Budo no Nayami

Interview Akuzawa Minoru, "Le maître de la force interne de l'Aunkaï"

3 Décembre 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

J'ai eu la chance de rencontrer certains des maîtres les plus remarquables de notre époque. Tous ont en commun une efficacité redoutable. Pourtant quand il s'agit de puissance Akuzawa Minoru se dégage du lot et de très loin. Sa maîtrise de la force interne est si remarquable qu'en voir et plus encore sentir la manifestation est littéralement effrayant. Pourtant rien de plus paisible que la méthode qu'Akuzawa senseï a créée sur les bases des koryu et qui s'apparente presque par sa forme à un type de Qi Gong. Pour la première fois Akuzawa senseï a accepté d'expliquer la genèse et les principes de sa méthode.




Senseï, quand avez-vous commencé à pratiquer les arts martiaux?

J'ai commencé à pratiquer les arts martiaux à l'adolescence. D'abord par le Taï Chi puis le Hsing I. Je faisais partie d'un groupe de pratiquants d'arts martiaux chinois mais je ne m'intéressais pas vraiment aux formes. J'ai rapidement appris les techniques fondamentales et j'ai continué mes recherches. J'ai alors fait la connaissance d'un militaire des forces d'autodéfenses et j'ai commencé la pratique du toshu kakuto, le close-combat japonais.

C'est à cette époque que vous avez participé à la coupe du monde de Sanda?

Oui, j'ai concouru dans la première coupe du monde de Sanda en Chine que j'ai remportée. J'étais jeune, rapide et agressif, et j'ai gagné. Mais j'avais déjà des doutes sur le fait que cela soit la vraie nature du bujutsu…
C'est à ce moment que j'ai fait la connaissance d'un pratiquant de koryu. Cette personne n'avait jamais enseigné de façon publique mais avait un niveau extraordinaire et a finalement accepté de m'instruire. C'était un véritable maître et ses gestes étaient totalement différents. Le moindre de ses mouvements m'envoyer voler car tout en lui était lié. C'est cette sensation qui m'a inspiré.
Je l'ai suivi pendant un an et il m'a enseigné les fondements du taïjutsu. Il avait maîtrisé plusieurs écoles et m'a notamment transmis des formes de Yagyu Shingan ryu. Cela a réellement été la source des recherches qui m'ont amenées à fonder l'Aunkaï.

J'ai ensuite pratiqué chez Sagawa senseï pendant un peu plus de deux ans. Il était déjà très âgé mais avait développé énormément d'exercices de développement personnel. Je n'ai absolument pas approfondi l'aspect technique du Daïto-ryu qui ne m'intéressait pas mais la recherche de l'essence de Sagawa senseï m'a inspirée. C'était un vieil homme lorsque je l'ai rencontré mais on percevait clairement la différence dans son utilisation du corps. C'est cela que j'ai été chercher.





La base de l'Aunkaï est donc principalement fondée sur les koryu?

L'essence et l'esprit viennent des koryu mais j'ai aussi utilisé des formes issues des arts martiaux chinois dans lesquelles j'ai incorporé un travail spécifique.
La méthode de l'Aunkaï est le résultat de mes recherches sur le cœur des enseignements du bujutsu. Je suis arrivé à la conclusion que la technique n'était qu'une expression d'un corps dont l'essence est le bujutsu. C'est-à-dire que le corps obéissant à un certains nombre de principes fondamentaux est la matrice du bujutsu, est le bujutsu lui-même! Pour moi le bujutsu n'est pas un ensemble de techniques mais un état du corps. Une fois les principes intégrés les techniques jaillissent spontanément car le corps est capable de s'adapter instantanément.

Qu'enseignez-vous à l'Aunkaï?

(Rires) C'est une question difficile. L'Aunkaï est une méthode de bujutsu tanren. Les exercices que j'enseigne permettent de développer la conscience de son corps, d'en construire l'armature, d'en développer le cœur, l'essence. Ils servent à comprendre l'action subtile des différentes composantes du corps et à s'en servir de la manière la plus efficace.

