Budo no Nayami

Entretien avec Akuzawa senseï (8): motivation et persévérance

26 Novembre 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Entretiens

Aujourd'hui les élèves qui s'investissent dans la durée sont rares. N'est-ce pas un risque encore plus important avec une méthode aussi austère que celle de l'Aunkaï?
Ceux qui pratiquent avec un vrai désir resteront. Il y a toujours des élèves qui viennent parce que vous êtes célèbre, que l'on parle de vous ou vous voie dans les magazines. Ce n'est pas grave. Ces personnes vivent leur pratique ainsi. Il n'y a rien de mal à cela. Qu'elles viennent respirer l'ambiance, il suffit que la pratique leur apporte quelque chose. Au final ce n'est pas la force qui importe mais l'amélioration de notre vie.
Les pratiquants de Kakutogis sont différents car généralement ils cherchent uniquement à devenir plus fort et ne peuvent accepter que leur entraînement ne les amène pas à ce résultat. Malheureusement après avoir atteint un pic ils ne feront que régresser en prenant de l'âge. Les Budos, Bujutsus vont au-delà de ça. Ils doivent enrichir la vie du pratiquant de façon plus profonde et durable.
Bien sûr il y a aussi des élèves qui viennent et me disent: "Senseï, même un dixième de votre force me suffirait, je veux suivre votre chemin.". Il y a des passionnés comme cela mais il n'est pas nécessaire de les prendre en exemple. Chacun vient avec des motivations différentes et c'est très bien. C'est très bien ainsi.


Les choses que j'ai découvertes ne sont pas enseignées dans les livres. Ce sont des choses que mon corps m'a enseignées, que j'ai découvertes dans ma chair. Chacun avec son corps peut développer et découvrir en soi les mêmes choses. C'est l'occasion de découvrir ces choses que je propose. C'est ainsi que sont nées les écoles en Kenjutsu, Jujutsu, etc… L'essence n'est pas dans la forme mais dans la modification de l'utilisation du corps. C'est un travail austère, c'est sans doute pourquoi le nombre d'élève n'explose pas! (rires)





Simple sans être simpliste
La méthode d'Akuzawa senseï est l'une des plus efficaces que je connaisse, mais aussi l'une des plus austères. Simple mais loin d'être simpliste, elle demande à ses pratiquants un engagement régulier et dans la durée qui n'est plus à la mode de nos jours…
Ceux qui s'y adonneront découvriront toutefois que les capacités d'Akuzawa senseï ne sont pas le résultat d'un talent inné ou de capacités physiques prodigieuses, mais d'un travail réfléchi et ordonné. Ils découvriront une méthode qui permet à chacun d'utiliser au mieux son corps afin d'obtenir des résultats inespérés.




"Il y a toujours des élèves qui viennent parce que vous êtes célèbre, que l'on parle de vous ou vous voie dans les magazines."
Bien sûr il est certain qu'il a existé de grands adeptes inconnus vivant incognitos. Il est pourtant certain que la très large majorité vivait au grand jour et qu'être célèbre leur permettait de gagner leur vie en enseignant et par là-même d'affiner plus encore leur art. Osenseï avait ainsi de nombreux bienfaiteurs qui lui permirent de développer son art.
Aujourd'hui avec la multiplication des médias les maîtres sont encore plus en première ligne. Cela ne porte pas à conséquence s'ils sont capables de faire la part des choses. Mais seraient-ils des maîtres s'ils ne l'étaient pas?

"Qu'elles viennent respirer l'ambiance, il suffit que la pratique leur apporte quelque chose. Au final ce n'est pas la force qui importe mais l'amélioration de notre vie."
Beaucoup de pratiquants et parfois d'enseignants vivent dans un monde fantasmé. Les élèves viennent pour des raisons très variables. Prendre confiance en soi, apprendre à se battre, maigrir, socialiser, etc… L'essentiel, comme le dit Akuzawa senseï, est que la pratique améliore leur vie. Si c'est le cas, peu à peu les motivations superficielles cèderont la place à d'autres, plus liées à la profondeur de l'art et sa véritable richesse.
"Chacun vient avec des motivations différentes et c'est très bien. C'est très bien ainsi."

