Budo no Nayami

Le Shotokan, Funakoshi et Ueshiba dans l'histoire…

3 Février 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Février 2009

J'ai lu récemment un article très intéressant de Graham Noble sur le Karaté de maître Funakoshi. Funakoshi senseï est la pièce maîtresse du développement du Karaté. Sans son dévouement à son art il est possible et probable que cette discipline soit restée confidentielle. Le paysage des arts martiaux contemporain serait d'ailleurs totalement différent tant le Karaté a influencé toutes les autres disciplines pieds-poings, notamment le Taekwondo et le Kung-fu, que ce soit au niveau technique, spirituel, ou dans la façon d'enseigner.
Funakoshi senseï dédia sa vie à sa discipline. C'est une incroyable leçon d'humilité que de lire sa biographie. Suga senseï me disait un jour qu'il avait pleuré en lisant qu'il était venu à Tokyo seul, âgé de plus de cinquante ans et qu'il travaillait comme concierge afin de subvenir à ses besoins pour développer son art…


Funakoshi Gichin


Le Shotokan, style issu de son enseignement est aujourd'hui encore l'école de Karaté la plus répandue dans le monde bien que ses effectifs aillent à présent probablement en diminuant. C'est aussi le premier style de Karaté que j'ai pratiqué sous la direction de Jean-Pierre Vignau et j'en garde de très bons souvenirs.

L'article est intéressant à de nombreux points de vue. Tout d'abord il évoque le rôle de Funakoshi Yoshitaka, l'un des fils du maître à l'influence indéniable bien que difficilement quantifiable. J'ai notamment appris que celui-ci avait créé plusieurs kata, Ten (ciel), Ji (terre), Jin (homme) et Shoto. Malheureusement seul le premier a été préservé et il est de moins en moins pratiqué.


Funakoshi Yoshitaka


Le combat à mains nues était aussi inclus et l'instructeur d'origine était Moriheï Ueshiba
Harada senseï, un ami de maître Tamura, donne ensuite d'intéressantes indications sur la pratique. Le passage qui m'intéressa le plus de son récit est celui-ci:

"The institution concerned was the Nakano School, a training school for military espionage analogous to our MI5. Trainees were on a one year course covering undercover work, guerrilla warfare and so on. Unarmed combat was also included and the original teacher for this was Morihei Uyeshiba (of Aikido). Uyeshiba himself was good but when the students tried to apply the techniques they couldn't make them work under real conditions. In a way, Aikido had too much "technique" for the limited one year of training. The military leaders decided to look at karate as an alternative, and they observed the different styles, such as Goju, Wado, and Shotokan."

Traduction approximative:
"L'institution en question était l'Ecole Nakano, une école formant à l'espionnage militaire similaire à notre MI5. Les élèves suivaient une formation d'un an qui couvrait le travail sous couverture, les techniques de guérilla, etc… Le combat à mains nues était aussi inclus et l'instructeur d'origine était Moriheï Ueshiba (de l'Aïkido). Ueshiba lui-même était bon mais quand les élèves essayaient d'appliquer les techniques ils ne pouvaient les faire marcher en conditions réelles. D'une certaine façon l'Aïkido avait trop de techniques (ou était trop technique) pour une formation limitée d'un an. Les dirigeants militaires envisagèrent le Karaté comme alternative et observèrent alors les différents styles tels que le Goju, le Wado et le Shotokan."

Il y a dans ce passage beaucoup d'informations très intéressantes. Tout d'abord le fait que maître Ueshiba, contrairement à l'image pacifiste que beaucoup cherchent à donner de lui aujourd'hui, était impliqué dans la guerre en tant qu'instructeur. Il ne faut pas oublier qu'il fit d'énormes efforts pour être incorporé étant jeune et que nombre de ses proches étaient d'important membres de groupes d'extrême-droite. Yoshida Kotaro qui présenta Ueshiba à Takeda Sokaku étant l'un des plus virulents d'entre eux. La famille Ueshiba qui n'était pas de d'ascendance noble utilise d'ailleurs le mon (blason) de la famille Yoshida.
Sans doute Ueshiba a-t-il tenté de désamorcer la guerre comme on peut le lire dans certains récits. Mais il est certain aussi que, même s'il semble avoir très tôt intégré un idéal spirituel à sa pratique, celle-ci restait à ses yeux une technique martiale utilisable lorsque nécessaire.