(Note de l'auteur : -Bujutsu tanren: se "forger" par l'entraînement aux techniques martiales.)


Vous utilisez le terme "jutsu" mais n'enseignez pas de "techniques" en tant que telles?

Faire comme ceci ou cela si on est attaqué de telle ou telle manière, la technique pour la technique, n'est pas une chose qui est enseignée ici et ce n'est pas une étude que j'ai beaucoup approfondie. Mais les applications techniques sont travaillées en fin de cours dans les jyurenshu, la pratique libre.
Les formes et les styles sont des pièges. Les pratiquants qui ne jurent que par telle ou telle école sont piégés. Les formes d'attaques sont innombrables et il faut transformer notre corps de façon à ce qu'il ait intégré des principes qui lui permettent de s'adapter instantanément à toute situation en se mouvant de la façon la plus efficace possible. De ce point de vue une forme n'est ni juste ni fausse mais simplement inutile. (rires) Seule l'utilisation du corps fait la différence et les détails techniques n'ont aucune importance du point de vue du bujutsu.
Les gestes peuvent ressembler à de l'Aïki, du Da Cheng Chuan ou n'avoir aucune forme, c'est sans importance du moment que le corps bouge naturellement. Que l'adversaire fasse plus de cent kilos, qu'il soit un Aïkidoka, un boxeur ou un Karatéka ne changera rien.
De plus l'utilisation d'une technique nécessite généralement une intention. Il ne faut pas frapper après en avoir pris la décision. S'il est libre le corps agira spontanément et frappera sans qu'on en soit conscient.

Beaucoup de professeurs enseignent des formes mais seraient bien embarrassés si on les attaquaient réellement.

ne technique ne sert à rien si elle n'est pas soutenue par le corps qui peut créer l'effet désiré. Sinon il s'agit de mime mais pas de pratique martiale. (rires)




Comment font alors les débutants pour donner un simple coup de poing?

Bien sûr j'enseigne les fondamentaux aux personnes qui n'ont jamais pratiqué avant de venir chez nous comme la façon correcte de donner un coup de poing.

Malheureusement lorsqu'on parle d'enseignement technique cela se limite souvent à deux approches dans la plupart des écoles. Soit des répétitions incessantes du même mouvement, soit un apprentissage permanent de nouvelles formes. Mais dans les deux cas il manque généralement l'essentiel, la compréhension de l'essence du mouvement. Il faut apprendre à utiliser son corps plutôt que de répéter des mouvements en séries interminables en espérant qu'ils deviendront corrects par ce seul travail. (rires)

Travailler tous les types de tsuki en Karaté par exemple n'est pas inutile. Mais ce que j'enseigne est l'essence du mouvement. Je n'enseigne pas toutes les variétés de coups de poings mais j'apprends à frapper en utilisant le corps d'une manière totalement différente. Une personne qui étudie différentes façons de frapper mais ne modifie pas le fonctionnement de son corps n'aura pas gagné en efficacité.
Après il y a bien sûr des détails de forme. A l'Aunkaï on ne frappe pas comme en boxe mais plus comme si on utilisait une yari. Mais ce n'est pas l'essentiel. J'insiste bien plus sur la différence d'utilisation du corps que de forme.

Vous encouragez beaucoup vos élèves à faire leurs propres expériences. C'est assez rare comme attitude.

Oui j'aime la variété et je pense qu'il est bon que les élèves fassent leurs propres expériences donc j'encourage la recherche. Mais à la condition que cela reste une recherche de contenu. Accumuler une collection de techniques n'est d'aucune utilité. Quand on enlève les formes extérieures il ne reste que notre essence et si elle est vide on ne peut pas rentrer dans le monde du bujutsu. On reste au niveau du kakutogi, "ah son low kick est efficace", "son coup de poing est rapide" ou "sa projection est belle".
Si on ne rentre pas dans une pratique qui va au-delà de ça, à la quarantaine on sera immanquablement battu par les pratiquants plus jeunes.




Senseï, pouvez-vous nous expliquer les fondements de votre méthode?

