Budo no Nayami

Enfoncer leur épée jusqu'à l'âme

3 Mars 2016 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

"Cela n'avait rien à voir avec une séance d'escrime, faite de mouvements et de figures. Les adversaires demeuraient immobiles, s'étudiant, leurs épées tendues et ne se frôlant même pas. Chacun attendant l'adversaire, fixant ses yeux et non la pointe de son épée. Guettant l'intention de l'autre. Je ne savais que trop – pardieu c'est aussi mon métier – qu'entre spadassins de leur carrure on ne devait s'attendre ni à des jeux de pieds, ni à des battements prolongés de tolédanes et de biscaïennes, ni à des passes ingénieuses. Ici, tout était dans la manière d'entrer et de conclure, en deux temps trois mouvements, d'un coup d'estoc rapide ou de tranchant fulgurant comme un éclair. Aucun des deux ne prendrait de risques sans une certitude absolue. Et ils étaient là, aux aguets, silencieux, se tenant de profil et se surveillant comme deux éperviers, dans l'attente de l'instant où l'autre relâcherait sa garde. Cherchant l'ouverture par où enfoncer leur épée jusqu'à l'âme."

 

Arturo Pérez-Reverte

"Le pont des assassins"

Septième tome des aventures du Capitaine Alatriste

 

Enfoncer leur épée jusqu'à l'âme

J'ai malheureusement peu de temps pour lire des romans aujourd'hui. Certains sont pourtant bien plus que distrayants et invitent, au-delà de leurs intrigues divertissantes, à de riches réflexions. C'est toujours le cas des œuvres d'Arturo Pérez-Reverte.

 

L'expérience de la violence

Pour beaucoup d'entre nous la violence physique n'est pas une expérience directe. Si elle nous est familière à travers les médias, c'est souvent une image inexacte ou incomplète qui nous est transmise. Et c'est sur la base des représentations simplifiées et exagérées du cinéma, et des images tronquées des sources d'informations où l'on voit (pour le mieux) au plus le résultat d'actes de violence, que nous nous construisons une image mentale de ce qu'est une lutte pour la survie. Image mentale aux fondements erronés et partiels, qui donne inévitablement un résultat trompeur et souvent caricatural.

 

Entendons-nous bien. Je me réjouis du fait que, malgré les terribles actes qui subsistent de par le monde, la violence soit de façon générale sur une pente descendante. Il n'en reste pas moins que pour un budoka, il est intéressant de comprendre sa nature, particulièrement dans le contexte d'une lutte à mort à armes blanches entre experts. Expérience qui est à l'origine de la majorité des techniques guerrières japonaises. De façon relativement directe pour les Koryus, ou plus lointaine pour les Budos.

 

Enfoncer leur épée jusqu'à l'âme

Techniques guerrières

Ma représentation d'une lutte à mort entre deux guerriers expérimentés à énormément évoluée au fil du temps. A travers la lecture de récits et rapports d'époques, d'études des écoles anciennes, de réflexions sur les modifications liées au contexte, etc… je suis arrivé à une image qui me semble cohérente, et qui est relativement stable depuis quelques années. Non que j'ai arrêté de me questionner, mais les réponses que je trouve convergent au lieu de m'amener à modifier mes suppositions comme ce fut le cas pendant longtemps.

Cela m'a permis de mieux orienter mes recherches, comprendre et faire vivre les techniques martiales.

 

Je ne sais quelles sont les sources d'Arturo Pérez-Reverte. Correspondant de guerre, il a néanmoins une expérience directe de la barbarie, et ses descriptions de combats concordent en de nombreux points avec mes conclusions. Elles sont aussi en accord avec de nombreux récits et rapports de duels du passé qui ont pu servir de base à ses écrits.

 

"Cela n'avait rien à voir avec une séance d'escrime, faite de mouvements et de figures. Les adversaires demeuraient immobiles, s'étudiant, leurs épées tendues et ne se frôlant même pas."

 

La pratique sportive n'est pas quelque chose de négatif, et elle développe d'importantes qualités. Malheureusement lorsque les assauts prennent une place prépondérante, on se permet des choses que l'on ne ferait probablement pas si la conséquence était la mort ou l'infirmité.

Si je pense que le Kendo et l'escrime ont beaucoup d'enseignements à nous apporter, il convient de mettre les choses en perspective et d'essayer de concevoir les modifications dues à la nature de la pratique, pour en retirer ce qui peut enrichir la nôtre et mettre de côté le reste. Je pense par exemple qu'il est très intéressant d'étudier la façon dont les kendokas et les escrimeurs cassent la distance dans leurs attaques, mais que les sautillements et croisements des pointes de lame ne sont pas des plus pertinents dans un combat de survie.

