Budo no Nayami

"Aïki to wa Aï nari", l'Aïki est amour

3 Septembre 2011 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Après avoir partagé avec vous les paroles de Sunadomari senseï, je voulais revenir brièvement sur cette rencontre qui m'a profondément marquée. Voici un bref récit des instants partagés avec ce maître exceptionnel.

 

 

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Sunadomari Kanshu senseï, le maître du Manseïkan Aïkido

 

 

Il y a longtemps que j'avais connaissance de Sunadomari senseï. Comme bien d'autres maîtres c'est par l'intermédiaire de Stanley Pranin que je l'avais découvert. Il était l'un des six experts du premier "Aïkido friendship démonstration" et avait présenté un travail vif et impressionnant mais je n'en savais pas beaucoup plus lorsque j'ai décidé d'aller lui rendre visite l'an dernier. J'allais rencontrer l'un des monuments de l'Aïkido.

 

J'organise régulièrement des séjours au Japon intitulés Masters tour durant lesquels je rends visite à des maîtres que je suis à travers le Japon accompagné de pratiquants. Ces séjours sont l'occasion de côtoyer de grands adeptes dans un cadre privilégié et de partager des moments de leur vie quotidienne en plus de recevoir leur enseignement. L'été dernier j'avais aussi pris contact avec les maîtres Abe Seïseki et Sunadomari Kanshu que je n'avais encore jamais rencontrés. Le contact s'était établi par courrier puis par mail et téléphone. Tout se présentait bien mais c'était la première fois que j'emmenais des pratiquants voir un maître dont je n'avais pas encore fait la connaissance.

 

 

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Ueshiba Moriheï senseï et Sunadomari Kanshu senseï

 

 

Dans les pas d'Osenseï

Le Japon est un pays qui s'étend sur plus de trois mille kilomètres. Sunadomari senseï est originaire de Kyushu au sud de l'archipel et c'est là qu'il est retourné dans les années 50 pour diffuser l'Aïkido. Partis de Kyoto c'est après 4h de transport et près de 800 km parcourus que nous sommes arrivés dans la ville où il s'était établi, Kumamoto. Accueillis à la gare par sa fille nous avons ensuite pris le tramway jusqu'au petit sanctuaire de Tetori. Passé les toris nous avons découvert sur la droite du paisible temple un ancien bâtiment de bois étrangement familier. Le temps semblait s'être figé. Devant nous se dressait le Manseïkan hombu dojo où Osenseï s'était rendu régulièrement.

 

 

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Sanctuaire de Tetori

 

 

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Sunadomari senseï et Osenseï devant le Manseïkan dojo

 

 

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Un demi-siècle plus tard...

 

 

Rien n'avait changé dans ce lieu hors du temps. Une calligraphie du Fondateur côtoyait des armes présentes depuis l'époque où il venait enseigner et d'authentiques tatamis qui avaient vu passer des générations de pratiquants recouvraient le sol de la pièce. Je n'ai jamais cherché à visiter tous les lieux où était allé Ueshiba Moriheï mais une ambiance particulière se dégageait qui émut chacun d'entre nous.

 

 

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Rien n'avait changé dans ce lieu hors du temps.

 

 

Nous avons été accueillis par des enseignants de l'école qui prirent le temps de nous expliquer de quelle façon nous devions saluer et l'étiquette de leur école. Je découvrais un salut que je n'avais jamais pratiqué mais que j'avais déjà vu Osenseï réaliser, mains à l'horizontale, le dos de la main droite reposant dans la paume de la main gauche dont le dos venait se poser au sol.

 

La présence d'un géant

Peu après que nous soyons installés après nous être changés nous avons été avertis de l'arrivée de maître Sunadomari. Je ne connaissais Sunadomari senseï qu'à travers ses photos de jeunesse aux côtés d'Osenseï et sa virevoltante démonstration qui est aujourd'hui un classique de l'Aïkido mais c'est un homme âgé s'aidant d'une canne que je vis apparaître. Pourtant il émanait de lui une présence étrangement imposante et bien plus forte que dans ces images du passé.

 

 

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... une présence étrangement imposante et bien plus forte que dans ces images du passé.

 

 

Nous avons ensuite pratiqué sous la direction d'enseignants du Manseïkan et découvert certaines spécificités de l'école tels que des éducatifs de déplacement. Il émanait durant la pratique une incroyable concentration de maître Sunadomari. Assis dans un angle du dojo ses yeux perçants semblaient regarder jusqu'au plus profond de nous-mêmes. Immobile mais si présent il dirigeait le cours par de brèves indications données à voix basse.

 

 

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Tanguy Le Vourch du Misogi dojo

 

 

Laisser-agir

Après un temps d'observation Sunadomari senseï nous donna des explications sur les déplacements, le kokyu ryoku et surtout sur… le laisser-agir. Il nous invita à venir le saisir et nous expliqua la différence entre mettre la force, enlever la force et laisser agir.

 

 

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Laisse-agir...

