Budo no Nayami

Les questions évitées par l'Aïkido

17 Mai 2020 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

"… en termes d'efficacité la pratique du ken est-elle aussi efficace que celle de l'escrime ?"

 

"… je ne peux m'empêcher de me poser la question en ce qui concerne l'efficacité en situation réelle."

 

" Est-ce normal de se sentir si inférieur à d'autres pratiques ?"

 

Je passe en moyenne une heure par jour à répondre aux gens qui me contactent. Souvent des questions comme celles ouvrant cet article reviennent. Et elles sont légitimes.

L'Aïkido souffre d'un manque de crédibilité dans le monde martial, mais aussi parmi ses pratiquants. C'est ce qui explique les abandons en cascade, mais plus grave encore, le manque de personnes venant s'essayer à la discipline. J'avais sélectionné ce message car il rassemblait plusieurs éléments récurrents, et y avait répondu dans les colonnes de "Dragon Spécial Aïkido".


 

 

 

« Bonjour Léo !

 

Comment vas-tu ? Je voulais te parler de quelque chose. J'espère ne pas prendre trop de ton précieux temps. 🙂

 

Personnellement je pratique l'aïkido parce que les valeurs véhiculées me plaisent beaucoup. L'amour et l'harmonie sont des valeurs fortes. Si je ne me trompe pas, l'un des objectifs c'est l'obtention de la paix plutôt que de la guerre. Il n'y a pas de compétition. C'est un apprentissage permanent. Un art de vivre.

Tu l'auras compris j'adore vraiment l'aïkido pour plein de raisons différentes. Cependant, je ne peux m'empêcher de me demander en termes d'efficacité la pratique du ken est-elle aussi efficace que celle de l'escrime par exemple. Nous travaillons beaucoup sur des formes que je qualifierai d'assez figées. Bien que je ne cherche pas du tout la compétition, je ne peux m'empêcher de me poser la question en ce qui concerne l'efficacité en situation réelle.

J'ai envie de me sentir à l'aise dans cet art mais je ne souhaite pas non plus me sentir limité ou avec des capacités moindre vis à vis d'autres pratiques. Je veux pouvoir donner le meilleur de moi-même et parfois je me sens presque frustré. J'aimerai que tu me partages ton ressenti.

Je ne cherche pas à savoir quel est le meilleur art martial mais plutôt de savoir est-ce normal de se sentir si inférieur à d'autres pratiques. À titre de dernier exemple, dans la rue un individu ne me fera pas shomen, ou yokomen et bien que je ne rechigne pas dans l'apprentissage des techniques car je crois à l'enseignement qu'il y a derrière, je me pose des questions sur la logique vis à vis de l'enseignement. Pourquoi l'enseignement n'est-il pas axé en priorité sur les bases pour enfin aller vers des formes plus "exotiques".

 

Peut-être qu'il me suffit d'attendre et l'expérience me donnera la réponse. J'aimerai avoir ton avis. Merci.

 

Stéphane H. »

 

 

" Est-ce normal de se sentir si inférieur à d'autres pratiques ?"

 

 

Bonjour Stéphane,

 

« Comment vas-tu ? Je voulais te parler de quelque chose. J'espère ne pas prendre trop de ton précieux temps. 🙂 »

 

Je vais bien merci. Et si le temps m’est précieux, c’est pour pouvoir le consacrer à ceux que j’aime, la pratique, mais aussi transmettre ce que j’ai reçu à des passionnés. C’est donc toujours volontiers que je réponds aux questions, même si parfois ma réponse est tardive.

 

« Personnellement je pratique l'aïkido parce que les valeurs véhiculées me plaisent beaucoup. L'amour et l'harmonie sont des valeurs fortes. Si je ne me trompe pas, l'un des objectifs c'est l'obtention de la paix plutôt que de la guerre. Il n'y a pas de compétition. C'est un apprentissage permanent. Un art de vivre. »

 

Si dans le détail les valeurs de l’Aïkido peuvent légèrement varier selon les courants, chacun s’accorde en effet à dire que la discipline est sous-tendue par des idéaux positifs de bienveillance et harmonie.

En ce qui concerne les compétitions, elles sont encore rares, mais existent déjà dans plusieurs courants.

Enfin, oui, l’Aïkido peut s’étendre à notre quotidien pour dépasser le simple statut de loisir. Il devient alors un art de vivre.

