Budo no Nayami

Entretien avec Hino senseï (3): le combat dans les Budos / Bujutsus

14 Octobre 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Entretiens

Est-il important de combattre dans la pratique des Budo/Bujutsu?
C'est un problème très délicat. Le combat dans l'entraînement régulier transforme la pratique en Kakutogi. On ne peut faire de combat d'entraînement avec un véritable sabre, cela deviendrait koroshiaï, on s'entretuerait.
Une des principales difficultés des Budos/Bujutsus est d'intégrer la sensation du combat dans sa pratique sans y avoir recours… (rires) Il faut pouvoir comprendre et sentir que l'on aurait été coupé.
A ceux qui ne le peuvent pas la pratique des Budo ne peut apporter grand-chose.



Hino senseï en action (photo Jean-Baptiste Rosello)


L'Aïkido est-il efficace?
Peu de sujets soulèvent autant d'encre dans le monde de la pratique martiale, particulièrement en Aïkido, que son efficacité, la place du combat et le sens de sa pratique.

Un des premiers problèmes auquel on est confronté lorsque l'on aborde un tel sujet, est la multiplicité des interprétations de l'Aïkido. On peut alors à juste titre, et sans que cela remette en cause les évolutions qui ont pu être apportées à la discipline par les différents maîtres, être tenté de se référer à la pratique et la philosophie du fondateur de la discipline. On se heurte alors au fait que ses écrits sont rares, qu'il est possible qu'ils ne reflètent que sa conception à l'instant où il les a produits, conception qui aurait pu évoluer par la suite, et que le japonais écrit et parlé laisse place à de nombreuses interprétations…

L'Aïkido sera efficace en combat s'il est pratiqué pour cela. Comme Voie de réalisation si cela est son propos. Etc… L'Aïkido est efficace dans un contexte donné s'il est pratiqué dans ce but.
Mon sentiment est que l'Aïkido est une Voie de développement personnel physique et spirituel qui a pour support des techniques martiales dont l'efficacité en combat était indubitable. Son développement a fait que cela n'est plus toujours le cas aujourd'hui, volontairement ou pas.


Le combat dans les traditions martiales
Les Budos/Bujutsus font indéniablement partie des méthodes de combat les plus sophistiquées qui ont été développées. Accéder à leur richesse nécessite une pratique longue et régulière. Leur étude s'appuie principalement sur la pratique répétée de formes, katas, et occasionnellement, dans certaines écoles, de combats.
Il est intéressant de noter que la pratique régulière du combat ne s'est développée qu'assez récemment. Son plus grand essor a eu lieu lorsque la pratique n'avait plus d'applications "réelles" à l'époque Meïji.


Kuroda Testsuzan à la NAMT07 (photo Pierre Sivisay)


"Le combat dans l'entraînement régulier transforme la pratique en Kakutogi"
Il est difficile de dire simplement que la pratique régulière du combat est mauvaise. Toutefois il est clair que sa pratique sans recul et trop tôt amène des modifications qui, à terme, transforment totalement la pratique. L'exemple du Judo est probablement le plus frappant sur ce point.

Je cite Hino senseï sur la nature des Kakutogis:
"Les Kakutogis quand à eux sont des sports. Ce sont des affrontements régis par des règles dont le but est bien évidemment de gagner. C'est le monde du kachi/make (la victoire et la défaite). Les Kakutogis sont le monde du désir. C'est une activité que l'on fait pour soi. On veut devenir fort. On veut gagner les bagarres. Ils renforcent l'égo des vainqueurs."

Et la différence de nature entre les pratiques des Kakutogis et des Budos/Bujutsus:
"Oui, elles sont différentes. Les Kakutogis se pratiquent dans un cadre réglementé. Il y a des fautes, des pénalités, dans un cadre prédéfini. Les Budos/Bujutsus servent à protéger la vie dans le monde "réel". Tout y est donc permis.
En Judo quand on a réussi à projeter son adversaire on marque Ippon et c'est terminé. Mais cela ne se termine pas là dans le Bujutsu. Dans la "réalité" si on n'est pas tué on peut s'enfuir, réattaquer…"


Personnellement je considère que la pratique du combat ne devrait pas être abordée avant d'avoir acquis de solides fondations. A un rythme de pratique de deux ou trois cours par semaine cela nécessite de nombreuses années. Ce n'est qu'alors, une fois les bases ancrées dans le corps, que le combat pourra permettre de mesurer sa technique et de développer sa pratique martiale. Pour ceux que cela intéresse.


