Budo no Nayami

Le dernier combat…

27 Février 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Février 2009



Le vieil homme se tient immobile. D'une immobilité rare, celle que l'on ne trouve que chez les quelques individus qui en font le socle de la vitesse ultime.
Cinq siècles de traditions guerrières et soixante-dix ans de pratique coulent dans les veines de ce combattant invaincu qui affronta tant de sabres d'acier ou de bois. Plusieurs vies…

Aujourd'hui c'est un tigre qui lui fait face. De la pire espèce. Celle qui allie le physique à la technique… Entraîné dès son plus jeune âge sa posture respire la force et la puissance. Soudain un cri déchire le silence. Le fauve s'est élancé. Tous les muscles de son corps agissant en harmonie il a lancé sa frappe d'un geste prodigieux.

Un son mat résonne dans la pièce obscure. Dans l'ombre les élèves murmurent, stupéfaits. C'est la première fois qu'ils voient leur maître touché.

Son regard humide de vieillard éclairé par une lueur de mélancolie l'homme comprend que le temps a rattrapé sa technique. Ses lèvres, malgré lui, laissent échapper quelques mots, à peine un soupir.
"Et pourtant je l'avais vu…"

Il sait qu'il n'y avait pas d'ouverture. Que dans l'absolu, sa position était l'expression de la perfection de son art. Mais dans le monde relatif son corps ne pouvait plus prouver cette perfection.
Alors qu'il se demande s'il saura transmettre la tradition au prodige qui lui fait face, celui-ci reste immobile, paralysé par son geste. Les instants qu'il vit le marqueront à jamais et, à l'automne de sa vie, après avoir atteint à son tour la maîtrise de son art, il évoquera, ému, le dernier combat de son grand-père.





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Rudolph 03/03/2009 17:50

Merci pour ces éléments de réponse Léo.A très bientôt j'éspère, Rudolph

Léo Tamaki 10/03/2009 10:44



C'est un plaisir.
Merci pour ta réflexion.

Léo



Jean-Claude 02/03/2009 13:56

Cher Léo,Tout à fait d'accord avec ton analyse extrêmement pertinente. Je me suis mal exprimé au sujet des grands maîtres. J'aurai plutôt du dire : ils montrent leur art et le pratiquent comme si leur vie était en jeu ! En ce sens, ils ne peuvent "qu'être des exemples" à suivre et suivront ceux qui pourront.

Léo Tamaki 02/03/2009 15:09



Je ne pourrais être plus d'accord ;-)

Amicalement,

Léo



Rudolph 28/02/2009 19:22

Bonjour LéoComme tant d'autres je trouve ce texte intérressant, profond et il exprime une certaine beauté esthétique. La question que je vais vous poser est ce que j'ai retenu de la lecture du texte: Le corps étant soumis à la destruction impartiale du temps est donc imparfait. Dès lors, comment, d'après vous, le corps peut exprimer une technique (intelligible dans le principe) parfaite?Merci d'avance,avec humilité, Rudolph

Léo Tamaki 02/03/2009 05:55



Bonjour Rudolph,

Tu poses là une question qui mériterait un large développement. J'y reviendrai donc sans doute plus tard.

Brièvement en attendant.

Tout d'abord le temps ne nous marque pas tous de la même façon. La nature n'est pas impartiale et nous naissons avec un patrimoine génétique différent.
Ensuite la façon dont nous vivons, et pour les artistes martiaux la façon dont ils pratiquent, joue énormément sur les effets de l'âge. Il est très intéressant de voir que très rares sont les
maîtres qui ne sont pas "abimés" lorsqu'ils atteignent la quarantaine ou la cinquantaine. Voire plus tôt dans le pire des cas. Ceux dont la pratique m'intéresse le plus ont en revanche un
physique incroyable pour leur âge et sans blessures. Je pense notamment aux maîtres Kuroda, Kono ou Hino.
Bien entendu je pense, comme ce court récit le démontre, que vient un jour où le corps n'est plus capable de répondre à toutes nos intentions. De nombreuses histoires nous montrent toutefois que
dans un cas d'extrême nécessité il reste possible d'agir de façon incroyable.

