Budo no Nayami

Questions de lecteur (3), "Hino, Kono et Kuroda"

14 Août 2015 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Alexandre, l'auteur de ce message pratique l'Aïkido depuis plusieurs années. Après que nous nous soyons rencontrés, il a décidé de s'engager dans la pratique du Kishinkaï. Il s'entraîne actuellement au côté de Rémi Samouillé au "Kishinkaï Aïkido Saint Etienne".

 

"Voilà les quelque cours avec Rémi m'ont permit de mieux comprendre le travail de Hino et Kuroda... Pas encore celui de Kono mais j'ai des idées... Donc je creuse avec beaucoup de remises en question sur ma pratique d'avant... Avec autant de questions voir plus même... La terrible sensation de laisser tout tomber même... Car je ne sais plus trop quoi faire de mon bagage actuel...

Pour en revenir a ma question de départ sur le stage de Hino Senseï... Avec ce que j'ai vu je me demande comment est structuré le travail de Hino ? Ce que je veux dire c'est que en Aikido je vois le travail de Kuroda pareil... Mais celui de Hino me laisse dans le flou... Est-il exclusivement basé sur le travail du kyokotsu ? J'ai du mal a percevoir l'utilisation de son travail en Aikido... Là aussi j'ai des idées mais rien de plus..."

 

Questions de lecteur (3), "Hino, Kono et Kuroda"

Etudier à la source

"Voilà, les quelque cours avec Rémi m'ont permit de mieux comprendre le travail de Hino et Kuroda... Pas encore celui de Kono mais j'ai des idées..."

 

J'invite au maximum les enseignants d'Aïkido Kishinkaï à venir partager l'enseignement des maîtres qui ont nourri ma pratique. Parce que ce sont des adeptes au niveau supérieur au mien. Parce qu'ils sont susceptibles de voir à leur contact des choses qui m'ont échappées. Parce que comprendre les sources de ma pratique peut leur permettre de mieux comprendre mes choix, et donc l'orientation qu'ils ont eux-mêmes décidés de suivre actuellement.

Si la disponibilité de chacun et l'intérêt qu'ils y portent sont variables, Rémi est l'un de ceux qui répond le plus régulièrement à mes invitations. Ayant étudié à la source, il est donc très bien placé pour te donner des indices sur le travail des maîtres Hino, Kono et Kuroda.

 

Avec Rémi Samouillé

Avec Rémi Samouillé

Descendre de la montagne

"Donc je creuse avec beaucoup de remises en question sur ma pratique d'avant... Avec autant de questions voir plus même... La terrible sensation de laisser tout tomber même... Car je ne sais plus trop quoi faire de mon bagage actuel..."

 

Certains considèrent que l'Aïkido est un, et que les différents courants et écoles ne sont que des variations sur un même thème. Mon opinion est très différente. Si les choix techniques peuvent en effet se révéler anecdotiques, les principes d'utilisation du corps employés par des maîtres peuvent être si différents que leurs enseignements sont incompatibles.

Je ne connais pas ton parcours en détail, mais je soupçonne que les principes que nous transmettons au Kishinkaï soient assez différents de ceux que tu as rencontrés jusqu'à aujourd'hui. Et cela a pour conséquence une grande remise en question. Ta situation est assez courante, et beaucoup d'autres élèves dont certains sont aujourd'hui enseignants de l'école, y ont été confrontés. 

 

Il y a une allégorie qui illustre assez bien la situation à laquelle tu fais face :

 

Lorsque tu arrives au milieu de montagnes tu choisis une personne pour te guider vers un sommet. Mais à un certain point, il est possible que tu aies envie d'aller vers une autre cime. A cet instant il n'est malheureusement pas possible de sauter d'une montagne à l'autre. Il faut redescendre dans la vallée…

 

Passer d'un courant proche à un autre ne recèle généralement pas de difficultés particulières. Il suffit de modifier les quelques détails qui font les différences. Quand on décide en revanche de passer d'une pratique à une autre radicalement différente, c'est une autre histoire… On se retrouve en effet dans la situation où l'adoption de nouveaux principes ne nous permet plus de réaliser nos mouvements avec les mêmes résultats. Notre efficacité s'en ressent, et c'est une période durant laquelle il faut faire preuve d'une grande patience et humilité.

