Budo no Nayami

L'étude de documents dans la pratique martiale

5 Juillet 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

L'omniprésence des médias est indéniablement un point positif de la modernité, et ce, malgré quelques inconvénients. Au niveau de la pratique martiale cela a permis au grand public d'accéder à de nombreux documents passionnants. Tout pratiquant intéressé peut aujourd'hui trouver un historique de son école et de nombreux documents techniques dont probablement un certain nombre de vidéos. Il est même possible qu'il ait la chance de voir le fondateur de sa discipline en action. Toutefois l'abondance de documents, les limites liées à leur nature et l'absence quasi générale de précisions sur leur contenu, peut créer la confusion.


Des documents visant un public restreint dans un langage aux niveaux d'interprétation multiples
Le Japon féodal est la source d'un grand nombre de documents écrits ou dessinés. Mais, qu'il s'agisse de traités comme le "Gorin no sho" de Miyamoto Musashi ou le "Heiho Kadensho" de Yagyu Munenori, ou de densho, tous ces documents étaient adressés à des membres du clan d'où était issu leur auteur, à des seigneurs ou à des élèves proches.
Par ailleurs ils furent écrits dans un japonais ancien qui n'est généralement pas compréhensible pour un contemporain. Si l'on ajoute à cela que les kanji ont de multiples niveaux d'interprétation et que certains termes ne peuvent être compris que par les membres d'une école, il devient évident que les traductions modernes doivent être étudiées avec beaucoup de recul. D'autant plus que la majorité des ouvrages disponibles en français sont traduits non pas directement du japonais mais de l'anglais…


Gorin no sho


L'essentiel est invisible

De nombreuses vidéos circulent aussi aujourd'hui sur le net. Chacun peut, en quelques clics, voir Ueshiba Moriheï, Funakoshi Gichin ou Kano Jigoro en action. Un véritable trésor pour tout pratiquant passionné. Mais la tentation est grande, et beaucoup y succombent, de juger la pratique de ces maîtres. C'est oublier que l'essentiel est invisible.
Un des buts principaux de la pratique martiale est de réaliser un geste imperceptible et que l'on ne peut arrêter. Ce qui peut être vu de l'extérieur est totalement différent de ce que voit et surtout ressent la personne faisant face au maître.
Une expression japonaise dit "Le propre de l'Aïkido est d'avoir l'air faux." Mais cette phrase pourrait s'appliquer à n'importe quel art martial pratiqué à haut niveau. L'impression de facilité et l'absence de gestes visibles ne sont que quelques unes des preuves de la maîtrise des adeptes en action. Pas de la complaisance de leurs uke.
Il importe bien sûr de conserver un œil critique car la supercherie n'est jamais impossible et quelques charlatans continuent à sévir. Difficile toutefois de confondre avec eux les trois plus célèbre maîtres du Budo…


Kano Jigoro, fondateur du Judo


Funakoshi Gichin, fondateur du Shotokan Karaté


Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido


Il faut par ailleurs noter que, même si vus de l'extérieur deux mouvements peuvent être similaires, le travail interne peut être totalement différent. De récentes expériences scientifiques ont démontré que selon la visualisation du pratiquant, les muscles utilisés lors d'un mouvement similaire l'étaient dans des proportions totalement différentes. Un exemple de travail essentiel qui fait la différence et ne peut être senti par le simple visionnage d'une vidéo.


Certains maîtres ou experts possèdent à l'heure actuelle des films de grands adeptes du passé en action. Ils se refusent à les diffuser et perpétuent une tradition multi séculaire. C'est sans aucun doute regrettable mais aussi compréhensible. Auraient-ils le désir de partager qu'ils ne pourraient qu'être dubitatifs devant la réception probable de ces documents. Plus les gestes seraient invisibles et l'impression de facilité trompeuse, plus ils risqueraient de voir leur maître critiqué et tourné en ridicule. On peut bien sûr dire que les aboiements de la meute importent peu, mais leur choix reste respectable. Et sans doute est-ce mieux ainsi. Le véritable chercheur devra mériter ces trésors en allant découvrir les documents à leur source…



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david 13/10/2009 19:55


Re-Bonjour,

Et est-ce que vous connaissez une bonne biographie d'o senseï?

Merci d'avance!


Léo Tamaki 14/10/2009 00:50



Bonsoir,

Aucun travail définitif à mon avis, le mieux étant de croiser le maximum de sources. J'ai bien aimé la biographie écrite par son fils mais qui n'est pas je crois éditée en français.
Chaque élève écrit par un de ses proches sera source d'enseignements. A chacun ensuite de faire le tri car l'hagiographie n'est jamais loin...

Léo



David 08/10/2009 19:39


Bonjour Léo,

En parlant de livres, pourriez-vous m'indiquer quelques ouvrages sur O senseï qui vous parraissent bon?

Et d'une manière génerale sur le karaté et l'aikido?

Je suis un grand consommateur de livres et c'est toujours un plaisir d'en découvrir de nouveaux!

Merci d'avance.

