Budo no Nayami

Ethique dans la pratique martiale

8 Mai 2016 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

L'éthique dans la pratique martiale est un sujet qui mériterait des volumes, mais je ne ferai qu'effleurer le sujet aujourd'hui en rebondissant sur une vidéo de maître Chen Zhonghua intitulée "Ethics and Real Skill in Martial Art" (merci Will !)

 

Ethique dans la pratique martiale

Maître Chen Zhonghua

Maître Chen est un des représentant de la nouvelle vague des arts martiaux, présentant les choses clairement, capable de supporter ses dires par ses actions, et de former des élèves de qualité. Outre sa pratique, il présente aussi l'intérêt de très bien parler anglais, et de posséder la double culture orientale / occidentale.

 

Ethique dans la pratique martiale

La trahison en Chine et au Japon

Maître Chen aborde plusieurs sujets intéressants dans cette vidéo que je vous invite à regarder tranquillement. Pour les non-anglophones, il est possible d'utiliser la traduction automatique. Cela reste malheureusement très approximatif.

 

L'un des sujets abordés par Chen Zonghua est la trahison du maître par ses élèves. Une situation semble-t-il plus que banale en Chine. Et l'on comprend aisément pourquoi lorsqu'il raconte une situation qu'il vécu récemment.

 

Traditionnellement, en Chine comme au Japon, un maître d'arts martiaux reconnu était riche. Que l'on songe par exemple à Tsukahara Bokuden, qui se déplaçait avec une suite de 80 personnes, des chevaux de rechange et un aigle au poing. Une tradition qui s'est plus ou moins perpétuée dans les pratique martiales chinoises, mais qui est assez rare dans les arts martiaux japonais aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, cette position sociale créait inévitablement un désir, et parfois de la jalousie. Au point d'amener certains disciples à la trahison.

 

La rencontre imaginaire entre Miyamoto Musashi et Tsukahara Bokuden fait partie du folklore japonais

La rencontre imaginaire entre Miyamoto Musashi et Tsukahara Bokuden fait partie du folklore japonais

Il y a toutefois une différence importante à ce sujet entre la Chine et le Japon, qui est dû à la place très différente qu'occupaient les arts martiaux dans la société.

En Chine, les arts martiaux étaient rarement pratiqués par les couches supérieures de la société. Vivant grâce aux dons de leurs élèves, et en particuliers de marchands aisés qui les sponsorisaient, les maîtres devaient toujours rester vigilants pour ne pas être vaincus par un rival ou… un disciple envieux.

Au Japon la pratique martiale était à la base réservée aux guerriers. Même si la situation évolua au cours du temps. Le maître choisi par un clan courrait évidemment le risque d'être battu par un rival, mais je n'ai pas connaissance d'un cas célèbre ou un élève vaincu son maître et put obtenir sa place. D'une part cela aurait été encourager la trahison. Quelque chose d'impensable à l'époque Edo en particulier, où tout était fait pour figer la société, s'assurer de la paix sociale et de la loyauté de chacun, notamment en encourageant le confucianisme.

 

Il faut en outre concevoir qu'à l'époque où les batailles étaient courantes, se préserver de la trahison de ses élèves en ne leur enseignant que partiellement aurait été un risque phénoménal, compte tenu du fait que ces même élèves allaient être à vos côtés lorsque vous auriez à défendre votre vie. L'histoire des arts martiaux japonais comporte donc moins de trahisons, non parce que ses adeptes étaient plus vertueux, mais parce que la situation s'y prêtait moins. L'histoire récente en compte en revanche beaucoup, dont la plus célèbre est probablement celle de Ueshiba Moriheï envers son maître (que l'on peut estimer justifiée, je le concède volontiers).

 

Ethique dans la pratique martiale

La nature humaine

J'ai toujours été frappé de constater qu'une pièce de Shakespeare ou une fable d'Esope restait aussi pertinente aujourd'hui que lors de leur création. Comme si malgré le passage des siècles, la nature humaine n'évoluait pas…

Celui qui sait observer les leçons du passé tirera ainsi un avantage indéniable sur ses contemporains.

 

Les paroles de maître Chen peuvent paraître cyniques, mais elles me semblent simplement avoir la brutalité de la vérité. Et en effet, croire que l'on sera immunisé aux techniques que l'on enseigne est bien naïf car comme il le souligne :

 

"Vous ne pouvez pas dire que le pistolet que vous avez créé ne fonctionne pas contre vous. Il n'y a pas d'arme comme cela."

 

De même :

 

"La tentation du pouvoir est bien plus que ce que vous imaginez."

 

"Vous pensez "Je ne ferai pas ça." Mais vous n'y êtes pas. Car lorsque vous serez dans cette situation vous verrez. Combien y a-t-il d'hommes politiques qui n'ont pas succombé à la corruption ?"

 

Il est humain de se comparer à son enseignant. Il est même sain de vouloir le surpasser, et donc avoir la capacité de le vaincre. Mais la frontière est mince entre émulation et compétition… Et plus nous avons le sentiment que notre niveau se rapproche de celui de notre enseignant, que cela soit vrai ou pas, plus les occasions de le trahir seront nombreuses, et les tentations fortes.

J'ai quelque part eu la chance d'échapper à cela car j'ai toujours été très indépendant. Et c'est clairement une tentation que je suis heureux de ne pas avoir eu à affronter, tant elle me paraît difficile à surmonter…

 

Ethique dans la pratique martiale

De la difficulté d'être un ancien

Isseï a récemment écrit un article très riche intitulé "Uke, Tori, attaques et blessures". Le passage que j'ai le plus apprécié est le suivant :

 

"Ce n’est pas parce que vous vous entraînez depuis longtemps que vous vous êtes beaucoup entraîné. Ce n’est pas parce que vous vous entraînez beaucoup que vous vous entraînez bien. Ce n’est pas parce que vous vous entraînez beaucoup et depuis longtemps que vous devenez bon. Ce n’est pas parce que vous êtes là depuis longtemps ou que vous vous entraînez correctement que vous avez des droits. C’est parce que vous êtes là depuis longtemps et que vous vous entraînez correctement que vous avez des devoirs. Parce que les autres vont prendre exemple sur vous, vous vous devez d’être exemplaire. Parce que vous êtes censé connaître les règles, il est d’autant plus inacceptable que vous ne les respectiez pas. Devenir un ancien, c’est avoir des responsabilités et devenir respectable parce qu’on les assume mais surtout, c’est savoir rester n’être personne."

 

La pratique martiale est une voie de développement. Elle présente de nombreux obstacles, mais aussi des pièges dans les moments et les domaines où l'on s'y attends le moins. Notre vigilance doit s'exercer en permanence, et particulièrement… envers nous.

 

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