévinas :-)

Léo

Jul 30/09/2015 14:44

Si je te comprends bien Léo, ta notion de distance n'est pas seulement spatiale mais dépend de l'engagement du pratiquant pour vivre sa pratique plus pleinement, plus authentiquement ?

Léo Tamaki 30/09/2015 15:57

Concernant la distance, je pense que tuer marque de toute façon profondément un homme. Sans doute d'une façon plus "crue" à courte distance, mais ce type de gradation me semble tout à fait secondaire.
Après oui, je crois qu'il faut remettre les choses dans leur contexte en étant sérieux, mais sans se prendre au sérieux, et ne surtout pas jouer au petit guerrier. Cela est compliqué, et je ne suis certainement pas le dernier à ne pas toujours y parvenir.

Léo

Gonnet 30/09/2015 11:14

Si vous faites allusion, dans votre article, à ces tueurs à gages ou commanditaires de meurtres ou d'attentats, je vous rejoins dans votre réflexion. Au contraire du Kyudo, le résultat final dévoile une intention cruelle, inhumaine, lâche et sans aucun respect de la vie. Mais si vous dénoncez la pratique du tir par l'emploi d'une arme à feu ou d'un arc, voire même d'une lance, là je ne puis rejoindre votre réflexion. La phase du Zanshin dans l'exercice du Kyudo est définie par l'accompagnement du projectile par l'esprit du tireur permettant ce dernier de se préparer à toute éventualité, mais aussi et via la façon de tiré, le tireur ne peu plus mentir sur ses intentions et ses motivations. Il existe ainsi un lien permanent entre le tireur et sa cible. Le résultat ne reste ainsi pas inconnu du tireur, bien au contraire.

Léo Tamaki 30/09/2015 11:28

Bonjour,

"Celui qui tue de loin est un coquin qui confie à d'autres le sale travail qui est le sien." Pas d' ambiguïtés je pense :-)

Léo

Ivan 30/09/2015 08:58

Ah, quel plaisir de voir que tu as continué sur la série des "Capitaine Alatriste" :-)
Du coup, et pour suivre très exactement dans la veine de ton article, je te recommande "La Bataille" de Patrick Rambaud, prix Goncourt il y a 2 ou 3 ans, je ne sais plus exactement. Sans effet particulier, l'auteur nous plonge dans la bataille d'Essling de Napoléon en Autriche, avec à la fin ce sentiment de gâchis humain, mais surtout l'illustration parfaite de ce qu'est le corps à corps, etc.
Bise
ivan

Léo Tamaki 30/09/2015 11:26

Merci pour le conseil de lecture ;-)

Bise,

Léo