Le but de mon enseignement est d'apprendre à bouger le corps de la façon la plus efficace possible. Pour cela j'ai mis en avant quelques principes et un certain nombre d'exercices qui permettent de les développer.
L'entraînement doit d'abord faire prendre conscience de la gravité, des axes du corps et de nos possibilités articulaires. Le travail des axes permet de rééquilibrer notre corps. Le haut et le bas, la droite et la gauche, l'avant et l'arrière sont alors liés et l'efficacité de chaque partie n'est plus limitée mais multipliée par ses interactions avec les autres puisque le corps est utilisé comme un tout.
L'étape suivante est d'apprendre comment le corps reçoit la force. Cela nous permet ensuite d'apprendre à la faire jaillir.
Enfin, une fois le lien entre les différentes parties du corps compris on passe au renforcement du "cœur". Petit à petit le corps devient alors capable d'agir plus librement et puissamment tout en respectant les principes qui lui permettent d'agir avec efficacité.

Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par le travail du lien des différentes parties du corps?

La tête, le tronc, les membres sont physiquement reliés mais en réalité la plupart des gens utilise chaque partie de façon dissociée. Les gestes demandent alors beaucoup d'énergie pour des résultats limités. Un corps qui bouge de cette façon est non seulement totalement inutile dans le monde du bujutsu, mais aussi dans la vie quotidienne ou chaque geste gaspillera énormément d'énergie.
Les exercices que nous pratiquons visent à faire prendre conscience du lien qui existe entre chaque partie du corps et d'apprendre à augmenter l'efficacité du mouvement par leur interaction. Pour cela certains exercices demandent de totalement dissocier une partie tandis que d'autres insistent sur l'unité. Ce travail peut créer des tensions. Mais une fois que le centre sera établi on arrivera alors à les faire disparaître. A partir de là, même en bougeant rapidement il n'y aura pas de "déconnexion".




Pratiquez-vous ces exercices quotidiennement?

Oui je les pratique régulièrement. Mais la conscience de chaque geste au quotidien, marcher, respirer, est un entraînement en soi.
Par contre je ne pratique pas du tout ce que tout le monde imagine généralement lorsqu'on parle d'entraînement physique tel que la corde à sauter, le jogging ou le shadow pour la boxe par exemple. J'essaie simplement de garder dans les mouvements de la vie quotidienne les principes du bujutsu.

Courir ou faire de la musculation vous semble totalement inutile dans le contexte du bujutsu?

Le développement de la force de telle ou telle partie n'est d'aucune utilité dans un mouvement où le corps doit être utilisé dans son intégralité. Il faut pouvoir utiliser chaque partie du corps pour qu'il devienne un. Qu'une partie ait une force de 100 alors que le reste est à 5 n'a aucun intérêt puisqu'il sera limité au niveau de l'élément le plus faible. Il vaut bien mieux pouvoir bouger un corps dont l'ensemble a une force de 10.
Si on a une compréhension du but et de la finalité et que l'on veut renforcer un point particulier en complément cela est acceptable. Mais sans un certain niveau de compréhension cela ralentit et devient une limitation pour se mouvoir dans l'esprit du bujutsu.
Le corps doit bouger très subtilement pour être efficace donc il faut développer la sensibilité de ses "récepteurs". Ce travail est bien plus important car malheureusement la puissance développée par l'entraînement physique de type sportif est souvent inutilisable du point de vue martial. La plupart des gens ne voient la force qu'en terme de carrure où force musculaire mais la profondeur du bujutsu implique de pouvoir prendre conscience du mouvement infime des plus petits muscles et d'être capable de les utiliser. Sans cela on ne peut rentrer dans la véritable pratique martiale.