Avec Isseï (photo Sébastien Chaventon)


"On ne peut faire de combat d'entraînement avec un véritable sabre, cela deviendrait koroshiaï, on s'entretuerait"
La pratique régulière du combat pose le problème des limites de ses règles. Doit-on clairement encadrer ce type de travail, au risque de lui faire perdre son intérêt, ou doit-on le pratiquer sans règles, au risque de se blesser gravement.
Hino senseï avait développé la pratique de combats sans règles dans son Dojo d'Osaka. Le fondateur du Taïkiken, Sawaï Kenichi combattait et faisait combattre ses élèves sans règles. Au début du Kyokushinkaï chez Oyama senseï les combats étaient aussi pratiqués sans règles comme me l'expliqua Royama senseï qui a remis cette pratique au goût du jour dans son Dojo.
S'il est évident que ce type de travail doit être exclusivement réservé à des pratiquants intéressés par cet aspect et ayant déjà un solide niveau, je pense qu'il s'agit du plus efficace en terme d'étude. En revanche je ne pense pas qu'il doive être effectué trop souvent.

Il est intéressant de noter que pour parler de véritable combat Hino senseï ait parlé de sabre, bien que sa formation de base ait été faite dans des disciplines de combat à mains nues. Les disciplines martiales japonaises sont sous-tendues par l'esprit du sabre. Lorsqu'ils parlent de véritable combat les maîtres utilisent d'ailleurs l'expression Shinken shobu, duel à sabres réels.


Ueshiba Moriheï
Les pratiques martiales japonaises sont sous-tendues par l'esprit du sabre


Une des principales difficultés des Budo/Bujutsu est d'intégrer la sensation du combat dans sa pratique sans y avoir recours… (rires) Il faut pouvoir comprendre et sentir que l'on aurait été coupé.
A ceux qui ne le peuvent pas la pratique des Budo ne peut apporter grand-chose.

Malheureusement aujourd'hui la pratique a souvent perdu son sens. De même que le Judo est souvent pratiqué comme une lutte, le Karaté est souvent pratiqué comme une Boxe et y perd sa richesse. La Boxe est une discipline extrêmement dure et subtile. En faire une mauvaise imitation ne mène pas loin.
L'Aïkido n'échappe pas aux développements… Quelle que soit la richesse de leur travail, la pratique de certains maîtres s'écarte de toute cohérence martiale. Si je suis absolument loin d'être réfractaire à l'expression personnelle et/ou au développement de la discipline, le manque de logique martiale pose le problème de sa classification. On quitte le domaine des voies de développement fondées sur les pratiques martiales pour rentrer dans des voies de développement telles que le Yoga.


Hino Akira (photo Jean-Baptiste Rosello)


Les pratiques martiales japonaises sont sous-tendues par l'esprit du sabre. Cela implique de ne pas considérer que les deux protagonistes sont à mains nues, mais qu'il est possible que l'un ou les deux soient armés. Et cela change tout. Il m'est arrivé plusieurs fois de démontrer certaines techniques avec une lame de rasoir à la main. Les réactions de mes partenaires étaient très différentes. C'est pourtant le sens de tegatana (main sabre) et il conviendrait de garder cela à l'esprit à chaque instant de la pratique. Comme le dit Hino senseï, "Il faut pouvoir comprendre et sentir que l'on aurait été coupé. A ceux qui ne le peuvent pas la pratique des Budo ne peut apporter grand-chose."






Hino senseï donnera un stage du 8 au 16 novembre à Paris et fera une démonstration exceptionnelle à la Nuit des Arts martiaux Traditionnels 09 (NAMT09).