 

Malgré tout, cela ne signifie pas que notre expérience passée soit inutile. D'une part nous savons comment étudier. D'autre part, une grande partie du bagage technique pourra être réinterprétée à l'aune des nouveaux principes que tu étudies une fois que tu commenceras à les maîtriser. Cette richesse dans ton savoir est le résultat de ton parcours jusqu'à aujourd'hui, et ne disparaîtra pas même avec le changement de direction que tu as opéré.

Le Kishinkaï compte beaucoup d'enseignants et de pratiquants issus d'autres courants et disciplines. Je suis toujours heureux de les voir faire vivre l'enseignement de l'école sous des formes variées. A l'instant où je t'écris, je pense en particulier à Ivan Garcia, enseignant à Valencia, qui est un très bel exemple de pratiquant issu d'un autre style et qui a su intégrer notre enseignement sans renier son passé.

N'abandonne donc pas ton bagage actuel. Mets le de côté, et d'ici quelques années tu seras heureux de le voir sous un jour nouveau.

 

Questions de lecteur (3), "Hino, Kono et Kuroda"

Hino senseï et l'Aïkido

"Pour en revenir a ma question de départ sur le stage de Hino Senseï... Avec ce que j'ai vu je me demande comment est structuré le travail de Hino ? Ce que je veux dire c'est que en Aikido je vois le travail de Kuroda pareil... Mais celui de Hino me laisse dans le flou... Est-il exclusivement basé sur le travail du kyokotsu ? J'ai du mal a percevoir l'utilisation de son travail en Aikido... Là aussi j'ai des idées mais rien de plus..."

 

Le travail de Hino senseï ne se résume naturellement pas à l'utilisation du kyokotsu, même si c'est un élément majeur de son système. Je t'invite à lire trois choses avec attention. Pour commencer un bref article que j'ai écrit il y a quatre ans, et qui évoque sa pratique. Ensuite, un article de Hino senseï lui-même sur l'Aïkido. Enfin pour finir tu trouveras sur cette page une sélection extensive d'articles sur Hino senseï et sa pratique. Ecrits par des pratiquants d'horizons divers, ils devraient t'amener d'intéressants éléments de réponse.

 

J'ajouterai une information sur les origines de la pratique de maître Hino qui te montrera les liens de son enseignement avec l'Aïkido. Dans les sources d'inspiration de Hino senseï, aux côtés des écrits des maîtres du passé et de Hatsumi Masaaki, fondateur du Bujinkan, se trouvent Shioda Gozo, fondateur du Yoshinkan Aïkido, et Okamoto Seïgo, fondateur du Daïto ryu Roppokaï. Du premier il a intégré le travail du déplacement du centre de gravité, l'utilisation des genoux, et la connexion du corps. Du second il s'est inspiré pour son travail sur le déséquilibre et la destructuration… l'Aïki.

 

Voilà, je pense que tu as maintenant suffisamment d'éléments pour voir les nombreux liens entre le Hino Budo et l'Aïkido.

 

Questions de lecteur (3), "Hino, Kono et Kuroda"

Kono senseï et le Kishinkaï

Je souhaite terminer en revenant sur une de tes premières phrases :

 

"Voilà les quelque cours avec Rémi m'ont permit de mieux comprendre le travail de Hino et Kuroda... Pas encore celui de Kono mais j'ai des idées..."

 

En fait il n'est pas étonnant que tu n'aies pas pu mieux saisir le travail de Kono senseï à travers le Kishinkaï, et cela pour plusieurs raisons.