 

 

Ueshiba Moriheï et Terry Dobson

 

 

« Tu l'auras compris j'adore vraiment l'aïkido pour plein de raisons différentes. Cependant, je ne peux m'empêcher de me demander en termes d'efficacité la pratique du ken est-elle aussi efficace que celle de l'escrime par exemple. Nous travaillons beaucoup sur des formes que je qualifierai d'assez figées. Bien que je ne cherche pas du tout la compétition, je ne peux m'empêcher de me poser la question en ce qui concerne l'efficacité en situation réelle. »

 

Tout d’abord il est important de noter que l’efficacité est toujours fonction du contexte. Ainsi un footballeur sera nettement moins efficace dans un match de handball, qu’il continue à jouer au pied ou utilise ses mains, de même qu’un volleyeur dans un match de basket. On peut ainsi imaginer l’incongruité de transporter un mousquetaire sur un champ de bataille au milieu de chevaliers harnachés, ou un chevalier en armure avec une épée à deux mains dans un duel face à un mousquetaire.

Ceci étant posé, il est toutefois des éléments qui nous permettent de deviner si une pratique développe des capacités en combat, indépendamment du contexte. Car un joueur expérimenté de n’importe laquelle des disciplines que j’ai citées sera assurément plus habile qu’une personne n’ayant jamais fait de sport de ballon.

 

Dans un combat d’opposition il faut considérer que les deux personnes se faisant face ont le même objectif, à savoir mettre l’autre hors d’état de nuire. Et que aïte a, à minima, les mêmes possibilités que les nôtres.

Dans un engagement, si je rentre à distance (de frappe, coupe, touche), l’autre peut aussi m’atteindre. On peut donc supposer qu’il est inefficace d’arriver dans cet espace en armant. L’arme doit donc ouvrir le chemin, précéder le corps. C’est une règle fondamentale qui souffre très peu d’exceptions. Pourtant en l’absence de travail libre, lorsque l’on se contente de répéter des katas, on constate très rapidement que la majorité des pratiquants rentrent dans l’espace de leur opposant, puis lancent un coup avec force. Cela génère une impression de puissance et est satisfaisant pour l’égo et les spectateurs inexpérimentés, mais totalement suicidaire.

Sans aller plus loin, en constatant que la quasi-totalité des vidéos d’Aïkido présentent des pratiquants qui attaquent en faisant énormément d’appels, avec le corps qui précède leur arme, on peut en déduire que ces personnes n’ont aucune chance face à des adeptes d’escrime ou AMHE (Arts Martiaux Historiques Européens).

 

Hino Akira senseï dit :

« Les Budos ne sont d’aucune utilité à celui qui ne sent pas qu’il est coupé. »

Et c’est bien là le problème. Aujourd’hui les pratiquants de nombre de Budo, et en particulier de l’Aïkido, ne vivent pas les situations qu’ils travaillent. Et la compétition, si elle remet certaines pendules à l’heure, génère malheureusement d’autres soucis en cascade. Il n’y a pas de solution miracle à ce problème. L’introduction du travail libre de façon graduelle peut aider, mais l’essentiel est de vivre la situation travaillée, même formelle comme un kata, de façon mesurée mais crédible. C’est un travail auquel je m’attelle avec mes élèves, et qui donne des résultats satisfaisants, aux armes comme à mains nues. Ainsi vécu, le travail de formes même prédéterminées, prend tout son sens.


 

Isseï et Léo Tamaki, Kyoto Butokuden

Photo Laurent Sikirdji

 

... en l’absence de travail libre, lorsque l’on se contente de répéter des katas, on constate très rapidement que la majorité des pratiquants rentrent dans l’espace de leur opposant, puis lancent un coup avec force. Cela génère une impression de puissance et est satisfaisant pour l’égo et les spectateurs inexpérimentés, mais totalement suicidaire.

 

« J'ai envie de me sentir à l'aise dans cet art mais je ne souhaite pas non plus me sentir limité ou avec des capacités moindre vis à vis d'autres pratiques. Je veux pouvoir donner le meilleur de moi-même et parfois je me sens presque frustré. J'aimerai que tu me partages ton ressenti.