Note: Je n'ai pas enregistré ces entretiens et les écrits de mémoire. Il est donc possible que des erreurs se soient glissées dans ces retranscriptions mais j'ai pensé que l'intérêt des réponses dépassait le risque de mes erreurs. Je prie toutefois les lecteurs de ne prendre cela que comme une conversation rapportée qui pourrait nourrir des réflexions et non comme paroles d'évangiles.

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Tangi 18/10/2009 15:05


Ohayo !
Funakoshi sensei citait aussi Mabuni Kenwa comme une véritable encyclopedie !
Je me demande si la compréhension  d'un kata ne donnait pasles clefs pour la maitrise d'autres ? Certains kata ne travaillant que sur "un" aspect ?

Tangi


Léo Tamaki 18/10/2009 18:28



Je ne pense pas que sur les aspects essentiels, l'utilisation du corps, les katas ne développent qu'un point. Dans une école tous les principes doivent être présents dans chaque kata. Cela dit
ils peuvent être travaillées de façon plus ou moins marquée.
Par contre l'ordre de l'apprentissage des katas est important car certains points essentiels doivent être assimilés dans un certain ordre. En ce sens effectivement la compréhension d'un kata
donne des clefs pour la maîtrise des suivants.

Léo



Nestor 17/10/2009 21:51


Bonjour Léo,
Comme vous le dîtes il est certain que chaque professeur doit avoir une approche différente. En revanche je parlais d'un choix personnel concernant la simplification des mouvements, lors de la
pratique,  dans la mesure où les mouvements qui m'étaient montrés (et non enseignés) aux cours ne me permettaient pas de les reproduire.
Comme disent mes professeurs, ゆっくり、急ぐ必要はない。(doucement, pas besoin de se presser)
Amicalement.


Léo Tamaki 19/10/2009 18:15



Bonjour Nestor,

En effet, yukkuri, yukkuri...

Amicalement,

Léo



Steph 17/10/2009 19:45



Hello,
Un des meilleurs articles...vrai que plein de gens parlent ou se soucient de l"efficacité" de l'Aïkido. Je rejoins ton avis, que celà reste une forme d'évolution de l'individu à travers
l'éducation et la pratique martiales.
Maintenant, certaines personnes se croient efficaces en serrant inutilement ou en bloquant systematiquement (j'étais comme ca...) alors que nous ne sommes que dans une forme codifiée et pas dans
ce que Hino Senseï nomme le "combat" qui est tout autre chose...
Au 31 , amitiés.



Léo Tamaki 19/10/2009 11:36




Bonjour Stéphane,


 


En effet le combat regroupe des choses très différentes. Du combat sportif rituel à la bagarre en passant
par la lutte pour sa survie… Beaucoup parlent de l'un et font l'autre en prenant des airs virils……..


 


Au 31! ;-)


 


Léo


 











Tangi 17/10/2009 01:24


Konbawa !
réflexions pertinentes!
Funakoshi sensei(karate-do) disait qu7e lHabitude était de travailler UN kata, réllement, de l'explorer corps et esprit: Rares ,
apriori étaient ceux qui en maitrisait deux ou trois Kata.

Ce que je trouve fabuleux c'est que  quelque soit L'école que l'on choisisse,il es possible d'arriver a un haut degré de compétence( et pas que techniques!) en trouvant les clefs qui feront de
notre corps un corps de bujutsu.Il est clair qu'il faut travailler autrement que de voir le corps uniquement comme une mécanique.

Cette sublime phrase de Kuroda sensei est un vrai trésor; avoir la capacité de couper mais de désamorcerle combat avant qu'il n'existe...

Tangi


Léo Tamaki 17/10/2009 18:11




Bonjour Tangi,


 


Il faut je pense faire attention à la distinction entre le tokui kata, kata favori, et la connaissance et
la maîtrise. De nombreux maîtres tels Mabuni Kenwa furent des spécialistes connaissant une somme impressionnante de katas. De même les koryus comportent souvent de nombreux katas et il n'est
pas concevable de recevoir un menkyo kaiden en ne les maîtrisant pas tous.


 


Léo


 











Bruce 15/10/2009 22:50


Merci pour cette très belle video , je suis curieux de savoir comment il s'entraine.