Ueshiba Moriheï


Une autre information intéressante est le fait que les élèves de Ueshiba n'arrivaient pas à appliquer son enseignement. La même "mésaventure" arriva d'ailleurs au grand-père de Kuroda senseï dans l'enseignement de l'art du sabre.
"Il y en a une qui s'est passée à l'académie militaire de Toyama pendant la guerre. On lui avait demandé de venir enseigner la coupe aux soldats. A cette époque l'entraînement consistait à couper des bambous plantés dans le sol.
Mon grand-père leur dit: "Vous êtes des militaires et vous ne ferez pas face à des adversaires qui attendent simplement assis ou debout. Entraînez-vous plutôt à couper en courant!"
L'instructeur lui répondit que c'était plus facile à dire qu'à faire et lui demanda une démonstration. Il prit alors un sabre militaire et coupa en courant tous les bambous.
Ce qui est important ce n'est pas qu'il ait coupé tous les bambous mais la manière dont il l'a fait. Il ne s'est pas arrêté pour prendre appui et couper en diagonale. Il les a tous coupés à l'horizontale en courant avec juste un léger mouvement du poignet!
L'instructeur lui a alors dit: "Vous pouvez couper ainsi mais c'est impossible pour des soldats." Mon grand-père est alors parti. (rires)"



L'efficacité des techniques ne semble pas être mise en question dans le passage sur maître Ueshiba. Mais, bien que les élèves aient été sur le départ pour la guerre, ils ne disposaient pas d'un temps d'apprentissage suffisant. L'enseignement des bujutsu du passé qui passait par des années de pratique régulière et intensive ne pouvait se faire en quelques mois entre le tir aux armes à feu, l'apprentissage de la guérilla, etc… Dans ce contexte de guerre moderne il est aujourd'hui évident que des méthodes plus "basiques" ne nécessitant pas de modification de l'utilisation du corps sont plus efficaces.


"… peu de jeunes élèves voulaient étudier d'un maître de 80 ans qui ne s'intéressait qu'aux katas…"
Dans la suite de l'article un autre passage m'a frappé. Il évoque Funakoshi senseï à plus de 80 ans.
"His class at Waseda was held on a Saturday, but attendance was poor. Things had moved on and few of the young trainees wanted to learn from an eighty-year-old teacher who was interested only in kata--especially when they wanted to practice kumite."

Traduction approximative:
"Ses cours à Waseda se tenaient le samedi mais l'audience était très limitée. Les choses avaient changées et peu de jeunes élèves voulaient étudier d'un maître de 80 ans qui ne s'intéressait qu'aux katas, surtout lorsqu'ils voulaient pratiquer le kumite".


Funakoshi Gichin


Le passage d'une pratique traditionnelle à une pratique moderne s'est fait principalement par l'appauvrissement de la pratique des kata et parfois sa perte comme dans le cas de ceux de Yoshitaka Funakoshi. Alors qu'il est difficile de juger de l'intérêt des kata récents, celui des kata antiques ayant traversé les siècles est indéniable. Malheureusement il est bien plus gratifiant de s'amuser et flatter son égo en combattant à toute occasion que de répéter inlassablement les kata en cherchant à en comprendre l'essence. Pourtant comment ne pas comprendre la richesse de ces formes sur lesquelles les adeptes du passé misaient leurs vies...


Articles

J'ai aussi lu récemment deux articles intéressants sur les blogs de Stéphane Crommelynck et Ivan Bel. Le premier présente une triste anecdote que je vous laisse découvrir. Dans les arts martiaux la situation est parfois la même. Aucun doute sur le fait que les plus grands shihan se feraient corriger par leurs partenaires s'ils n'étaient reconnus. Et j'ai connu nombre d'experts à qui cela est arrivé.
Le second détaille la marche et précisera certaines choses pour les pratiquants intéressés, notamment au niveau du vocabulaire.