Sincères salutations.

(ps: merci pour vos réponses a mes questions sur vos combats "de rue" et sur les mystificateurs!)


Léo Tamaki 08/10/2009 20:27




Bonjour David,


 


"Quelques" ouvrages d'Osenseï? Il y en a très peu, "Budo" et "Budo renshu". Ils ont tous deux une grande
valeur bien entendu.


 


Je vous donne quelques titres en vrac en français sur la pratique martiale hormis les deux
d'Osenseï:


 


"Aïkido" Tamura Nobuyoshi (épuisé, à chercher sur e-bay ou bouquinistes)


"Etiquette et transmission" Tamura Nobuyoshi


"Traditions martiales" Ellis Amdur


Tous les livres de Tokitsu Kenji, particulièrement Miyamoto Musashi


"Bushido" Nitobe Inazo


"Les maîtres du Karaté" Fraguas José


"Karaté-do, ma Voie, ma vie" Funakoshi Gichin


"L'esprit du Judo" Jean-Lucien Jazarin


 


Bonne lecture!


 


Léo


 











Tangi 17/09/2009 19:51

Bonjour léo,je parcours de plus en plus le site comme tu peux le constater XD Je me suis moi aussi posé ces questions sur Funakoshi, voici deux assertions de Egami sensei :"Le Maitre m'a choisi..."Donne moi une attaque jodan"J'ai hésité un moment, car le Maitre avait plus de 70 ans et je me suis demandé si je pouvais attaquer sérieusement avec un tsuki.(...) J'ai lancé d'une facon indécise un tsuki qui a été paré souplement, mon corps flottait, car le Maitre a saisi mon poignet qu'il a tiré vers lui.(...) J'ai réalisé mon erreur lorsque jÄai recu un tsuki magnifique en chudan:Je ne devias jamais penser que le Maitre était trop agé:Son déplacement, sa manière de créer la distance juste entre lui et moi était surprenant compte tenu de son age:E t surtout, le tsuki qu'il m'a lancé resseble bcp a celui aucquel je m'entraine aujourd'hui" (ref : histoire du karate-do Tokitsu Kenji,P204)Meme ref, p 141 : Maitre Egami s'entraine au Tekki et casse une latte du plancher avec un fumikomi, Maitre Funakoshi le fait alors venir dans sa chambre : " Dans le véritable entrainement il faut poser une porte de shoji et verser de l'eau dessus:Entrainez vous sur ce papier sans le déchirer et déplacez-vous sans briser les armatures de bois tout en vous exercant aux techniques avec puissance. Comprenez-vous pourquoi et ce que nous devons rechercher en technique ?"Désolé d'avoir été un peu longIl semble clair que sans une utilisation du corps différente le "Waza" ne peut etre pertinant, au boulot ! ,-)PS . quel bohneur ce doit etre de travailler avec Kuroda Sensei !)Tangi

Léo Tamaki 17/09/2009 23:42



Bonjour Tangi,

En effet la pratique véritable ne cesse pas avec l'âge, bien au contraire, plus le temps passe plus elle devient essentielle... tout en allant vers l'essentiel.
Où l'on voit aussi que Funakoshi senseï insistait sur la légèreté. A des lieues de la majorité des pratiquants actuels qui martèllent le sol.

Léo



benoit 08/07/2009 01:31

ah!!!! enfin quelqu'un qui comprend pourquoi je prefère généralement les textes martiaux anglais à ceux en français, mais comme je ne parle pas un mot de japonais, évidemment je "bute" souvent à un moment ou l'autre sur les nuances et autres interprétations. Pour moi les documents (écrits ou vidéos) recelent quand même souvent un danger: le risque d'intellectualiser quelque chose que l'on n'a jamais pratiqué, ou même parfois de "jouer les apprentis sorcier" en voulant prématurément s'en approprier le contenu. Je crois aussi  que c'est naturel  et compréhensible de ne pas divulguer toutes les informations à tout le monde, surtout à des gens ne pratiquant pas dans la dite école: ne serait-ce que pour éviter de voir un jour quelqu'un retourner nos propres techniques et stratégies contre nous-mêmes et aussi ne serait ce que pour pas mettre une "arme" entre les mains de n'importe qui ... (certes on ne vit plus à une époque guerrière et je ne veux pas verser dans la "paranoia", mais le danger d'agression n'est pas pour autant totalement inexistant..)Mais d'un autre coté , sur un simple plan d'information (et pas sur un plan pédagogique car impossible via ces seuls documents), ce me semble souvent intéressant de savoir que telle ou telle chose existe. donc je dirais: où donc faut il placer le curseur entre secret et diffusion de l'info? cela étant , si on prend par exemple les arts martiaux historiques européens ( gladiature, escrime et lutte médievale etc..) même les clubs orientés "martial" ( et pas "spectacle" ) disent clairement qu'il s'agit de reconstitution à partir de documents , faute de transmission continue, et donc, comme ils font reposer leur pratique totalement sur ces documents, ils ne cachent pas que le pratiquant atteindra au mieux un niveau presque moyen , et encore...   et sans parler de la grande marge d'erreur possible entre la façon dont les gens utilisaient ces techniques à l'époque  et l'interprétation que les actuels clubs de reconstitution en font. je sais que le sujet du blog sont les arts japonais, mais je me permets de parler de ces arts européens pour prendre un exemple d'une démarche qui serait exclusivement basée sur des documents, puisque le sujet c'est la place à accorder aux documents... amicalementbenoit

Léo Tamaki 08/07/2009 18:57




Comme le dit l'adage, toute traduction est une trahison. Mais multiplier les couches rend bien évidemment les choses encore plus compliquées...