Cependant ce qui ma le plus marqué c'est l'élégante beauté de la jeune femme en dessous de la video ... Quand la technique rejoint la grâce on touche alors au sublime.

Très cordialement


Léo Tamaki 16/10/2009 23:16



Manifestement ton commentaire est dédié à l'article Body Connection. Magnifique pose/modèle/photo en effet.

Cordialement,

Léo



Vincent 15/10/2009 19:56


Salut Léo,

Comme d'habitude je reviens sur le kendo mais c'est ma pratique et j'aime à y mesurer (je veux dire ma pratique) les éléments de réflexion de Budi no nayami.En kendo, l'application
très sportive du sabre fait que parfois sur une belle touche qui fait ippon je me demande tout de même ce que ça aurait donné avec un sabre contre une armure... pas toujours concluant à mon avis
!

Pourtant la pratique conjointe du kendo no kata et même du iaido permet de raccrocher l'expérience sportive avec le maniement du sabre. Et c'est là que c'est intéressant !

Mais je crois qu'il est vraiment difficile de trouver l'equilibre : dans certain clubs on travaille en visant la compet et les résultats sont souvent flagrants ! par contre la précision d'une coupe
au katana ou la sensation de la saya devients à se pratiquant assez éloignée (selon moi)...
Dans d'autres clubs (dont le mien) on reste très traditionnel, le kendo no kata reste la base, c'est super intéressant mais du coup il faut bien le dire on fait pas vraiment de résultats !

a+
Vincent


Léo Tamaki 16/10/2009 23:15




Bonjour Vincent,


 


Il est bien normal que ta réflexion ait pour sujet ta propre pratique :D


 


Malheureusement le Kendo est trop souvent devenu une pratique sportive. Sans doute n'est-ce pas le cas
partout toutefois.


 


Le Kendo tel qu'il est généralement pratiqué n'a en tout cas aucun sens aux yeux de tous les maîtres
avec qui j'ai pu aborder le sujet, de Kuroda à Kono en passant par Tamura ou Hino. C'est aussi ce qui semble ressortir des écrits de Tokitsu Kenji.


 


Je pense que les résultats sportifs n'ont aucune importance et que tu as de la chance d'être dans un dojo
où l'on travaille sérieusement les katas. C'est à ma connaissance le seul moyen de pratiquer un Kendo qui ait un sens.


 


Très bonne pratique,


 


Léo












Nestor 15/10/2009 16:26


Bonjour Léo,

Article encore une fois très intéressant. L'efficacité des techniques ne peut être obtenue qu'à travers la pratique des formes de bases en premier lieu qui sont peaufinées petit à petit afin de
bouger plus correctement avec fluidité et précision. Il est nécessaire d'être patient et de ne pas se décourager (ça m'est arrivé plus d'une fois) car quoi qu'on en dise, les arts martiaux c'est
complexe et donc demandeur de temps.

Par la suite on assemble les mouvements travaillés. Les arts martiaux c'est à mon avis une succession de déclics et de découvertes à travers la pratique qui permettent de progresser et non une
répétition mécanique et monotone (sauf pour le grand débutant). Au fur et à mesure des déclics, la pratique est approfondie modifiant l'utilisation du corps, le but étant pour moi de produire des
mouvements sans contrainte ce qui mène à l'efficacité.

Combien de fois je suis revenu sur certains mouvements car je me rendais compte que finalement ils n'étaient pas bons : les bases doivent être disséquées décomposées en plusieurs séquences simples
qui par la suite assemblées ensemble donnent le mouvement recherché.

Par contre j'ai une petite interrogation au sujet des deux photos où vous pratiquez avec votre frère, est-ce une forme de karaté ?

Amicalement.


Léo Tamaki 16/10/2009 21:41




Bonjour Nestor,


 


Merci pour la lecture.


 


En effet les arts martiaux sont une des activités humaines les plus complexes. Effleure leur surface demande des années…


 


Les arts martiaux sont-ils une succession de déclics? Cela dépend. La pratique évolue différemment chez chacun. Chez certains ce sont des déclics à intervalles réguliers. Chez d'autres une
lente progression. Il y a beaucoup de façon d'avancer.