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Frédéric 20/05/2014 15:20


Super article... Et tellement vrai pour la pratique du kata...


En tout cas coté Occident car heureusement que le Japon nous propose des Rika Usami (ShitoRyu) ou encore Koji Arimoto ou Takumi Sugino pour la version Equipe (Shotokan SKF).


Sinon, apparement, les deux liens sont morts... :/

Léo Tamaki 21/05/2014 14:28



Merci.


 


Je regrette que les liens ne fonctionnent plus. A mesure que le temps passe cela devient un véritable problème...


 


Léo


 



Eric 21/05/2010 16:18



Bonjour Léo,


Excellent article !


A quand une interview d'Harada sensei ?



Léo Tamaki 24/05/2010 17:35



Bonjour Eric,


 


C'est dans mes projets et j'en ai parlé avec Tamura sensei qui est un de ses amis. J'ai écrit à un de ses élèves mais sans réponse pour le moment.


 


Léo


 



Furansuzen 19/03/2009 06:08

Ah je n'en avais pas l'idée du tout en fait... Je veux juste en faire pour... m'amuser^^ (c'est pas sérieux, ça, franchement, pffffffff)lol

Léo Tamaki 19/03/2009 17:25


;-)

Léo


Furansuzen 10/03/2009 22:03

Oui voilà, bien formulé!!! Mon sensei m'a proposé de me préparer aux compétitions si je le désirais... Yosh!!!!! ^^

Léo Tamaki 12/03/2009 01:04



C'est cool. Attention toutefois à ne penser la compétition que comme un outil de progression ;-)

Léo



Fu 03/03/2009 00:35

Dômo arigatô pour cet article sur le karaté!!! Tu sais il y a beaucoup d'élèves qui préfèrent le combat aux kata. Mais notre sensei(il s'appelle Bogdan, il est Roumain, lol) nous fait faire une semaine combat, une semaine kata car nous avons besoin des deux... Etrangement je préfère les kata. Je ne saurai dire pourquoi. J'aime les formes^^ C'est vrai que ce sont les bases! Et tellement beau quand c'est bien maîtrisé...Bises, Fu 

Léo Tamaki 10/03/2009 09:43



La pratique comprise des kata est la véritable source de l'efficacité. Le combat est principalement un instrument de mesure permettant de voir si le travail porte ses fruits ;-)

Bises,

Léo



Trax 04/02/2009 11:55

Bonjour Léo,Pour le coup je vais être hors sujet mais je ne voyais pas d'autre moyen d'expression.A force de suivre les péripéties de mister Tamaki, je souffrais de ne pouvoir trouver plus de vidéo sur you tube ou autres afin de découvrir en image son travail.Mais j'ai récement fait l'acqusition d'un DVD de Jacques Bardet (Doji), et quel surprise de voir dans le rôle des uke les Tamaki Brother's, mon problème de vidéo de Léo est maintenant résolu.Au passage, excellent DVD à conseiller pour tous ceux qui apprécie le parcours de Tamura ou le travail proposé à  la FFAB ou toute autre bonne raison de vouloir apprécier un travail de qualité.Peut-être contribuera-t-il un peu à l'obtention de mon Shodan !!! (quoique un peu plus de pratique et un peu moins de vidéos aiderait surement plus)

Léo Tamaki 04/02/2009 12:06



Bonjour Trax,

Souffrir de ne pas me voir sur Youtube :D
Merci en tout cas pour ta curiosité.
Il n'existe pas de vidéo circulant avec ma pratique personnelle. En revanche tu peux voir le passage de 4° dan Aïkikaï ici:
http://aikido.herblay.free.fr/spip.php?rubrique8

Concernant les ukemi sur le DVD avec Jacques je crains que ce ne soit un très bon exemple. Les techniques avaient été effectuées en longue séries aussi certaines chutes étaient loin d'être
parfaites. Finalement le réalisateur a sectionné en partie. Je crois en effet que le DVD de Jacques est en tout cas un très bon outil de préparation aux grades.