"L'essence n'est pas dans la forme mais dans la modification de l'utilisation du corps."
Un principe fondamental à mon sens de toute pratique mais qui, plus que chez quiconque, est résumé à l'essentiel dans l'Aunkaï d'Akuzawa senseï.




Quelques réflexions sur la forme et la modification de l'utilisation du corps issues de l'interview d'Akuzawa senseï:

"Je suis arrivé à la conclusion que la technique n'était qu'une expression d'un corps dont l'essence est le bujutsu. C'est-à-dire que le corps obéissant à un certains nombre de principes fondamentaux est la matrice du bujutsu, est le bujutsu lui-même! Pour moi le bujutsu n'est pas un ensemble de techniques mais un état du corps. Une fois les principes intégrés les techniques jaillissent spontanément car le corps est capable de s'adapter instantanément."


"L'Aunkaï est une méthode de bujutsu tanren. Les exercices que j'enseigne permettent de développer la conscience de son corps, d'en construire l'armature, d'en développer le cœur, l'essence. Ils servent à comprendre l'action subtile des différentes composantes du corps et à s'en servir de la manière la plus efficace."




"Faire comme ceci ou cela si on est attaqué de telle ou telle manière, la technique pour la technique, n'est pas une chose qui est enseignée ici et ce n'est pas une étude que j'ai beaucoup approfondie. Mais les applications techniques sont travaillées en fin de cours dans les jyurenshu, la pratique libre.
Les formes et les styles sont des pièges. Les pratiquants qui ne jurent que par telle ou telle école sont piégés. Les formes d'attaques sont innombrables et il faut transformer notre corps de façon à ce qu'il ait intégré des principes qui lui permettent de s'adapter instantanément à toute situation en se mouvant de la façon la plus efficace possible. De ce point de vue une forme n'est ni juste ni fausse mais simplement inutile. (rires) Seule l'utilisation du corps fait la différence et les détails techniques n'ont aucune importance du point de vue du bujutsu.
Les gestes peuvent ressembler à de l'Aïki, du Da Cheng Chuan ou n'avoir aucune forme, c'est sans importance du moment que le corps bouge naturellement. Que l'adversaire fasse plus de cent kilos, qu'il soit un Aïkidoka, un boxeur ou un Karatéka ne changera rien.
De plus l'utilisation d'une technique nécessite généralement une intention. Il ne faut pas frapper après en avoir pris la décision. S'il est libre le corps agira spontanément et frappera sans qu'on en soit conscient.

Beaucoup de professeurs enseignent des formes mais seraient bien embarrassés si on les attaquaient réellement. Une technique ne sert à rien si elle n'est pas soutenue par le corps qui peut créer l'effet désiré. Sinon il s'agit de mime mais pas de pratique martiale. (rires)"



"Malheureusement lorsqu'on parle d'enseignement technique cela se limite souvent à deux approches dans la plupart des écoles. Soit des répétitions incessantes du même mouvement, soit un apprentissage permanent de nouvelles formes. Mais dans les deux cas il manque généralement l'essentiel, la compréhension de l'essence du mouvement. Il faut apprendre à utiliser son corps plutôt que de répéter des mouvements en séries interminables en espérant qu'ils deviendront corrects par ce seul travail. (rires)
Travailler tous les types de tsuki en Karaté par exemple n'est pas inutile. Mais ce que j'enseigne est l'essence du mouvement. Je n'enseigne pas toutes les variétés de coups de poings mais j'apprends à frapper en utilisant le corps d'une manière totalement différente. Une personne qui étudie différentes façons de frapper mais ne modifie pas le fonctionnement de son corps n'aura pas gagné en efficacité."





Akuzawa senseï donnera un stage du 10 au 13 décembre à Paris et débutera pour la première fois la formation d'instructeurs de l'Aunkaï.


Photos Pierre Sivisay.



Note: Ces entretiens font partie d'une nouvelle série enregistrée. Il est possible que des erreurs se soient glissées dans mes retranscriptions mais j'ai pensé que l'intérêt des réponses dépassait le risque de mes fautes. Je prie les lecteurs de considérer ces entretiens comme des conversations rapportées qui pourront nourrir des réflexions et non comme paroles d'évangiles.