 


Etre capable de revenir sur les fondamentaux est essentiel. En revanche séparer ou pas les mouvements en séquences est un choix pédagogique. Maître Tamura et d'autres les récusent, tandis que
d'autres maîtres de premier plan l'adopte. Les deux choix sont possibles et respectables.


 


C'est en effet une technique de type Karaté que vous voyez sur les photos. Isseï et moi avons un peu pratiqué le Karaté, notamment le Kyokushinkaï au Hombu Dojo il y a bien longtemps ;-)


 


Amicalement,


 


Léo


 











Matthieu 15/10/2009 13:38


Salut Leo

T'es tu déjà entretenu avec Tetsuzan Kuroda au sujet de la martialité, de l'efficacité d'un art et de la nécessité (ou pas) d'éprouver ces connaissances en combat?

Merci 

Matthieu 


Léo Tamaki 16/10/2009 23:08




Salut Matthieu,


 


J'ai à plusieurs reprises abordé le sujet avec maître Kuroda.


 


Cela semble difficile à concevoir mais maître Kuroda a réellement reçu une éducation de samouraï. Il fut
éduqué par son grand-père qui, comme son arrière grand-père, combattit au sabre. Les notions de martialité sont pour lui des choses totalement différentes de la plupart d'entre nous. Pour lui
le combat n'est pas conçu comme un jeu ou un sport, même violent et/ou sérieux. Le combat est une question de vie ou de mort. C'est une des raisons pour laquelle il prend la pratique martiale
extrêmement au sérieux.


C'est une conception archaïque et anachronique mais c'est le sérieux avec lequel il envisage la pratique
martiale qui lui a permis d'arriver à son niveau, c'est ce sérieux qui fait qu'il met toute son énergie à préserver et transmettre cet héritage.


 


Le Jujutsu du Shinbukan est un travail ou les mains sont utilisées comme des sabres. Beaucoup des
mouvements travaillés à mains nues sont par ailleurs issus du tanto. Les effectuer à mains nues en combat n'aurait pas de sens. Beaucoup d'autres techniques comme en Aïkido seraient
dévastatrices si elles étaient réalisées dans leur but premier. Le combat "sportif" n'a donc pas lieu voire possibilité d'être.


 


Concernant le sabre le combat était pratiqué avec armure par le passé mais Kuroda senseï y a renoncé
temporairement pour les cours en raison du niveau insuffisant des élèves, malgré le goût qu'il semble avoir eu pour ce travail. Comme il le dit "le combat sert à mesurer sa technique, mais
il faut avoir une technique à mesurer avant de revêtir une armure".


Il y a en outre le fait que l'investissement des élèves n'étant plus le même, il préfère consacrer le temps
à un autre type de travail. Aujourd'hui il ne reste à ma connaissance qu'un élève de l'époque où les combats étaient monnaie courante.


 


Cela semble paradoxal mais par le passé très rares étaient les écoles qui faisaient pratiquer régulièrement
le combat à l'époque où leur enseignement était régulièrement mis en application. Le combat a semble-t-il réellement commencé à se développer au milieu du 19ème siècle,
l'enseignement jusqu'à cette époque étant basé principalement sur le kata.


 


Voici quelques phrases issues de l'interview que j'ai faite de lui qui t'éclaireront aussi sans doute sur
sa façon de penser:


 


"Les katas sont des outils qui permettent la transformation du corps, une révolution dans son
utilisation."


 


"Les katas servent à imprégner le corps des théories et à le transformer. Les gestes des personnes
normales sont visibles et peuvent être stoppés par une autre personne. Nous pratiquons afin d'arriver à un geste qui ne peut être arrêté, à rendre nos mouvements invisibles, et à développer la
capacité à saisir le moment où le partenaire à l'intention de bouger.


Il ne s'agit pas de développer la capacité à briser des briques. Notre pratique nécessite du temps. Il
vaut mieux que les gens qui s'entraînent avec l'idée d'utiliser leurs acquis en bagarres ne viennent pas au Shinbukan. Ils ne seront pas prêts à temps. Il vaut mieux qu'ils aillent faire des
pompes et développer leurs muscles et leur endurance. Cela leur servira probablement plus rapidement. Même si cela n'a rien à voir avec le Bujutsu.



