Budo no Nayami

Entretien avec Hino senseï (9): enseigner et progresser

8 Avril 2010 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Entretiens

Le fait d'enseigner vous a-t-il fait progresser?
Enormément. Et cela particulièrement depuis que le public s'intéressant à mon travail s'est diversifié.

L'essence de la pratique est unique mais j'enseigne à des élèves adultes, enfants, âgés, des hommes, des femmes, des personnes aux gabarits très divers… Le même enseignement, les mêmes paroles, ne peuvent réussir à transmettre la même chose à des publics différents. Travailler des techniques variées en se concentrant sur un principe commun est un avantage car cela permet de le voir sous d'autres aspects et sans doute de saisir quelque chose que l'on n'aurait pas compris sous un autre angle.

Nous vivons dans le même monde mais chacun perçoit les choses à sa façon. Comprendre cela et m'y adapter a été une grande étude. C'est aussi dans ce sens qu'enseigner à l'étranger m'apprend énormément.



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"Enseigner à l'étranger m'apprend énormément."



Hino senseï est probablement le maître dont le public est le plus hétéroclite. Ses élèves sont issues des catégories sociales, disciplines et nationalités les plus diverses. S'il est déjà impressionnant de voir un enseignement qui soit capable de toucher autant d'individus différents, il est encore plus stupéfiant de voir la façon dont il arrive à le faire passer à chacun.



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"Nous vivons dans le même monde mais chacun perçoit les choses à sa façon."



Quelques extraits de l'interview de Hino senseï où il aborde le travail avec divers publics:

Des champions de Judo, Kickboxing ou autres sports de combat viennent vous voir. Que leur enseignez-vous?
Il leur manque souvent l'inspiration. A un mouvement ils ne savent répondre que par un nombre très restreint de gestes. Leur panel est très limité. A l'inverse les danseurs sont amusants parce qu'ils font des choses totalement inattendues! (Rires) J'apprends beaucoup en les observant.

Comment avez-vous fait la connaissance de William Forsythe?
Il y a quelques années Ando Yoko, une danseuse de sa troupe qui voulait pratiquer un Budo est venue chez moi et je l'ai acceptée comme élève. Etant japonaise elle pensait qu'elle se devait de connaître le Budo mais elle n'avait aucune idée de ce que c'était. (Rires)
J'ai commencé à lui enseigner et il semble que cela l'a profondément touchée. Elle est d'abord venue dix jours et je lui ai surtout expliqué comment et pourquoi se réalisaient tel ou tel mouvement.
Bien sûr on n'atteint pas une efficacité martiale en dix jours. Cependant ses mouvements avaient énormément changés. William Forsythe et les autres danseurs de sa troupe ont été très étonnés et lui ont demandé ce qu'elle avait étudié. Elle leur a alors expliqué que c'était du Budo et elle a commencé à leur montrer ce que je lui avais fait travailler. Cela a éveillé leur curiosité et ils m'ont téléphoné pour me demander de venir leur enseigner.
(N.d.t. : William Forsythe est l'un des plus grands chorégraphes contemporains.)



Hino Akira et William Forsythe

Hino Akira et William Forsythe



Que leur avez-vous enseigné?
Au départ ils étaient très perplexes et ne savaient pas vraiment à quoi s'attendre. Je ne leur ai pas enseigné le Budo en tant que technique martiale. Je leur ai appris à utiliser leur corps et à développer leur sensibilité comme nous le faisons dans le Budo.
Je leur enseigne maintenant chaque année et ils s'investissent très sérieusement dans cette recherche. Nos relations s'approfondissent et je suis très touché par leurs efforts et leur volonté d'aller au fond des choses.

Quelle différence avez-vous noté entre les mouvements des danseurs et ceux des budokas?
Paradoxalement leur façon de bouger est souvent assez proche. La principale différence est que les mouvements des danseurs ne développent pas de puissance. En Budo un mouvement sans effet n'a pas de sens. Un geste dont la seule efficacité est esthétique est inutile dans un monde où l'on marche sur la frontière qui sépare la vie et la mort.
C'est la principale différence.



Hino senseï dans un séminaire pour danseurs à Yokohama

Hino Akira au milieu d'un groupe de danseurs venus étudier son extraordinaire maîtrise corporelle issue du Budo.



Hino senseï donnera une Master Class exceptionnelle à Paris les 1er et 2 mai. Le stage est ouvert à tous indépendamment du niveau et de la discipline pratiquée.



stage hino sensei 05 2010 web final



Note: Ces entretiens font partie d'une nouvelle série enregistrée. Il est possible que des erreurs se soient glissées dans mes retranscriptions mais j'ai pensé que l'intérêt des réponses dépassait le risque de mes fautes. Je prie les lecteurs de considérer ces entretiens comme des conversations rapportées qui pourront nourrir des réflexions et non comme paroles d'évangiles.


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Marc Lefrançois 14/04/2010 18:05



Très juste et très intéressant... Enseigner, c'est apprendre à nouveau...



Léo Tamaki 14/04/2010 18:15



Tout à fait :D


 


Léo


 



Erwan 08/04/2010 14:49



Bonjour Leo,


Le cas de Akira Hino est passionnant : sur le plan pédagogique, je pense que tous les enseignants sont d'accords pour dire qu'enseigner fait progresser (sauf quand l'enseignement devient
routinier...alors plus personne n'apprend plus rien...). Par ailleurs, il souligne la nécessité d'adapter son enseignement à son auditoire (gabarit, âge...), une notion simple mais qui a parfois
du mal à passer en France...où l'on confond parfois enseignement démocratique et enseignement uniforme... L'attention aux particularités et la faculté de s'adapter en permanence : deux capacités
martiales que l'enseignement devrait développer! Le terme "principes d'utilisation du corps" est très riche car il embrasse une multitude de domaines, tout en demeurant "simple" dans son énoncé :
sans doute une des raisons du large attrait (budokas, acteurs, danseurs, sportifs professionnels...) pour l'enseignement des maitres Hino ou Kono.


J'en profite pour dire que l'interview de Akira Hino parue il y a deux ans dans "Dragon" m'avait fait l'effet d'un bain de jouvence! Générosité, ouverture, maitrise, ton franc, tranchant et
drôle, liberté d'esprit...quel bonheur!


Amicalement


Erwan



Léo Tamaki 08/04/2010 22:32



Bonjour Erwan,


 


En effet la routine est un des pires ennemis du progrès. Chez l'enseignant comme chez le pratiquant.


 


La notion d'adaptation de l'enseignement à l'auditoire n'est pas particulièrement "traditionelle" au Japon non plus. C'est un choix intéressant que je respecte mais la transmission se fait
(faisait?) aussi très bien par le système shu ha ri. Il n'est peut être plus adapté à la mentalité moderne... Je n'ai pas encore d'avis tranché sur la question à vrai dire.


 


En revanche l'adaptabilité est une capacité essentielle, quel que soit le type d'enseignement.


 


"Principes d'utilisation du corps" est riche... et vague. Il est aisé d'en faire un fourre-tout et c'est un écueil dont il faut se préserver. Je crois que Hino senseï y arrive avec talent.


 


Je suis heureux que tu aies apprécié l'interview de Hino senseï et j'espère que tu auras l'occasion de le rencontrer.


 


Amicalement,


 


Léo