 

 

"Dans la pratique nous avons trois possibilités distinctes. Mettre la force. Enlever la force. Laisser agir. C'est à partir de là que tout naît. Lorsque vous me saisissez si je mets de la force nous rentrons en compétition, c'est de l'opposition. Si vous me relâchez mon bras restera en l'air, tendu. Si au contraire j'enlève la force je subirais votre geste. Lorsque vous me relâcherez mon bras tombera inerte. Maintenant il existe une troisième voie qui est celle de l'Aïkido, le laisser-agir. Lorsque vous me saisissez je ne fais rien. Si vous me relâchez mon bras descendra mais c'est très différent de ce qui se passe lorsqu'on enlève la force. C'est un principe essentiel de l'Aïkido à partir duquel tout naît. Je voudrais vraiment que vous vous entrainiez en comprenant cela. Même si il n'y a que cela que vous retenez j'aimerai que vous le gardiez à l'esprit dans votre pratique."

 

Lorsque je le rencontrais à nouveau il devait encore reprendre ce point qu'il considérait essentiel à l'expression technique de l'Aïkido. La pratique terminée il me permit de lui poser quelques questions puis invita le groupe à discuter avec lui.

 

 

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Aïki to wa aï nari (L'Aïki est Amour)

 

 

L'idéal du budoka

Une dizaine de jours plus tard j'ai à nouveau traversé l'archipel avec quelques pratiquants afin de participer à un cours spécial destiné aux ceintures noires de son école. L'après-midi débuta cette fois-ci par une cérémonie Shinto à laquelle Sunadomari senseï prit part. Il mit un point d'honneur à se déplacer sans canne, s'asseyant en seïza et se relevant à plusieurs reprises lors du rituel. Je fus ému aux larmes par sa dignité, son courage et son humilité.

 

 

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Sunadomari Kanshu senseï, l'idéal du budoka

 

 

Il devait décéder moins de trois mois plus tard.

 

Le poids du vécu

J'ai eu la chance de rencontrer certains des maîtres les plus célèbres de l'Aïkido. Au-delà de leur technique beaucoup avaient une présence, une personnalité charismatique, imposante. Peu pourtant m'auront autant marqué que Sunadomari senseï. En l'espace d'une dizaine d'heures maître Sunadomari m'a amené à reconsidérer ma pratique. Non pas sur le plan technique, quoique cela ait une incidence évidente, mais sur l'état d'esprit qui sous-tend la discipline que nous a légué Ueshiba Moriheï senseï.

Pourquoi? Sunadomari senseï a-t-il parlé de quelque chose de nouveau? Non, le message d'amour du Fondateur est connu depuis bien longtemps et après quelques années chaque pratiquant a eu maintes fois l'occasion de les lire et les entendre. Ce qui a fait une profonde différence en moi est le poids du vécu. Les paroles de Sunadomari senseï m'ont touché si profondément parce qu'elles sont nées de l'expérience d'une vie, de tragédies et de joies, d'ascèse et d'engagement. J'espère qu'elles trouveront de l'écho chez d'autres pratiquants car son message est au cœur de l'Aïkido, "Aïki to wa aï nari", l'Aïki est amour.

 

 

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Sunadomari senseï et Osenseï

 

 

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Sunadomari senseï en action au Manseïkan dojo

 

 

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"Aïki to wa aï nari", l'Aïki est amour.

 

 

L'été est chaud et humide au Japon. Le mois d'août 2011 le fut particulièrement. Sunadomari senseï qui avait pour habitude de se changer et partir une fois le cours terminé voulut rester en dogi jusqu'à notre départ. Il aura jusqu'au dernier instant été l'image parfaite d'un budoka empli de respect et de considération pour les autres. Un idéal d'humanité.

 

"Aïki to wa Aï nari."

 

 

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La dernière image qui me reste de Sunadomari senseï, un idéal d'humanité...

 

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Krawczyk Florian 04/03/2014 14:42


J'ai beaucoup aimé cet article.Les dires et les conseils de Me Sunadomari m'ont marqué. 


Cela remet en question ma pratique et mon état d'esprit.(...).


Merci Sensei .


 

Léo Tamaki 04/03/2014 14:51



Bonjour Florian,


 


Sunadomari senseï est en effet l'un des plus grands maîtres qu'il m'ait été donné de rencontrer. Je suis heureux qu'il t'ait aussi parlé...


 


Léo


 



ted 27/08/2012 15:47


Ok, je crois comprendre ton point de vue.


En tout cas, merci pour ces brèves explications et pour ton travail.


Ted

Léo Tamaki 27/08/2012 15:48



Pas de quoi et merci pour la lecture ;-)


 


Léo


 



ted 24/08/2012 09:48


Ha tant pis! Merci quand même!


Sinon, en tant que uke, quelle différence avez-vous ressenti entre tori qui met de la force, qui enlève la force ou qui laisse agir?


Ted

Léo Tamaki 26/08/2012 17:00



Ted,


 


Je ne rentre généralement pas dans des descriptions trop détaillées de techniques ou sensations car les mots sont trompeurs et ne permettent pas, à mon sens, de percevoir quelque chose de très
intéressant. C'est aussi une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais cherché dans le détail à savoir ce que cela faisait de recevoir une technique d'Osenseï par exemple. Non que cela soit
dénué d'intérêt, mais je pense que le résultat de l'exercice n'aurait pas grande valeur. Lorsque je fais des interviews, si je pose ce genre de questions, c'est souvent par pure formalité, et
c'est de loin une des choses qui m'intéressent le moins.


