Budo no Nayami

Aïkido, le courage de tester ses hypothèses

12 Mai 2016 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

J'ai toujours considéré que les Budos devaient être plus que les Bujutsus. Que la dimension éthique ne devait en aucun cas écarter un savoir-faire technique sans lequel elle ne serait rien. Car ce n'est que lorsqu'il sublime et guide des capacités concrètes par un idéal supérieur que l'adepte prend sa véritable valeur. Que l'un ou l'autre de ces éléments vienne à manquer, et on fera alors face à un beau-parleur ou un artisan de la destruction.

 

Un des objectifs des voies martiales est d'amener l'homme à dépasser ses peurs. La première, la plus instinctive est celle pour notre intégrité physique. Ce n'est qu'en atteignant une efficacité martiale concrète que l'adepte la dépassera. Ayant surmonté cette peur primale, il sera alors à même d'entreprendre la suite de son long chemin… Une tâche ardue qui ne saurait souffrir dogmatisme et obscurantisme qui sont trop souvent l'apanage des traditions martiales.

 

Aïkido, le courage de tester ses hypothèses

Rechercher et polir

Un adepte est essentiellement confronté à deux tâches, affiner son savoir-faire, et chercher une meilleure façon de faire. Bien entendu chacun, en fonction de son cheminement et sa personnalité, mettra l'accent sur l'une ou l'autre de ces facettes. Mais c'est un processus commun et constant qui ne connaît pas de fin. J'ai encore à l'esprit l'image si vivace de Tamura senseï continuant jusqu'à ses derniers jours de pratique à affiner tout en cherchant à l'améliorer, une pratique qui suscitait le respect des Aïkidokas du monde entier. 

 

S'il faut du courage pour entreprendre un tel travail, il en faut encore plus pour le faire de façon pertinente. Car de combien d' "innovations" incohérentes, parfois risibles et souvent dangereuses ne sommes-nous pas témoins dès lors que nous observons la diversité de l'Aïkido contemporain. Trouvailles vides de sens qui sont le fruit de nos approximations et lâchetés.

Ne vous méprenez pas, en tant qu'élève de maîtres tels que Tamura Nobuyoshi, Kuroda Tetsuzan ou Hino Akira, je serai bien mal placé pour critiquer la recherche. J'ai simplement le sentiment que si quelques uns ont le courage de s'y adonner, peu ont celui de tester la pertinence de leurs découvertes.

 

Avec Hino Akira, à la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels

Avec Hino Akira, à la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels

Les théories en Aïkido

Le problème de pratiques telles que l'Aïkido, est qu'elles permettent d'échafauder les théories les plus extravagantes puisqu'elles n'ont pas charge de preuves. Mais le véritable danger ne vient pas des méthodes les plus farfelues qui se discréditent d'elles-mêmes, mais de celles qui sont belles, logiques, cohérentes et séduisantes. Car la pratique martiale n'a de véritable valeur que lorsqu'elle s'ancre dans le réel. Le piège aujourd'hui est que nos pratiques évoluent dans des cadres toujours plus formels et figés, que l'on peut moduler à notre guise pour démontrer des théories dans une démarche pseudo-expérimentale qui présente tous les atours d'une pensée scientifique, sans en avoir la rigueur ni l'objectivité.

 

En simplifiant grossièrement, on considèrera que la démarche scientifique expérimentale fonctionne de la façon suivante :

 

Hypothèse > Expérimentation > Modification de l'hypothèse ou Etablissement d'une théorie

 

Les problèmes qui se posent aujourd'hui sont que :

 

- Les hypothèses sont généralement formulées sur des bases erronées :

- Films : La très large majorité des "combats" dont ont été témoins les pratiquants contemporains ont eu lieu sur un écran. Alors même que quelques recherches sur le net permettent d'observer des scènes réelles via des caméras de prison par exemple, les cours et démonstrations voulues "réalistes" d'Aïkido reprennent simplement les codes cinématographiques qui sont très éloignées de la violence concrète.