Dans ta question tu dis que le corps est imparfait. Un corps parfait serait-il celui qui ne vieillit pas? Ne devrait-il pas aussi être dans cet état de perfection dès sa création et ne pas passer
par les états de faiblesse de la croissance? :D
Tout dans la nature vit et meurt (ou se transforme selon notre vision des choses). Je crois que c'est dans ce changement qu'il faut voir la perfection. Non pas quelque chose de figé, symétrique,
fort, mais quelque chose de doux, changeant… Sans doute l'âge est pour nous l'occasion d'une évolution, une chance que bien peu savent voir. La possibilité de comprendre dans notre for le plus
intime que tout évolue et d'apprendre à s'harmoniser pour vivre cela pleinement.

Qu'est-ce ensuite qu'une technique parfaite? S'il s'agit d'un mouvement parfaitement adapté aux circonstances alors il peut être exécuté, théoriquement, à n'importe quel âge. Le mouvement parfait
n'est-il pas l'utilisation optimum de nos capacités de la façon la plus juste possible au regard de la situation?

Je coirs que c'est Tokitsu Kenji qui dans un de ses ouvrages expliquait la différence de conception de la perfection entre le Japon et l'occident. Alors qu'en Occident la culture judéo-chrétienne
sous-tend que la perfection ne se trouve qu'en Dieu, l'homme ne pouvant alors l'atteindre, la culture japonaise, sous-tendue par le shintoïsme, considère que nous sommes tous des dieux
(potentiellement :D), la perfection étant alors à notre portée si nous nous réalisons. Et au Japon on parle effectivement de perfection divine  ou de technique divine en parlant de
quelqu'un.

Selon notre propre conception des choses le corps peut donc être ou ne pas être capable de perfection. Tout n'est au fond que dans notre propre regard…

Bon, désolé pour ce post finalement long et peu clair je le crains. Il est presque 6h du matin et je n'ai pas le courage de me relire mais je reviendrai sans doute sur le sujet un de ces
jours.

Tu t'exprimes rarement mais tes questions sont très intéressantes. Merci pour la réflexion que ça a fait naître.

Amicalement,

Léo




SeB 27/02/2009 20:47

merci beaucoup

Léo Tamaki 02/03/2009 06:00



Merci,

Léo



benoitreveur 27/02/2009 20:09

excellent !non seulement à la lecture on "sent  le fauve foncer sur nous", mais en plus c'est le genre d'histoire qui peut nous induire diverses "relectures avec le recul" .... un peu comme de revoir plusieurs fois  "fight club" ou un film dans le style  bon stage à ceux qui contrairement à moi aurons la chance d'aller à herblay ce week endamicalement benoit

Léo Tamaki 02/03/2009 06:01



Merci,

Léo



Jean-Claude 27/02/2009 15:34

Hello Leo,Merci pour la vidéo.Je me doutais bien que tu n'aurais pas confondu violoncelle avec violon. D'autant que les photos de "Rostro" au pied du mur de Berlin en cours de démolition ont fait le tour du monde, donc tu as vraisemblablement du les voir. En tout cas, j'ai eu la chance d'écouter en "live" Rostropovitch et c'est inoubliable. Un vrai maître, plein de tendresse pour les musiciens qui l'ont accompagné au Théatre des Champs Elysées. Rien que de m'en souvenir, ça m'émeut dans mes tripes. Dernière réflexion : Rostropovich partage (de son vivant bien sûr) avec les grands artistes (martial ou non) ce sentiment d'urgence dans la transmission de leur art. Comme s'ils étaient héritiers d'un trésor qu'ils ne peuvent garder pour eux même sinon celui ci déperirait. En tout cas, c'est ce que j'ai ressenti en l'écoutant (Rostropovich) mais aussi en lisant tes interviews de Kuroda Senseï, Hino Senseï, Tamura Senseï et Kono Senseï.Désolé pour ce long commentaire.Jean-Claude

Léo Tamaki 02/03/2009 06:07



Salut Jean-Claude,

Eh non, je pense bien avoir dit violon bien que je connaisse bien l'image du mur de Berlin. C'est sans aucun doute moi qui ai fait l'erreur :D
Une très bonne leçon!

Quelle chance tu as eu en tout cas de pouvoir vivre un concert de Rostropovitch. Je suis certain que c'est un moment que l'on ne peut oublier...

Concernant la transmission je ne sais pas si cela s'applique dans le cadre des maîtres. Beaucoup sont réellement "seuls" car ils ne voient personne, ou si peu, travailler à découvrir, chercher.
Mais je crois aussi qu'ils savent que l'essentiel doit se découvrir seul. Qu'ils ne peuvent être "que" des exemples et qu'ils ne peuvent faire beaucoup. Que le chemin ne peut être parcouru que
par nous. Que tout vit aussi au rythme de cycles et que les pratiques martiales connaissent des hauts et des bas...

