Budo no Nayami

Tissier, Tamura et Saïto

19 Août 2007 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Août 2007

Un lecteur du blog m'a récemment donné dans un commentaire un lien vers une réaction à l'interview de Tamura senseï qui a été publiée dans le magazine Dragon. (Si vous lisez l'article ne manquez pas les intéressants commentaires.)

J'ai lu ce commentaire et poussé par la curiosité j'ai ensuite cherché s'il y avait eu d'autres réactions. J'ai alors trouvé plusieurs discussions sur des forums.

Je dois avouer que le débat m'a surpris. Lors de la parution de l'interview de Christian Tissier j'ai craint que ses commentaires sur différents maîtres ne donne lieu à une polémique. Elle a donné lieu à quelques récriminations assez mal venues de gens hauts placés qui se sentaient visés mais rien de plus.

En parcourant les forums j'ai découvert de nombreuses choses. Tout d'abord le niveau des débats est extrèmement variable, passant d'un débat pointu et intéressant entre initiés à un dispute vulgaire où les insultes ont la part belle, le tout à l'intérieur d'un même sujet. Cela en rend la lecture souvent difficile et pénible.


Débats et polémiques

Concernant les débats et polémiques qui y ont lieu, j'ai noté qu'ils mettent souvent en présence les pratiquants de courants issus de l'école de maître Saïto et ceux des autres écoles. Un résumé rapide des différents débats donnerait ceci:
-La place des armes en Aïkido
-L'enseignement le plus fidèle à celui de maître Ueshiba
-Le disciple le plus proche de maître Ueshiba (cela incluant les questions telles que: celui qu'il préférait, celui qui a passé le plus de temps à ses côtés, etc…)
La question est finalement rarement exprimée telle quelle mais on la sent aussi souvent de manière sous-jacente:
-Qui était le pratiquant le plus fort?

Cela peut prêter à sourire mais je crois que c'est un résumé partiel mais juste.

J'ai toujours porté de l'intérêt aux questions historiques, particulièrement dans le domaine des arts martiaux. La génèse d'une discipline, la transmission d'une école, la vie d'un maître sont pour moi des sujets intéressants qui viennent compléter ma passion pour la pratique.
Mais il y a longtemps que je ne cherche plus à justifier ma pratique par la filiation de mes maîtres. Et il me semble malheureusement que c'est une des motivations des nombreuses personnes qui s'impliquent dans les débats.


Tissier, Tamura et Saïto

Je crois que la différence de réaction est dûe à l'image que les maîtres donnent d'eux-mêmes ou que leurs élèves construisent. Je prendrai ici les exemples de Christian Tissier, Tamura Nobuyoshi et Saïto Morihiro.


Christian Tissier


Christian Tissier se prévaut de l'héritage de Yamaguchi senseï et du second Doshu, mais il revendique en même temps avec franchise une individualité marquée et une évolution dans la pratique qu'il propose. Il est d'ailleurs évident que son travail est aujourd'hui le produit de sa recherche et va au-delà d'un assemblage de ses deux héritages assumés. En conséquence il est généralement épargné ou dédaigné dans les discussions historiques.


Tamura Nobuyoshi


Tamura Nobuyoshi a suivi principalement les cours de Ueshiba Moriheï, Osawa Keisaburo, Toheï Koichi et Ueshiba Kisshomaru. Parmi eux, ceux dont la pratique l'a le plus marqué et dont il revendique l'influence sont Ueshiba Moriheï et Osawa Keisaburo.
Sa pratique aujourd'hui est le fruit de cet héritage et de sa recherche personelle. Je l'ai entendu dire à plusieurs reprises qu'il n'avait rien inventé, admettant parfois à peine qu'il avait fait quelques modifications. Il suffit pourtant de le voir pratiquer pour voir à quel point il a fait évoluer sa pratique au fil de ses recherches. Et une comparaison de son travail d'il y à quarante ans, trente ans, vingt ans, dix ans à celui d'aujourd'hui marque aussi clairement son changement que les étapes que l'on peut discerner dans la pratique d'Osenseï.
Son évolution qu'il ne revendique pas, par modestie je suppose, peut laisser croire qu'il n'a pas changé la pratique qu'il a reçue du fondateur. Si l'on y ajoute la position privilégiée qu'il occupait auprès du fondateur, on comprend ce qui peut amener certains de ses élèves à dire qu'il est un de ses, sinon le, plus fidèle(s) successeur(s).