 

Enfoncer leur épée jusqu'à l'âme

"Chacun attendant l'adversaire, fixant ses yeux et non la pointe de son épée. Guettant l'intention de l'autre."

 

La perception de l'intention est un sujet complexe que je n'aborderai pas ici dans le détail. Je dirai simplement que le temps passant c'est un de mes axes de travail principaux, et que sans cette capacité beaucoup de choses ne font pas sens. C'est un travail dont on trouve d'ailleurs les traces à une époque où la vie était en jeu, et où la mystification avait des conséquences dramatiques.

 

"Je ne savais que trop – pardieu c'est aussi mon métier – qu'entre spadassins de leur carrure on ne devait s'attendre ni à des jeux de pieds, ni à des battements prolongés de tolédanes et de biscaïennes, ni à des passes ingénieuses."

 

L'absence de conséquence et de travail d'opposition "sérieux", a malheureusement tendance à amener le développement de sophistications souvent risibles. Si ce n'est pas l'apanage de l'Aïkido, c'est néanmoins une des disciples où l'on rencontre le plus ce travers. Et loin de limiter ma remarque aux pratiques éthérées, j'y inclus aussi toutes celles où l'on se gargarise d'une lutte de structure les deux pieds dans le béton, loin de toute logique martiale.

 

"Ici, tout était dans la manière d'entrer et de conclure, en deux temps trois mouvements, d'un coup d'estoc rapide ou de tranchant fulgurant comme un éclair."

 

Irimi atémi.

 

"Cherchant l'ouverture par où enfoncer leur épée jusqu'à l'âme."

 

Si le support de nos voies est physique, il s'agit au final d'un développement de la conscience. Sur ce chemin on finit par découvrir que l'esprit est prépondérant dans le combat. Si je l'avais lue, relue et entendue de nombreuses fois, c'est une constatation que je n'ai réellement comprise qu'il y a quelques années. Si elle n'implique aucunement de négliger le travail technique, elle m'a amené à mettre l'accent sur son développement en parallèle.

 

Enfoncer leur épée jusqu'à l'âme

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Nicolas H 16/03/2016 10:39

Bonjour Léo,

J'avais lu il y a quelques années le roman "Le Maître d'escrime" d'Arutro Perez-Reverte. C'est un beau roman sur la fin de l'escrime "guerrière" et le début de l'escrime "sportive" avec pour héros un vieux maître d'armes. Je te le conseille.

Nicolas H

Léo Tamaki 29/03/2016 19:53

Un chef d'oeuvre :-)

C'est le second roman de Perez-Reverte que j'ai lu, et c'est un monument.

Léo

Heckenroth 15/03/2016 12:15

Bonjour Léo,

En tant qu'escrimeur depuis plusieurs années, et travaillant également sur la rapière, je me sens un peu obligé de laisser un commentaire sur cet article. Il y a 2 ou 3 ans, je crois avoir partagé avec vous une vidéo sur le combat à la rapière, il me semble que c'était sur l'aiki-forum. Bref, si je suis un lecteur ninja de votre blog (entendez un lecteur de l'ombre), je suis ravi que nous partagions ce même point de vue global sur le duel. Pérez-Reverte a beaucoup écrit sur l'escrime par ailleurs, en dehors des aventures du capitaine Alatriste. Lorsque j'ai lu ce passage du Pont des assassins, il m'a semblé y reconnaitre certaines formes et techniques issues des traités d'époque, comme la position avancée de Malatesta qui rappelle celle de Salvatore Fabris, un maître de Bologne. Les techniques italiennes du XVIIème ont cette particularité d'être assez incisives et de travailler sur le contre-temps ou l'attaque dans l'attaque. Or il me semble que pour réussir parfaitement ces techniques, la lecture de l'intention est sinon nécessaire, du moins un grand avantage. J'avoue humblement être très loin de ce niveau... Et si vous connaissez des exercices pour développer cette aptitude, je suis intéressé!
En revanche, j'émettrai un petit bémol quant à votre discours sur les croisements de pointe. En vérité, je ne sais pas trop comment vous l'entendez, mais l'escrime du XVIIème est une escrime d'estoc dont les passages de pointe sont indispensables pour se protéger et entrer en sécurité dans la garde de l'adversaire.