Il est impossible d'éviter une attaque rapide si on ne possède pas la rapidité d'une mangouste. Il faut des qualités animales pour esquiver ce genre d'attaques.


Lorsque deux individus combattent dans les sports de combats ils opposent leurs qualités physiques.
Nous cherchons à développer une sensibilité qui nous permette de sentir une attaque avant qu'elle ne se développe. Nous nous entraînons à amener l'adversaire à attaquer où nous le désirons.
C'est le type d'entraînement qui me semble valable.
Mais avant de combattre il est important de contrôler son corps. Pour cela il faut d'abord prendre conscience que nous ne contrôlons pas notre corps même pour des gestes aussi simples que de
lever le bras. Nous cherchons à développer un corps qui bouge librement."


 


"C'est ce que nous avons évoqué tout à l'heure. Le plaisir d'arriver à changer notre manière d'utiliser
notre corps, d'arriver à voir ce qui est invisible est probablement le principal.


Si on va plus loin on arrive à se demander quelle vie nous vivons, nous qui ne savons pas réellement
nous lever ou marcher. Du point de vue du Bujutsu on ne possède pas plus de capacités qu'un nouveau-né.
Nous cherchons à développer un corps qui a intégré les mouvements des samouraïs du passé, à arriver à réellement utiliser le corps que nous ont donné nos parents.



Le Shinbukan n'est pas une école pour devenir fort en bagarre et détruire un adversaire. La capacité doit être là mais ne doit pas être utilisée. Le but des Bujutsu n'est pas de trancher la
tête des gens.



Le monde est devenu un endroit d'une grande violence. Mais le but de la pratique n'est absolument pas d'apprendre à blesser ou tuer. Il faut faire en sorte que l'autre n'accomplisse pas le
geste. Terminer un combat avant qu'il ait eu lieu.
C'est le véritable but du Bujutsu. Régler un conflit avant qu'il ne se développe."


 


Voilà sans doute quelques pistes.


 


Je n'ai jamais abordé directement avec Kuroda senseï la question de savoir si il était nécessaire
d'éprouver ses connaissances en combat. Il est parfaitement possible que je me trompe mais ses paroles et actions m'ont donné la certitude:


-qu'il considère le combat comme une question de vie ou de mort.


-que les exercices de combat ne sont pas du tout l'essence ou même essentiels à la pratique martiale


-que les katas suffisent à préparer au combat (cela dit il faut connaître la façon de travailler les katas,
parfois extrêmement intense, toujours avec le plus grand sérieux, d'une façon parfois proche du combat)


 


J'ajouterai que personnellement la pratique du Shinbukan m'a permis d'énormément progresser en combat alors
même que j'ai abandonné cette pratique à l'entraînement et ne combat plus que de temps en temps afin de mesurer mes progrès. Des progrès en combat auxquels je ne m'attendais pas et que j'ai
mesurés à la fois en dojo et dans la rue.


 


J'ai cité plus haut Kuroda senseï:


" Nous pratiquons afin d'arriver à un geste qui ne peut être arrêté, à rendre nos mouvements
invisibles, et à développer la capacité à saisir le moment où le partenaire à l'intention de bouger.


Nous cherchons à développer une sensibilité qui nous permette de sentir une attaque avant qu'elle ne se
développe. Nous nous entraînons à amener l'adversaire à attaquer où nous le désirons."


 


J'ai, et de nombreux autres élèves, expérimenté et vu de nombreuses fois Kuroda senseï faire preuve de ces
capacités. Il est, de tous les hommes que j'ai rencontrés, et certains étaient tel Matsui Shokeï de redoutables combattants, de loin le plus effrayant.


Il est par ailleurs intéressant de noter qu'il a développé ces capacités par la pratique du kata à une
époque où il avait déjà cessé les combats en armure.