Je fais 65 kilos et je n'ai pas tellement de force. Mais lorsque je dis ça tout le monde me réponds que c'est faux parce que d'une légère poussée je projette au loin ou qu'avec une frappe légère je déplace mes partenaires. (rires)
Dans d'autres écoles certains enseignants sont capables de faire certaines de ces choses mais ils ne veulent ou savent pas l'enseigner. Ce qu'ils peuvent faire lors d'une démonstration et ce qu'ils arrivent à transmettre à leurs élèves est très différent.
Nous cherchons à retrouver le naturel à travers notre entraînement. Ce que nous travaillons est l'opposé du développement habituel de la puissance et de la vitesse. Les gens n'ont pas de réelle conscience de leur corps ni de celui de leur partenaire. Si votre adversaire est fort il ne s'agit pas de chercher à l'être encore plus que lui mais à "avaler", absorber cette force. C'est pour cela que l'on fait ce travail sobre et simple en apparence mais qui est très difficile.

Akuzawa senseï démontre alors un exercice où il est accroupi et un pratiquant pesant cent vingt kilos lui appuie de toutes ses forces sur les épaules. Il se relève aisément avec le sourire et poursuit:


Lorsqu'on reçoit la force il faut conserver son axe puis la renvoyer comme une vibration. Je peux le faire aisément avec deux personnes de plus de cent kilos. Dans le moment juste il est possible de projeter quelqu'un d'aussi fort et lourd qu'Akebono. Pour cela il faut annuler, disperser, absorber la force d'aïte.


Il ne s'agit pas d'imiter les acteurs de films d'arts martiaux ou les champions de sports de combats et de développer une vitesse ou une force superficielles. Ce type de pratique est aussi répandu qu'inutile car le corps n'est pas unifié et cette force et cette vitesse ne sont donc qu'apparentes du point de vue du bujutsu.


(N.d.a.: Akebono est un ancien sumotori qui pesait deux cent trente-cinq kilos.)


Beaucoup d'exercices sont pratiqués seuls dans votre méthode.

Oui, l'essence est la transformation de notre utilisation du corps. En ce sens le travail à deux est plus un moyen d'obtenir un "feedback", de vérifier le résultat de nos recherches.

Est-ce que votre méthode vise aussi à développer la santé?

Oui bien sûr. J'ai développé des formes qui soient les plus douces possible et renforcent le corps. Elles viennent de mouvements simples et naturels.




Faites-vous des exercices particuliers de kokyu (respiration)?

Non plus maintenant. J'ai constaté qu'il n'est pas utile d'essayer de contrôler, arrêter sa respiration à tel ou tel moment et qu'il faut simplement la laisser se poser le plus naturellement possible.

La pratique des armes est-elle importante?

J'utilise la pratique du bo pour développer le travail sur le corps. Cela permet de développer des sensations que l'on peut avoir du mal à comprendre uniquement à mains nues. Mais il ne s'agit pas d'une pratique d'enchaînements techniques, c'est juste un moyen qui facilite la compréhension de certains principes.

Faites-vous aussi pratiquer le kenjutsu ou le iaïjutsu?

Oh non, je n'y connaîs rien. (rires)
Cela dit en taïjutsu le corps doit bouger d'une façon telle qu'on ne peut saisir ses mouvements ni l'origine de sa force. Dans ce sens l'essence du kenjutsu et celle du taïjutsu sont semblables.

Comment gérez-vous la distance?

Il faut pouvoir développer toute sa puissance dès la distance la plus courte. On commence à développer l'énergie sur des distances longues que l'on raccourcit peu à peu. Si on arrive à utiliser efficacement le corps avec une grande distance cela devient très facile au corps à corps.
De même petit à petit les taï sabaki doivent se raccourcir. On ne doit pas faire de grande esquive, il faut être complètement à la limite, presque touché.

(N.d.a.: Taï sabaki, déplacements du corps.)





Beaucoup d'arts martiaux utilisent le terme de ki. Qu'en est-il en Aunkaï?

C'est un terme que je n'utilise pas. Mais le ki est l'intention et la conscience. Donc il est évidemment développé dans tous les exercices que nous travaillons. Mais je ne projette pas de ki. (rires)

Votre travail est souvent qualifié d'Aïki mais vous ne semblez pas utiliser ce terme vous-même.

Des pratiquants d'autres disciplines tel que l'Aïkido viennent ici et me disent "Senseï ce que vous faites est de l'Aïki!".
(rires) Mais personnellement je n'utilise pas non plus ce terme. J'enseigne simplement une méthode d'utilisation du corps.