- Expérience de combat : Si quelques pratiquants ont une expérience du combat, elle est généralement limitée à des bagarres ou des rencontres sportives. Bien que ce type d'affrontement n'exclue pas de conséquences graves, il est très différent par nature d'un combat de survie. Si ces confrontations peuvent apporter des éléments de réflexions, il faut comprendre leur différence de nature avec les techniques guerrières qui sont aux origines de l'Aïkido pour en tirer profit intelligemment.

- Méconnaissance de l'environnement historique : Les techniques guerrières sont adaptées au contexte pour lequel elles ont été créées. La complexité des objectifs guerriers était par ailleurs telle que coexistaient des pratiques d'apparence similaire mais destinées à des adeptes aussi différents que les tâches qu'ils devaient réaliser. Méconnaître ces éléments expose inévitablement à des interprétations erronées.

- Modèles dans l'erreur : La confiance dans l'expert que l'on suit est un prérequis à toute véritable transmission. Le problème est qu'à l'époque actuelle le niveau des experts les plus réputés est trop souvent discutable, et qu'ils sont parfois eux-mêmes dans l'erreur sur les hypothèses qui sous-tendent leurs pratiques. S'ils ne manquent pas de qualités et qu'il n'est pas question de leur manquer de respect, il importe en cas de doute sérieux de vérifier s'ils ne se fourvoient pas eux-mêmes. Je pense par exemple au cas d'au moins deux élèves directs d'Osenseï, 8ème dan, qui professent aujourd'hui encore que le hakama servait à masquer le déplacement des pieds.

- Méconnaissance de l'environnement culturel : Le mode de transmission des techniques martiales japonaises est particulier. S'il partage des éléments communs avec d'autres traditions, il est dans sa globalité d'une nature qui lui est propre. Seule une compréhension de la systématisation utilisée par les bushi permet de tirer un réel profit de leur héritage.

- Liste non exhaustive…

 

- Les expérimentations sont souvent erronées :

- Parce que basées sur des hypothèses fausses ou inexactes pour des raisons citées ci-dessus.

- Parce que le cadre est trop fermé : Certaines hypothèses fonctionnent lorsque l'on connaît certains éléments de la situation. Elles deviennent souvent totalement irréalisables dans une situation fluctuante.

- Parce que l'on cherche inconsciemment ce qui valide notre théorie, en balayant ce qui démontre ses limites.

- Parce que les participants étant persuadés de la justesse du travail font fonctionner quelque chose qui ne marche tout simplement pas.

- Liste non-exhaustive…

 

Aïkido, le courage de tester ses hypothèses

Chercher les limites de nos hypothèses

Pour arriver au plus haut niveau de notre art, comme pour lui apporter les évolutions qui seules permettront de le garder vivant, nous nous devons de viser une efficacité martiale. Pour l'atteindre nous utilisons une méthode expérimentale sur la base des enseignements reçus et de nos réflexions. Il nous revient d'avoir la plus grande rigueur et sincérité, sans lesquelles nous ne créerons que des illusions stériles qui ne sauraient durer et conduiraient nos disciplines à leurs pertes.

Nous devons avoir le courage de chercher non ce qui conforte nos suppositions, mais ce qui les invalide, montre leurs limites ! La solution ne consiste pas à trouver le confort en cherchant comment renforcer nos certitudes qui sont le reflet de nos limites actuelles, mais en exposant nos hypothèses à l'incertitude et aux plus grandes difficultés. Ce n'est qu'ainsi, à force d'erreurs, de tâtonnements, que nous pourrons développer des modèles toujours plus précis, toujours plus efficaces. Ne nous attachons pas aux théories, aussi belles soient-elles, mais ayons à cœur de chasser nos illusions.

 

Note : Cet article a été initialement publié dans AikidoJournal. Le magazine et le site internet proposent un contenu très riche que je vous conseille vivement.

 

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