Léo



DG 27/02/2009 10:55

Bonjour Léo,Ton texte m'en a rappelé un autre par association d'idée spontanée. il s'agit de l'hommage d'un entraineur de rugby à l'un de ses joueurs, un célèbre fidjien :Peut-être ai je jalousé cet extra terrestre qui avait construit son rugby dans un champ des Fidji avec ses amis. Moi qui, joueur, ai besogné longuement pour ne devenir qu'un second couteau, moi qui, entraîneur, ai toujours imposé l'ergocratie à mes joueurs, ai multiplié les stages et les formations, comment ne pas envier ce personnage capable de jouer le meilleur du rugby sans l'avoir jamais appris.Je ne sais pas si tu y verras les mêmes liens que moi...J'espère te voir dimanche matin à Herblay,Cordialement

Léo Tamaki 27/02/2009 11:14



Bonjour DG,

Merci pour ton message.

Je ne saurai dire si nous y voyons les mêmes liens mais j'ai beaucoup aimé ton texte qui m'en a rapelé un autre qui raconte en gros ceci:

Ito Ittosaï vint un jour voir son maître Kanemaki Jisaï. Il le remercia pur tout ce qu'il lui avait enseigné. Jisaï devint fou furieux car il ne lui avait pas donné la transmission complète et
qu'il n'était pas élève depuis longtemps. Ils combattirent alors et son élève le battit. Il lui demanda alors quel était son secret. Ittosaï lui dit que lorsque l'homme dort, quand sa jambe le
gratte il ne se touche pas la tête. Que le sabre devait vivre ainsi naturellement. Jisaï transmit alors la totalité de son école à Ittosaï qui devait rester l'un des plus célèbres samouraïs de
tous les temps.

C'est une histoire et un enseignement que Hino senseï apprécie beaucoup.

Au plaisir de te revoir dimanche.

Amicalement,

Léo



Jean-Claude 27/02/2009 09:42

Très profond comme récit. Peut on imaginer que cette histoire t'ait été racontée par Kuroda Senseï ?Autre sujet déconnecté : j'ai lu ton interview dans Arts&Combat Dragon: le contenu est très fidèle à tes recherches dont tu nous fait bénéficier sur ce blog. J'aime beaucoup le court passage sur le yoga et la nécessité de bien connaître ses réelles motivations pour un art martial. Exemple très pertinent ;-)Bien vu aussi l'absurdité de comparer Rostropovitch et Metallica, sauf que Rostropovitch était...violoncelliste et pas violoniste ;-)Merci.

Léo Tamaki 27/02/2009 10:37



Quelle perspicacité Jean-Claude ;-)

Le yoga est une pratique qui m'intéresse et à laquelle j'aimerai pouvoir me consacrer un peu. Il semble qu'elle ait servi de préparations à certains groupes de guerriers. Je pense qu'on y trouve
des enseignements très profonds et que finalement cela éviterait aussi à certains d'avoir un faux sentiment de sécurité qu'ils acquièrent dans une pratique martiale de loisir. Rickson Gracie qui
fut un combattant hors normes pratique énormément le Yoga.

Non mais j'avais bien dit violoncelle! L'enregistreur a dû faire une erreur!! ;-) Bref, voilà comment on étale son inculture alors qu'on vet montrer sa science :D Trés bonne leçon! Et merci de me
permettre de ne pas persister dans l'erreur à l'avenir lorsque je réutiliserai l'exemple!

Pour le plaisir du coeur, le maître en action.

Léo



Shotokan 27/02/2009 08:54

Mince Leo! Tu viens de nous abreuver d'une superbe émotion.D'ou tiens-tu cette histoire? Jamais entendu parlé....... C'est récit connu ou..... le fruit de ton expression?En tout cas merci pour cette touche d'émotion! Il reste encore de belle chose dans ce monde à connaitre.A bientôtAmicalement

Léo Tamaki 27/02/2009 10:27



Merci Shotokan. C'est un récit qui m'a été fait par un maître. Le rapporter tel quel ne me permettait pas de transmettre l'émotion que j'avais ressentie chez lui lorsqu'il me l'avait raconté
aussi je me suis permis d'écrire ce texte.

Amicalement,

Léo




ksiazkiewicz 27/02/2009 08:27

La seule chose qui m'a traversé l'esprit en lisant ce billet fut...Magnifique...Chris

Léo Tamaki 27/02/2009 10:24


Merci...

Léo