Je ne cherche pas à savoir quel est le meilleur art martial mais plutôt de savoir est-ce normal de se sentir si inférieur à d'autres pratiques. »

 

Il est parfaitement normal de vouloir être compétent, de souhaiter voir fonctionner ce que l’on travaille. Vivre un art comme une voie n’implique pas que les résultats de sa pratique sont sans importance, sans quoi il n’y aurait aucune exigence de présence, engagement et évolution. Imaginons quelqu’un qui, comme Ueshiba Moriheï, cultive la terre. L’engagement, la qualité d’être, peuvent indéniablement faire de cette activité une Voie. Parce que la personne a un objectif concret, et qu’elle engage tout son être dans l’attention que requiert ce résultat. Mais nul ne dirait que cette personne suit une voie en la voyant prendre un air inspiré au milieu de mauvaises herbes.

Le bouquet d’un adepte d’Ikebana, le thé d’un adepte du Chado, et la calligraphie d’un adepte de Shodo ne sont pas le but. Mais ils répondent à des exigences, et témoignent de la qualité de l’investissement de leurs créateurs. On ne peut s’affranchir de ces éléments, et pour un Budoka, l’efficacité martiale si elle n’est pas le but, témoigne de la qualité de son engagement, et de la justesse de l’enseignement suivi.

 

 

Kono Yoshinori

Photo Hélène Rasse

 

 

« À titre de dernier exemple, dans la rue un individu ne me fera pas shomen, ou yokomen et bien que je ne rechigne pas dans l'apprentissage des techniques car je crois à l'enseignement qu'il y a derrière, je me pose des questions sur la logique vis à vis de l'enseignement. »

 

Tu abordes ici plusieurs points différents. Tout d’abord les attaques shomen et yokomen peuvent être rencontrées aisément sous une forme ou une autre, en particulier si la personne est armée. Par ailleurs un cursus martial n’est pas littéral. Le travail ne se limite pas à faire face à une forme exacte d’attaque. S’il y a des conventions pour pouvoir transmettre l’enseignement, il faut voir au-delà. Les différentes attaques apprennent à faire face à des directions d’actions, verticales, en diagonales, en ligne droite, etc.

Tout cela est rationnel, mais il est des courants où cela n’est pas verbalisé, et probablement d’autres où la logique a été perdue, ou n’est pas connue d’un certains nombres d’enseignants.

 

« Pourquoi l'enseignement n'est-il pas axé en priorité sur les bases pour enfin aller vers des formes plus "exotiques". »

 

Ce que tu appelles les bases varie d’un courant à l’autre, et même entre les enseignants. Je t’invite à t’ouvrir de ces questions à tes sempaïs, et/ou ton professeur. Il est possible que leur logique t’ait échappée. Et si la réponse ne te satisfait pas car elle semble vague, incohérente, ou ne cadre pas avec tes objectifs, alors sans doute est-il temps que tu cherches un autre dojo.

L’Aïkido est une discipline vaste et riche. Nul doute que tu trouveras si tu cherches, un enseignant capable de répondre à tes attentes. Peut-être n’est-il pas au coin de ta rue, dans ta ville ou même ton pays. Mais si cela t’importe et que tu cherches, je suis certain que tu peux le trouver.

 

« Peut-être qu'il me suffit d'attendre et l'expérience me donnera la réponse. J'aimerai avoir ton avis. Merci. »

 

Naturellement l’expérience aide. Toutefois si la maîtrise d’une discipline prend une vie, l’explication de sa logique, le cheminement vers sa maîtrise, et la justification des choix pédagogiques et techniques sont accessibles aux débutants. Ne te satisfait donc pas de réponse comme :

« Tu comprendras plus tard. »

D’autres comme moi sont heureux de partager les éléments concrets qui te permettront d‘avancer. Cherche, et n’accepte les poncifs et banalités. Cherche sans relâche et tu trouveras.

 

Léo

 

 

Tamura Nobuyoshi

Photo Christoph Stoebich

 

 

... pour un Budoka, l’efficacité martiale si elle n’est pas le but, témoigne de la qualité de son engagement, et de la justesse de l’enseignement suivi.

 

 

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jongbloed christian 17/05/2020 13:58

Le débat de l' efficacité d' un art martial en situation réel est inutile , ce qui rend l'art martial efficace , c'est le pratiquant, sa volonté , sa détermination... pour l' avoir vécu, j' ai testé ma pratique en situation face à 3 ados déterminés à me ramener au sol . J'ai tourné comme une toupie autour d' eux et la seul chose qu'ils ont pu faire c'est se tordre les doigts sur mon keikogi en esssyant de m' attrapper.. Je ne me sens pas invulnérable mais je ne pense pas dans l'action , je fais le vide..