Kono senseï a eu une grande importance dans mon cheminement. Ses réflexions et ses encouragements m'ont inspiré, et ont eu une part non négligeable dans ce que j'ai entrepris et qui se traduit aujourd'hui par l'existence du Kishinkaï. Il exprimait par exemple parfaitement mes doutes lorsqu'il disait :

 

"Enfin si l'on prend cet exemple il faut bien admettre que lors des embu d'Aïkido tout le monde attaque pour être vaincu. Et si l'on dit "Que se passerait-il contre une attaque de boxe?" on vous répond qu'il ne faut pas réfléchir ainsi. Mais si on ne réfléchis pas ainsi on reçoit l'attaque.

On dit que demander ce genre de choses n'est plus de notre temps, qu'il faut polir son cœur afin de ne pas être frappé, etc, etc… (rires)

Ce n'est pas faux. Mais si cela arrive, que faire? Il y a d'innombrables histoires concernant Ueshiba Moriheï comme celle où il fit face au boxeur "Piston" Horiguchi. Et on se demande s'il en existe de semblables concernant ses disciples. Le rapport de l'Aïkido au monde réel est un véritable problème.

Le problème essentiel de l'Aïkido est que l'enthousiasme et l'assiduité ne changent pas la capacité à faire face à une situation concrète. Il faut se contenter du plaisir d'une pratique enthousiaste et assidue. C'est très étrange.

 

Il est vrai qu'il est difficile de trouver un disciple comparable au fondateur de l'Aïkido…

(Rires) Il n'y en a aucun. On parlait beaucoup de Shioda senseï du Yoshinkan mais malgré son excellence il s'agissait tout de même d'un niveau totalement différent. Il suffit de voir ses mouvements pour le comprendre.

Le Yoshinkan a fait de nombreuses démonstrations mais on n'a jamais vu dans l'une d'entre elles quelqu'un autoriser un Judoka ou un Sumotori à attaquer comme il le voulait. En aucun cas ils ne les laissent faire.

 

Cela donne finalement naissance à des situations assez drôles. Lorsqu'on fait nikyo ou sankyo, on n'accepte pas qu'aïte se dégage pendant le déroulement de la technique. C'est bizarre. La justification habituelle est que l'on met un atemi. Mais c'est risible car la personne est déjà dégagée avant que l'atemi n'arrive.

Depuis l'instant où je suis rentré à l'Aïkikaï j'espérais qu'une personne de haut niveau serait capable de me faire sankyo pendant que j'essaierai de me dégager. Mais il n'y en a pas eu une seule. Ni shihan ni sempaï avancés. Et c'était pire face à des débutants aux réactions incontrôlées. Je me disais déjà à l'époque que c'était un véritable problème. Bien sûr je n'y arrivais pas non plus mais j'espérais qu'un jour je deviendrai capable de dire "Tu peux essayer de te dégager si tu veux.". Personnellement je n'y arrive que depuis un an.

 

Evidemment il y a des gens dont l'efficacité est certaine. Mais ne pas pouvoir dire à un débutant qu'il peut se dégager quand il le veut est le signe d'un véritable problème. On entre dans une époque où la pratique devient naïve. Les shihans sont incapables de ce genre de choses et ne peuvent donner de réponses satisfaisantes aux débutants dont les questions sont toujours les plus dérangeantes. (rires)"

 

C'est donc avec enthousiasme que j'ai suivi plusieurs de ses séminaires au Japon, que je me suis rendu régulièrement chez lui, et que je l'ai invité à plusieurs reprises en Europe. Pour autant, il est probable que je ne le fasse plus venir.

Parce que je ne trouve pas dans sa pratique de ri-aï. Il est indéniablement capable de mouvements impressionnants de relâchements, de vitesse et de précision. Mais il n'y a pas à mes yeux de réelle cohérence et transversalité dans sa pratique. Pas de principes communs qui donnent une unité à son Taïjutsu, Kenjutsu, Iaïjutsu et Bojutsu, comme on peut en trouver dans les pratiques de Kuroda senseï ou Hino senseï.