Martialement vôtre

Mathieu Heckenroth

Léo Tamaki 29/03/2016 19:56

Bonjour Matthieu,

Pour les exercices, je regrette mais je considère toujours que l'écrit ne permet pas de transmettre plus qu'un voile. Tout au moins je ne suis pas capable de plus.

De même pour mon avis sur les croisements de pointe, il est loin d'être acquis que nous ne soyons pas en réalité du même avis :D

Léo

Romain 14/03/2016 16:02

"Et loin de limiter ma remarque aux pratiques éthérées, j'y inclus aussi toutes celles où l'on se gargarise d'une lutte de structure les deux pieds dans le béton, loin de toute logique martiale."
Bonjour,
Pouvez-vous développer un peu plus ce à quoi vous faites allusions...
Merci encore pour vos articles de qualités.
Romain

Léo Tamaki 14/03/2016 16:58

Bonjour Romain,

Merci pour la lecture et les encouragements :-)

Je ne développerai pas ici ce point particulier, car j'ai pour habitude de ne pas rentrer dans les points techniques. Je préfère aussi en règle générale parler en détail de ce que j'aime, et n'évoquer que brièvement ce qui ne m'intéresse pas. C'est toutefois un point que j'aborde régulièrement lors de mes cours ou stages (où l'on peut assister en simple spectateur).

Léo

antony 14/03/2016 15:50

Bonjour Léo,

Bel article qui met bien en relief l'importance capitale de la perception instantanée de l'intention de l'autre, et la nécessité toute aussi capitale d'éviter les simagrées et autres conceptions métaphysiques au moment de vérité. Je ne suis pas sûr en revanche que le violence soit de manière générale sur une pente descendante... Malheureusement...

Bien à toi,
Antony

Léo Tamaki 14/03/2016 16:56

Bonjour Antony,

Eh bien de façon surprenante et si l'on s'en tient à des informations chiffrées, la violence est nettement en baisse. Cela était très bien illustré dans des graphiques aussi clairs que surprenant s que j'ai découverts lors d'une visite à l'ONU. Il y a aussi une conférence TED sur le sujet. Bien entendu cela n'est qu'une généralité malheureusement, et il existe nombre d'endroits où elle se développe...

Léo

yudan 14/03/2016 15:22

En complément sur la pratique du Kendo, je dirais que les sautillements et le croisement de pointe telle que je suppose que tu la conçoives de part tes observations et tes voyages et rencontres sont liées à une pratique plus sportive du kendo qu'est la compétition ou lors d'apprentissage.
Je ne crois qu'aucun kendoka ne se sente sincèrement dans une situation de vie ou de mort réelle. Mais l'échange en armure permet un investissement total à 100% dans l'action.
Ainsi comme toute discipline (je suppose), on apprends les fondamentaux et les bases puis on apprends à les mettre en œuvre lors d'une opportunité qui devient de plus en plus réaliste, on apprends ensuite à créer une opportunité et une fois ce vocabulaire créé, on peut imaginer commencer à avoir un échange libre, une discussion où la frappe ne sera que la conclusion d'une bataille du centre.
Dans l'extrait que tu présentes, j'ai l'impression d'avoir vu ça lors de rencontre de kendo quand on recherche sur youtube par exemple avec les mots simple Kendo Kyoto Taïkaï :https://www.youtube.com/watch?v=-mgN68Qa6Vg

Bien entendu la frappe et le déplacement reste du kendo mais cette phase d'observation me rappelle ces combats.

Léo Tamaki 14/03/2016 16:54

Bonjour Yudan,

Oui il est indéniable que ce que je décris n'est que le fruit de mon expérience, et je suis certain que certains pratiquent différemment, que ce soit dans la forme et/ou le fond :-)

Merci pour le lien.

Léo

Dureisseix Jean Luc 14/03/2016 13:14

Bonjour Léo,

c'est exactement ce qui se passe lorsque je fais des combats de Ken Jutsu et cela quelque soit l'arme que j'utilise ou celle de mon adversaire. C'est aussi cela que j'essaie de transmettre à mes élèves lors de l'étude des Kata. Petit à petit, ils commencent à saisir cet enseignement que j'ai reçu de la pratique des Koryu et du combat libre.
Je ne connaissais pas cet auteur mais ce qu'il dit est pour moi exact.

Sincère Amitié.

Jean Luc Dureisseix

Léo Tamaki 14/03/2016 16:53

Bonjour Jean-Luc,

Merci pour ton témoignage. Je suis heureux que tu sentes que tes élèves perçoivent peu à peu ce que tu souhaites leur transmettre :-)

Amicalement,

Léo