 


Une anecdote me revient en mémoire. J'ai vu un jour un champion d'une discipline pieds poings (Karaté me
semble-t-il) venir interviewer Kuroda senseï. Se reconvertissait-il dans le journalisme, était-il invité à écrire de façon exceptionnelle, je ne saurai le dire. Imposant, jeune, il regardait
l'entraînement d'un air dubitatif. Il posa plusieurs questions avec une politesse feinte en mettant en doute l'efficacité d'un tel travail. Kuroda senseï se plaça à plus d'un mètre de lui, bras
le long du corps. Il lui demanda de mettre sa main à un centimètre au-dessus de son nombril et lui dit de toucher sa main lorsqu'il essaierait d'atteindre cette partie. Plus de dix fois maître
Kuroda toucha le nombril ET la partie au-dessus de la main du champion avant que celui-ci puisse entamer le mindre geste. Il repartit stupéfait.


 


Léo


 











Tangi 15/10/2009 12:09


Ohayo !
Plus je lis des articles  avec les paroles de sensei et ton ressenti, je me dis que j'ai trouvé des personnes qui sotn ds le meme état d'esprit voire recherche.
C'est fou ce qu'un objet  transforme une sensation : être face à un crayon peut ^porter a rire, mais il change la distance et l'impact au niveau des touches !
Si on veut aller loin  avec une pratique/logique martiale il faut bien sur avoir l'idée du sabre. Après il reste au fourreau ! Rien de pire que de faire une gymnastique qui ressemble à du
Karate ou de l'Aiki... ne mélangeons pas les genres tout en acceptant différentes approches voire hélas dénaturation.
Hino sensei, travaille avec des danseurs, masi me^mme si leur utilisation du corps est interessante mais pas martiale.

Je suis pleinement d'accord avec toi qd tu dis que le combat ne dois pas e^tre abordé trop tôt, il faut un état d'esprit et surtout "arriver à sentir que l'on aurait été coupé" ! développer sa
sensibilité et son efficacité sans devoir paser par un Shinken SHobu, demande du temps et de l'écoute sur sa vie interieure au travers de sa pratique. et bien svt on veut prouver qu'on existe en se
confrontant pas tjs de manière positive.
A chacun de mettre l'énergie, l'envie pour y trouver se qu'on cherche... et qui a tjs été là, peut-être....

Martialement
Tangi


Léo Tamaki 16/10/2009 21:35




Bonjour Tangi,


 


Un crayon est évidemment une arme très dangereuse pour peu que celui qui le tient en ait une idée.


 


La pratique martiale recouvre en effet des choses très différentes. Ce n'est pas un souci et c'est inévitable. Il suffit de trouver ce qui nous intéresse.


 


Le combat peut en effet être un piège de l'égo. Ce fut longtemps le cas pour moi. Maintenant je suis dans d'autres sans aucuns doutes ;-)


 


Léo


 











eric viaene 15/10/2009 09:36


un de mes professeurs m'a expliqué un jour qu'il avait pratiqué avec un "petit" couteau, et que cela changeait beaucoup de choses. Il était difficile de ne pas focaliser son regard que sur la
lame mais de continuer à voir le "tout". En tant que débutant, c'est très difficile d'imaginer une lame à la place d'une main comme il est difficile d'écouter les explications de son professeur sur
un mouvement comme "si ta vie en dépendait" et à l'instar d'une personne avec beacoup d'expérience de monter sur un tatami avec l'esprit de "comme si c'était la première fois". Sapristi ! en voilà
déjà un travail que tout cela !!!! :) bien à vous. eric.


Léo Tamaki 16/10/2009 21:22




Bonjour Eric,


 


En effet une arme, et particulièrement une lame, change beaucoup de chose. Même dans le cadre d'un
entraînement.


 


Pouvoir comprendre, agir comme si, et je dirai même sentir, que la main est une lame est un point très
difficile mais à mon sens essentiel de la pratique martiale traditionnelle japonaise.


"Comme si la vie en dépendait à chaque fois" est sans doute extrême, mais la logique de la situation, même
si à l'occasion l'entraînement est "détendu", doit rester.


 


Avoir l'esprit du débutant est aussi une chose très difficile. Les années passant il est si simple de
rester enfermé dans nos certitudes et de juger plutôt que d'essayer de comprendre. Mais ce n'est qu'à ce prix que nous pouvons progresser.


 


Bonne pratique,


 


Léo