Quand au fait de pratiquer par livre interposé c'est évidemment un risque et quelque chose que je déconseille vivement à moins de ne pas avoir d'autre choix ou d'être un expert avancé.

Amicalement,

Léo




Jack 07/07/2009 09:31

Merci beaucoup pour cet article emplit de sagesse.Dans les vidéo d'époque on peut aussi voir Kanei Uechi faire les 3 katas de base de l'Uechi-ryû: sanchin, seisan, sanseiryu.C'est intéressant de voir le travail du 2ème soke et de voir la différence avec ce qui se fait actuellement.Concernant la vidéo de Funakoshi, les experts en karate shôtôkan, ainsi que les détracteurs du styles pourraient se poser des questions quand à ses compétences en tant que pratiquant... Il faut savoir une chose, un expert okinawaien et expert en kônan-ryû (responsable du site okibukan) m'a expliqué une chose.Il m'a dit que culturellement et traditionnellement, il était habituel que des vieux pratiquants fassent une démonstration devant un public, lors de Matsuri, de colloques, de séminaire, etc. Evidemment leur performance n'est pas au niveau de celle des combattants et guerriers plus jeunes, plus forts, plus rapides, plus fougueux... Mais ils le font pour montrer que malgré leur grand âge, ILS SONT TOUJOURS LA! Toujours présent en keikogi, toujours en vie, toujours physiquement capable d'enfiler un keikogi et de montrer des techniques.La vidéo de sensei Funakoshi est à prendre en ce sens. C'est culturel et traditionnel. Il ne montre pas des techniques guerrières à faire pâlir Kenshiro de Hokuto no Ken... mais il montre qu'il est là, valide, présent et toujours capable de faire.Ce ne sont pas des vidéos techniques, ou des démonstrations techniques, mais juste un hommage qu'ils font à l'art, à l'école, pour montrer qu'ils sont là, présent et capables.Personnellement je trouve que c'est vraiment beau de voir un ancien en keikogi effectuer des techniques. Même si par rapport à un jeune tout en énergie, la démonstration n'a pas le même impact esthétique, on voit toutes les années de sagesses accumulées via la pratique, et l'expérience. Mais on peut voir aussi que malgré la pratique d'un art qui pourrait se révéler traumatisant, eux ils sont encore là et ils continuent. C'est aussi un encouragement pour les jeunes générations.AmicalementJack

Léo Tamaki 08/07/2009 18:49



Merci pour la lecture. Et à mon tour de te féliciter pour ton excellent site ;-)

Effectivement le niveau de Funakoshi senseï a été discuté et rediscuté. Et bien entendu certaines démonstrations sont surtout honorifiques. Alors Funakoshi senseï était-il ou pas un pratiquant de
haut niveau? L'essentiel étant invisible et ne pouvant qu'être ressenti, la question ne sera pas tranchée tant que l'on ne pourra pas voyager dans le temps ;-)
Ce qui est certain c'est qu'il fut un grand maître.

Merci pour la lecture et bonne pratique.

Amicalement,

Léo



Jean-Claude 06/07/2009 15:32

Cher Léo,Article d'une grande profondeur écrit avec peu de mots. Reflet d'une certaine sagesse qui rend grandement justice aux budo comme trésors culturels. Merci pour ça.Peu de gens se rendent compte que l'héritage qu'a pu recevoir et que cherche à transmettre Kuroda Senseï par exemple, Kono Senseï, Otake Senseï, Ellis Amdur et bien d'autressont de véritables trésors, des joyaux de l'histoire non seulement pour le Japon mais pour le reste de l'humanité.J'avais écrit un commentaire précédemment qui a disparu, mais bon, les miracles de la technologie. Je faisais un parallèle avec un grand maître (déjà décédé) de la flûte traditionnelle malgache qui a pérennisé ce trésor culturel en ne le transemttant qu'à très peu d'élèves. Surtout il a réussi à popularisé un art traditionnel grâce à une grande exigeance sur l'intégrité de la tradition. Décidément, dans le domaine des traditions, il y a des similitudes entre les différentes civilisations dans le monde.Amicalement,Jean-Claude

Léo Tamaki 08/07/2009 18:42



Il y a effectivement de par le monde des gens qui cherchent à préserver certaines traditions culturelles qui sont des trésors intangibles. Nous leur devons beaucoup.

Léo