Bon courage pour le shodan!

Léo



Antoine 03/02/2009 09:07

Khalil Gibran Khalil (poéte Libanais) avait écrit à propos du confort:"Oui, et il devient un dompteur, qui avec crochets et lanières fait de vous des pantins de vos plus grands désirs."Il se rit de la santé de vos sens et les enveloppe dans de l'ouate comme de fragiles vases.En vérité la soif de confort assassine la passion de l'âme, et va en ricanant à son enterrement"C'est un passage qui correspond assez bien à tout type de désir primaire qui nous coupent de nos sens, et donc de la vie...Amicalement, Antoine

Léo Tamaki 03/02/2009 10:26



Aujourd'hui en effet la recherche du confort et de l'accumulation éloigne l'homme de l'essentiel...

J'avais beaucoup aimé ce que j'avais lu de Gibran étant adolescent. J'ai appris récemment qu'il était alcoolique sur la fin de sa vie, apparemment en raison de problèmes de santé. D'autres
maîtres aussi comme Chögyam Trungpa souffrirent de ce mal ou d'autre. Carlos Castaneda est sans doute un affabulateur de génie. Mais finalement je trouve que ces maux n'enlèvent rien à leurs
oeuvres et qu'il serait stupide de s'en priver pour autant.
Toute chose n'est finalement qu'un miroir car nous ne la voyons qu'au prisme de nos croyances et nos expériences. Les oeuvres les plus importantes sont celles qui font résonner notre curiosité et
qui font appel à nos qualités. Et les leurs en font indéniablement partie.

Amicalement,

Léo



Steph 03/02/2009 08:02

Bonjour Léo, Très bel article, content que l'anecdote du métro t'aie plu, il est vrai que les maîtres non reconnus se font souvent corriger par d'autres et même par des...débutants.Pour l'anecdote, un jour Tamura Senseï donnait un stage en Belgique dans les années 80 et s'amusait après le cours avec qqes enfants sur le tatami. Le parent d'un élève avait été voir l'enseignant du dojo et lui dit "Dites donc, il n'est pas mauvais, il se débrouille bien...votre assistant japonais...". Senseï avait entendu ces mots et sortit avec un grand sourire...Amitiés

Léo Tamaki 03/02/2009 10:16



Bonjour Stéphane,

L'article du métro était très pparlant en effet. Malheureusement dirai-je...
Ton anecdote avec Tamura senseï m'a fait sourire ;-)

Quand aux corrections le pire n'est pas qu'elles viennent d'un débutant qui veut trop bien faire mais n'est pas censé avoir les outils pour juger. Simple bêtise.
Le pire est quand il s'agit de personnes pratiquant depuis des années, n'ayant pas beaucoup avancé (trop occupés à corriger les autres?), et qui corrigent des gens au niveau indiscutable.
Mon avis personnel est que tous les CEN n'ont pas un niveau indiscutable. En revanche j'en ai vu pour qui j'avais ce sentiment se faire corriger, parfois sèchement. Heureusement que la plupart
ont de l'humour ;-) Souvent ils ne relèvent même pas et laissent le correcteur dans ses illusions. Peut-être l'illustration du proverbe qui dit qu'on ne peut remplir une tasse déjà pleine...

Amicalement,

Léo



Eric Grousilliat 03/02/2009 05:42

Alors il est fort probable qu'on se croise...j'y suis quasiment tous les jours !!!

Eric Grousilliat 03/02/2009 02:58

Merci Léo pour tes différents articles toujours source de réflexion !Continue je t'en prie et à bientôt ! 

Léo Tamaki 03/02/2009 05:38



Oh c'est toujours un plaisir d'écrire pour les passionés comme toi ;-)

Merci pour la lecture et à bientôt,

Léo

P.S. je passerai chez Shimizu senseï pour le dernier cours demain ou vendredi.