Saïto Morihiro


Saïto Morihiro a essentiellement suivi les cours de Ueshiba Moriheï et Toheï Koichi. Il est un des élèves qui suivit Osenseï le plus longtemps (celui qui étudia durant le plus grand nombre d'années semble être Tomiki Kenji), et probablement celui qui vécut le plus longtemps à ses côtés. Il reçut d'ailleurs l'usufruit de son dojo d'Iwama jusqu'à sa mort.
Il me semble évident que Saïto senseï a préservé de manière très fidèle une partie de la pratique du fondateur qui correspond au travail à mains nues qu'on qualifie d'avant-guerre mais qui dura quelques années de plus. Le travail aux armes qu'il systématisa et qui est aujourd'hui utilisé par de nombreux enseignants même hors de son courant est plus difficile à dater.
Par ailleurs un élément important à noter et totalement occulté est l'importance que Toheï senseï a eu dans la formation de Saïto senseï. Importance dont témoigne la visite que voulu faire maître Saïto à maître Toheï afin de le remercier quelques mois avant sa mort…


Une Voie aux expressions multiples

L'Aïkido est une Voie vivante. Elle peut s'exprimer sous de nombreuses formes. Aujourd'hui la pratique de certains maîtres reflète celle du fondateur à une période de sa vie. D'autres proposent une forme qu'ils ont fait évoluer en gardant le nom d'Aïkido ou en créant de nouvelles disciplines comme le Kinomichi.
Toutes ces pratiques ont leur richesse. A chacun de trouver la Voie qui lui convient.

Saïto senseï fut indéniablement l'un des géants de l'Aïkido. Son apport historique est double. D'une part il a conservé fidèlement un travail correspondant à une période de la pratique du fondateur, et d'autre part il a fait un travail pédagogique de formalisation et systématisation.
Dire que sa pratique reflète plus que celle d'un autre l'Aïkido véritable me semble par contre aussi absurde que de dire qu'un peintre qui aurait maîtrisé et systématisé la manière de peindre de Picasso à sa période rose ou cubiste transmettrai la totalité de son art…


Une recherche de légitimation personnelle?

Les débats qui ont lieu sont rarement le fait des maîtres eux-mêmes. Ils sont malheureusement souvent initiés par des personnes qui cherchent à justifier leur position en se prévalant d'une filiation. Untel est l'élève proche et fidèle de untel qui était l'élève proche et fidèle du fondateur. Il est donc son successeur ;-)
Ils sont ensuite repris par leurs élèves qui agissent en toute bonne foi.

Je dois avouer qu'à mes débuts j'étais fier de l'idée que maître Tamura était l'élève le plus proche du fondateur. Idée que j'avais entendue développer en stage appuyée par de nombreuses anecdote par... ses élèves.
Il a probablement été proche. A quel point peu importe. Et qu'il ne l'ai pas été ne changerait rien à sa pratique.

Aujourd'hui Saïto Morihiro est mort et je crois pouvoir dire que Christian Tissier et Tamura Nobuyoshi qui sont à la tête des deux plus grands groupes d'Aïkido mondiaux se préoccupent très peu de ce type de querelles. J'espère que les pratiquants en feront bientôt autant, reconnaissant la richesse de la diversité et étant fiers de leur pratique pour ses qualités intrinsèques plus que pour sa filiation présumée…

Chaque maître possède des élèves compétents qui ne nourrissent pas de débats ou de polémiques stériles mais consacrent leur énergie à pratiquer et transmette l'art qu'ils ont reçu. Nuls doutes que ce sont d'eux que leurs maîtres sont fiers.

Je crains que ces quelques lignes ne viennent nourrir le débat alors que mon but est de montrer sa futilité en mettant les choses en perspective.

J'ajouterai que les interviews que j'effectue durent plusieurs heures. Une fois transcrites elles occupent vingt à trente pages que je réduis à une dizaine pour aller à l'essentiel et éviter les digressions.
Les questions sont toutes de moi et aucun senseï ne m'a jamais demandé de parler d'un sujet particulier.