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SeB 26/11/2009 22:41


super merci.


Léo Tamaki 26/11/2009 22:45



;-)

Léo



Nestor 26/11/2009 13:01


Bonjour Léo,

A travers les petits clips de l'Aunkaï l'énergie que Maître Akuzawa développe se perçoit, c'est impressionnant, on dirait une boule d'énergie. Mais ces démonstrations ne sont que la partie émergée
de l'iceberg ; il doit y avoir des milliers d'heures de pratique personnelle derrière.

L'important dans tous les cas comme vous le dites dans l'article, c'est que tout le monde y trouve son compte.

Salutations.


Léo Tamaki 26/11/2009 21:57



Bonjour Nestor,

Akuzwa senseï dégage en effet une énergie phénoménale. C'st réellement impressionant lorsqu'il se lâche un peu. Vous avez raison c'est évidemment le résultat de milliers d'heures de
pratique...

Cordialement,

Léo



Jean-Claude 26/11/2009 11:42


Cher Leo,

"Chi va piano, va sano". Merci pour cette citation qui s'adapte parfaitment à un malgache consciencieux et de bonne volonté comme moi ;-) Voilà un vrai article à garder précieusement par devers
soi. Je n'en ai pas bcp discuté avec mon senseï mais il me semble qu'il travaille dans cette direction donnée par Akuzawa senseï : pas la peine de répéter mille fois le même geste ou technique si
l'essence du mouvement ET les intentions stratégiques contenues dans un kata ne sont pas intégrés.
Je lisais hier un article de Chiba Senseï (celui qui a créé le BiranKai, autre façon de vivre l'aikido) qui redéclinait le shohin en revisitant les notions de shu-ha-ri. En gros, il appelle à vivre
le shoshin et à en faire une vertu pour que tout au long de notre cheminement, l'art que nous poursuivons (qu'el qu'il soit) reste vivant et que les plus doués deviennent l'art eux même.
Même message, la technique en soi n'est rien, ce sont les principes qui sont contenus dans cette technique qui compte. Akuzawa et d'autres vont bien sûr plus loin en affirmant et en montrant que
c'est l'utilisation sous jacente du corps qui est la clé. Modifier l'utilisation de son corps pour vivre le bujutsu/le budo telle me semble être LA clé. Voilà pourquoi les véritbales maîtres n'ont
rien à cacher dans leur enseignement et qu'ils proposent à tous des principes élevés dès le départ même si la forme initiale est "omote".
Commentaire un peu trop long mais qui reflète une "digestion", une rumination lente de ce que veut dire "modification de l'utilisation du corps" telle que je peux vivre selon la voie que j'ai
choisi.
Merci de ces "balises" que tu offres à ceux qui sont ouverts à cette compréhension.
Amicalement,
Jean-Claude


Léo Tamaki 26/11/2009 21:54



Cher Jean-Claude,

Merci pour l'article de Chiba senseï.

Très bonne pratique à toi ;-)

Amicalement,

Léo



Tangi 26/11/2009 10:29


Ohayo !

plus je lis ces interview, chroniques, impressions, plus j'ouvre les yeux en grands...
j'en rest muet et /ou plein d'enthousiasme !
je suis très touché par la simplicité, l'ouverture, l'acceptation des différentes motuvations, tout en donnant son Art sans tergiverser.
Chapeau bas !

Merci Léo.

( Comment as tu réussi à avoir à créer une tel complicité ou en tous cas une confiance partagée; avec ces Maîtres ? ce cheminement me semble interessant, et frera peu être l'objet d'un autre
article ?)

Très amicalement
Tangi



Léo Tamaki 26/11/2009 21:49



Bonjour Tangi,

Je suis content que les post t'intéressent ;-)

A vrai dire concernant la naissance des liens avec ces maîtres je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit de spécial en particulier. Leur travail m'intéresse, je suis à l'écoute, j'étais sans
doute au bon endroit au bon moment ;-)

Amicalement,

Léo