 


Il aurait été nettement plus intéressant que je note le détail des exercices que nous avions travaillé par exemple.


 


Disons très brièvement que ce que j'ai compris est que lorsque l'on enlève la force, le bras est mou et ne permet pas de réaliser un mouvement, lorsqu'on la met le bras est dur et en opposition.
Laisser-agir permet d'aspirer la force d'aïte pour s'en servir tout en la rendant inopérante sur nous.


 


Je regrette d'être sans doute un peu abrupt dans mes propos. Mais je crois qu'il est essentiel que chacun prenne conscience que seule l'expérience directe a véritablement de la valeur dans la
pratique martiale. Ceux qui sont passionnés par elle doivent donc faire tout ce qu'ils peuvent pour l'avoir. Quand bien même cela peut mener à certaines désillusions, je ne l'ai jamais regretté.


 


Léo


 



ted 21/08/2012 14:34


Bonjour,


Vous parlez d'éducatifs de déplacements  "Nous avons ensuite pratiqué sous la direction
d'enseignants du Manseïkan et découvert certaines spécificités de l'école tels que des éducatifs de déplacement."


Pouvez vous les explicitez?


 


Merci.


ted


 

Léo Tamaki 24/08/2012 08:26



Bonjour,


 


Pour être sincère je ne me souviens pas du détail des éducatifs, désolé. Globalement il s'agissait d'enchaînements de déplacements sur des attaques continues.


 


Léo


 



Erwan 06/09/2011 18:51



Merci Leo pour cet article très touchant (et bien sûr la longue interview de Maitre Sunadomari) , dont il émane, à l'image des photos du Manseikan Dojo, quelque chose d'indéfinissable mais
précieux et durable.


A très bientôt


Amicalement


Erwan



Léo Tamaki 07/09/2011 02:23



Merci pour la lecture Erwan.


 


J'espère que les paroles de Sunadomari senseï auront en effet un écho durable et résonneront dans le temps. C'est le cas pour moi et je suis heureux que ça le soit pour toi ;-)


 


Amicalement,


 


Léo


 



La Spirale 06/09/2011 16:24



Hej !


"L'Aïki est amour",


bien souvent lorsq'une personne dit cela on la prend pour un illuminé, et  si c'est une personne agée, on esquisse un sourire poli et on en pense pas moins...


j'ignore si cela est"vrai" ou si "cela" arrive, mais je suis profondément intrigué que ce type de paroles qui  traversent le temps et se font echo dans différentes pratiques corporelles...
est-ce notre culture sous tendue de carthésianisme qui nous rend un peu frileux voire méfiant ?


Pourtant j'ose croire que de tels mots ne sont pas prononcés:


à la légère (O sensei, Sunadomari sensei seraient-il des plaisantins ? cela serait très étonnant)


dénués de fondement,après une vie de pratique ?!


Dans quel état de conscience quotidien baignaient ses hommes, je me le demande,  car si effectivement la portée est universelle, qu'attendons nous ? Ne touchons nous pas là  à notre
place dans ce monde en relation avec les autres...?


Cet enseignement d'une expérience personnelle à une force de conviction que je ne m'explique pas et m'interpelle profondément.


Révérence.


Tangi



Léo Tamaki 07/09/2011 02:22



En effet, lorsque l'on entend "L'Aïki est amour" cela prête à sourire. Aujourd'hui les géants dont l'existence était un témoignage vivant et qui pouvaient transmettre ce message sont de plus en
plus rares. C'est un problème auquel les enseignants d'Aïkido devront trouver une réponse...


 


Léo


 



Steph 06/09/2011 13:52



Rebonjour,
Oui, je me suis un peu emporté :-)
Je voulais évidemment dire qu'il faudrait essayer de suivre ses paroles, sinon il ne restera que la technique sans l'émotion, le sentiment.
Désolé.
A bientôt
Steph



Léo Tamaki 06/09/2011 14:02



Re-bonjour :D


 


Oh mais tu n'as à t'excuser de rien ;-)


Comme toi je crois que nous devrions essayer de suivre ses paroles.


 


A bientôt :D


 


Léo


 



Steph 06/09/2011 13:37



Bonjour Léo,
Pour te dire, je relis souvent l'interview imprimée de ce maître car énormément de choses importantes et essentielles (à mes ptits yeux, du moins) se trouvent dans ses mots. Ce ne sont que des
papiers et il est certain que l'avoir rencontré a du être une expérience sans pareil.
"L'Aïkido est amour...", beaucoup l'ont oublié...
Amitiés
Steph



Léo Tamaki 06/09/2011 13:40



Bonjour Stéphane,


 


Je suis heureux que les paroles de Sunadomari senseï t'aient touché. Sa rencontre est un souvenir cher mais je veux croire que l'essentiel peut se transmettre au-delà de cela.


 


Très amicalement,


 


Léo