Un journaliste de magazine spécialisé m'a dit un jour que si on utilise pas de termes connus comme Aïki par exemple il est difficile de capter l'attention des lecteurs. Aussi aujourd'hui tout le monde parle d'Aïki. Il suffit de faire un tour sur internet pour voir un nombre de personnes incroyable en parler mais chacun en a sa propre interprétation.

Parler d'une pratique physique est très subjectif car le sens que chacun peut mettre derrière un mot est différent et il est essentiel de sentir avec le corps pour comprendre réellement. Dans le bujutsu nous devons percevoir avec notre corps et aller au-delà de la compréhension intellectuelle. Le corps est l'instrument qui nous permet de mesurer si telle ou telle méthode est valide.
Parce que la forme est puissante et que l'on juge à ce que l'on voit, les gens affirment en voyant quelque chose qui ressemble à ce qu'ils connaissent qu'il s'agit de la même chose. Je ne peux rien répondre à cela, il n'y a que l'expérience directe qui peut faire comprendre la différence. (rires)

La philosophie occupe une part importante dans beaucoup d'arts martiaux. Enseignez-vous cet aspect dans l'Aunkaï?

L'aspect religieux ou philosophique s'étudie dans les livres mais il n'est pas indispensable à la maîtrise du corps. L'essence de la voie du bujutsu est dans le mouvement. Par contre la maîtrise du corps induit un cheminement spirituel. En premier lieu parce qu'il faut pouvoir apaiser son esprit pour pouvoir prendre conscience du mouvement. Ensuite de façon plus profonde dans la mesure où la capacité d'adaptation que nous développons avec le corps a un impact sur notre façon de penser.

La beauté d'une discipline comme l'Aïkido réside dans sa philosophie et c'est probablement une des raisons qui font qu'il se développe dans le monde autant en tant que pratique spirituelle que physique. Mais personnellement je sépare les deux car même s'il est indispensable de se développer spirituellement autant que physiquement je trouve difficile de mélanger les enseignements.





D'où vous est venu cette passion pour les arts martiaux?

Comme beaucoup de personnes j'ai voulu savoir jusqu'où je pouvais développer et apprendre à utiliser mon corps, quelle en était l'essence.
J'ai essayé beaucoup de choses depuis ma jeunesse mais c'est lorsque j'ai rencontré mon maître de kobudo que j'ai compris qu'il existait une dimension totalement différente que je ne pourrai jamais atteindre en me contentant d'enchaîner les séries de coup de pieds et de poings. Si on ne développe pas cette force extraordinaire qui sommeille dans nos corps, avec un gabarit comme le mien d'une soixantaine de kilos on ne peut pas faire grand-chose. (rires)

Quelle est la différence entre les bujutsu et les kakutogi?

Les bujutsu sont l'opposé des kakutogi ou de ce qui est communément appelé "arts martiaux" aujourd'hui.  Dans le kakutogi il y a l'idée de s'opposer, lutter, et on cherche en effet à savoir qui est le plus fort en s'opposant. Mais dans le bujutsu il ne faut pas rentrer dans le monde de l'opposition. Dans le monde du bujutsu tout est réglé en un instant et il n'y a pas le temps de rentrer dans la "compétition".




Concrètement comment cela se traduit-il?

Lorsque j'enseigne en séminaire ou en cours je me trouve face à des pratiquants de toutes disciplines. En Hollande par exemple il y a beaucoup de pratiquants immenses de Kyokushin Karaté qui participent à mes stages. (rires) Ils frappent puissamment mais leur geste sont extrêmement amples et se voient facilement car ils utilisent leur corps de façon "classique". La différence de puissance dans ma frappe qui est très courte et alors que mon gabarit est nettement inférieur est due à l'utilisation du corps. Je ne fais que soixante-cinq kilos mais tout mon corps est acteur du mouvement. Il ne s'agit pas d'une suite de gestes isolés qui s'enchaînent. La puissance générée n'est pas due à la force ou la vitesse comme dans les sports de combats mais à l'utilisation du corps dans son unité en relaxation.