Un vaste panorama

Je travaille actuellement à une série d'interviews des chefs de file des différents courants d'Aïkido. J'en ai actuellement répertorié plus d'une vingtaine de majeurs qui seront présentés dans les deux prochains numéros de Dragon, les interviews suivant dans les numéros ultérieurs. L'Aïkido offre un panorama bien plus vaste que ce que l'on peut imaginer…


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Marie-Charlotte 09/07/2010 23:41



Merci pour ce petit voyage, ce soir, alors que Senseî vient de nous quitter et où je me promène sur le net pour le voir et le revoir.


A peut-être un jour sur un tatami.



Léo Tamaki 10/07/2010 00:18



Au plaisir de te croiser sur les tatamis sous le regard de senseï...


 


Léo


 



jeff 21/10/2007 17:59

Je vais faire entendre une voix discordante au milieu de ce concert de louanges ...
Encore une fois, par peur de manquer de respect à l'endroit des personnes, vous vous interdisez de vous interroger sur les pratiques de chacun et feignez de croire qu'en définitive  aucun élément objectif ne permet de le faire.
Et vous en concluez in fine qu'exprimer une opinion tranchée frise le crime de lèse majesté ...
jeff

emma 25/08/2007 08:31

Bonjour laurent,
je trouve que ce que vous dites est très juste. Effectivement, dénigrer les autres maitres serait en effet manquer de respect à ceux qui ont contribué à nous construire "aikidikatement " ou autre d'ailleurs.
Je pense de surcroit qu'à abimer les autres, on  perd beaucoup  et on prend le risque de ne plus rien voir d'autre que la noirceur du Monde...
Bien à vous
Emma

Laurent 24/08/2007 00:15

 
Bonjour Leo,
Avec le temps, on comprend que, quel que soit la discipline, sportive, artistique, martiale, il n'y a pas de maître supérieur à un autre. Il n'y a que des hommes qui ont atteint un niveau tellement élevé que nous nous sentons petit et humble.
Je suis fier de pratiquer là où je suis mais je n'oublie pas qu'il y a d'autres très bons enseignants que je n'ai pas rencontré ou qui ne correspondent pas à ce que je cherche. Dénigrer les autres Maîtres, quelles qu'en soient les raisons, serait pour moi manquer de respect à l'enseignement que je reçois.
Ces "petits" (comme on dit en Afrique) devraient plutôt se demander pourquoi leurs maîtres ont une attitude plus humble et plus modeste que la leur.
Bravo pour ton travail d'ouverture.
Cordialement,
Laurent

steph 21/08/2007 11:49

Bonjour,Très belle réponse sans haine ni critique, j'apprécie vraiment.Celà nous remet aussi dans l'historique Aïkido mais ... qqun sait-il ce qu'est devenu Kochi TOHEI Sensei, est-il tjs vivant???A bientôt.Stéphane

Léo Tamaki 22/08/2007 14:01

Bonjour Stéphane,Merci pour le compliment :DToheï senseï est encore vivant mais son état de santé est assez précaire.Aujourd'hui son fils a repris le flambeau mais comme toujurs il ne fait pas totalement l'unanimité...Amicalement,Léo

emma 20/08/2007 12:42

Bonjour Léo,
j'aime beaucoup ce que tu écris là, la tempérance et l'authenticité qui s'en dégagent sont plus qu'oxygénantes.
Nous sommes tous en quête plus ou moins de reconnaisance et il me semble que bien des pratiquants d'arts martiaux sont parfois plus à la recherche d'un guide qu'à celle d'une quête intérieure et personnelle. Un peu comme l'enfant qui cherche l'approbation des plus grands. C'est un pasage obligé il me semble, mais malheureusement, beaucoup en reste là, et à force de parader pour savoir qui sera l"ELU", ils passent à côté et de l'Aikido, et d'eux mêmes...ce qui est encore bien plus fâcheux...
Bon courage sur ta voie....
Bises
emma

Léo Tamaki 22/08/2007 14:02

Merci encore pour les encouragements Emma :DJe reviendrai lire ça les jours de fatigue ;-)Bises,Léo