 

Par ailleurs s'il soulève de véritables problèmes, il n'y apporte à mon sens qu'une solution superficielle. Car s'il déclare :

 

"Le Yoshinkan a fait de nombreuses démonstrations mais on n'a jamais vu dans l'une d'entre elles quelqu'un autoriser un Judoka ou un Sumotori à attaquer comme il le voulait. En aucun cas ils ne les laissent faire."

 

Force est de constater qu'il n'ouvre jamais lui-même la place à une telle possibilité, enfermant ses partenaires dans des situations complètement fermées. Pour des démonstrations spectaculaires certes, mais dont l'apport aux solutions du problème reste encore à prouver. Mais quelque part il s'agit d'un souci que j'aurai pu voir immédiatement car ne dit-il pas :

 

"Depuis l'instant où je suis rentré à l'Aïkikaï j'espérais qu'une personne de haut niveau serait capable de me faire sankyo pendant que j'essaierai de me dégager. Mais il n'y en a pas eu une seule. Ni shihan ni sempaï avancés. Et c'était pire face à des débutants aux réactions incontrôlées. Je me disais déjà à l'époque que c'était un véritable problème. Bien sûr je n'y arrivais pas non plus mais j'espérais qu'un jour je deviendrai capable de dire "Tu peux essayer de te dégager si tu veux.". Personnellement je n'y arrive que depuis un an."

 

Alors oui, une fois installé en sankyo, Kono senseï réussit clairement à contrôler une personne qui essaye de se dégager de la façon qu'il propose. Mais le vrai problème consiste d'une part à arriver à sankyo face à une attaque indéterminée, d'autre part à faire face à une réaction toute aussi incertaine. Et de cela je ne l'ai pas vu capable. Je suis persuadé qu'il aurait trouvé une réponse satisfaisante à ce problème, mais je crois qu'il n'a simplement jamais poussé son questionnement jusqu'à son terme.

 

Questions de lecteur (3), "Hino, Kono et Kuroda"

Kono senseï n'est pas un enseignant, et il l'a déclaré lui-même à de maintes reprises. Et si je considérai cela sans importance au départ, je crois que c'était une erreur. Parce qu'avoir des élèves sur le long terme oblige à se structurer. Parce que si l'on peut se contenter de montrer un patchwork de techniques sur quelques heures, cela ne peut être le cas durant des mois, et plus encore des années. Avoir des élèves aurait permis à Kono senseï de conscientiser et ordonner ses intuitions que j'estime brillantes, pour parvenir à un véritable ri-aï.

Parce qu'avoir des élèves, pour autant que l'on sache les faire progresser, permet d'avoir des partenaires d'entraînement vous permettant à votre tour de vous hisser plus haut. 

 

Voilà. J'ai en horreur ceux qui brûlent leurs idoles, et j'ai pour Kono senseï un grand respect et de l'affection. Il y a en outre dans sa pratique, notamment aux armes, des éclairs de génie. Et si je ne vois plus aujourd'hui l'intérêt de le faire venir en Europe, c'est toujours avec joie que je lui rend visite lors de mes séjours au Japon. Mais le manque de ri-aï, de capacité à enseigner, et de réponses aux problèmes fondamentaux de la pratique martiale font qu'il n'y a pas de réelle trace de sa pratique dans celle du Kishinkaï. Au final, l'influence qu'il a eue est plus liée à l'image que je m'étais construite de lui, qu'à la réalité qu'il me présentait. Mais cette image était si séduisante que j'ai mis longtemps à l'accepter…

Kono senseï est un grand. Malheureusement les choix qu'il a fait et son environnement ne lui ont pas permis de devenir un géant. Compte tenu de sa vitalité et son potentiel, rien n'est à exclure pour le futur. Mais aujourd'hui l'intérêt que je porte à son enseignement a simplement trouvé ses limites.

 

Questions de lecteur (3), "Hino, Kono et Kuroda"

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