Dans les arts martiaux actuels seuls les jeunes gens peuvent être efficaces car ils reposent sur l'utilisation de l'énergie physique, la force musculaire et  la vitesse. Dans le bujutsu on doit enlever tout geste parasite pour arriver à un mouvement pur où le geste est le plus efficace possible.

On doit utiliser ce que l'on possède en faisant le minimum d'efforts. Les mouvements sont infimes mais on se déplace en "fermant" à l'intérieur et la puissance dégagée est phénoménale. C'est l'intérieur de notre corps que nous devons développer.  Le travail reposant sur les qualités physiques ne présente pas d'intérêt pour le bujutsu. Par exemple s'il est bon de travailler sa souplesse pour la santé, c'est inutile de le faire pour frapper haut.

La manière d'utiliser le corps des pratiquants de sports de combats est trop lente. Quand on bouge correctement il est impossible à l'adversaire de comprendre ce qui se passe.

Il faut bien comprendre que lorsqu'on rentre dans le monde du bujutsu les cibles changent, parties génitales, cou, etc… Cela n'a rien à voir avec les kakutogi et il suffit d'un tsuki pour tuer un homme. On entre dans un tout autre univers où les règles ne sont pas là pour vous protéger et où le travail doit être plus profond et plus efficace. Il ne s'agit plus d'une lutte ou d'un jeu.




Faites-vous encore des exercices de sparring?

Ca fait plus de dix ans que j'ai abandonné ce type d'entraînement. Ma pratique actuelle est basée sur la conscience et la compréhension de notre architecture interne et je n'ai jamais été aussi efficace.
Il faut faire très attention à l'illusion que donne le travail de sparring. Cela nous fige dans le monde de l'opposition, du kakutogi. Cela dit il ne faut pas non plus se leurrer en évitant le combat. (rires)

Vous insistez beaucoup sur l'absence d'opposition et le relâchement.

Il ne faut pas utiliser la force et on doit sentir tout de suite dès que cela heurte. Même si le partenaire qui vous saisit fait cent cinquante kilos on peut alors percevoir l'endroit où passer. Il faut sentir ce point. Je suis saisi mais si, de mon talon au sommet de ma tête tout est uni et que j'utilise finement ce lien je peux projeter mon adversaire quelle que soit sa force.
L'utilisation de la force est totalement stérile contre un adversaire plus fort ou plus lourd que soi. C'est le relâchement qui doit être utilisé et qui permet de faire jaillir la puissance. Mais il doit être utilisé à l'instant décisif. Saisir ce moment est un point primordial du bujutsu. On peut alors projeter quelqu'un même avec le petit doigt si on sait comment diriger correctement la force. Il faut prendre conscience de ce qui est invisible.

Dans quel axe se poursuit votre recherche aujourd'hui?

Au départ l'entraînement demande des efforts mais petit à petit l'armature du corps se construit et on apprend à bouger spontanément avec efficacité. Quelle que soit son amplitude le moindre mouvement peut alors dégager une force permettant d'envoyer n'importe quel adversaire voler.
On doit d'abord comprendre comment la force "rentre" dans le corps puis comment la manifester. Il ne s'agit pas là d'une utilisation superficielle du corps comme en sport mais de celle qui naît de la liaison de tous ses composants. C'est ce que je voudrais transmettre et c'est à mon avis l'essence des bujutsu.

En ce qui concerne ma pratique personnelle je suis loin de mon idéal. Je n'ai pas atteint vingt pour cent des capacités de mon maître. Je continue à épurer mes gestes, enlever tout ce qui est inutile. Je n'ai plus la chance de pouvoir voir ses gestes mais je travaille en essayant de comprendre ce qui se passait avec les images et les sensations que j'ai conservées.

Je travaille actuellement sur les limites de l'utilisation du corps. Jusqu'où puis-je faire tel ou tel geste en conservant les principes, la liaison, la ligne centrale, etc… En tant que pratiquant de bujutsu nous devons en permanence chercher à éliminer nos défauts et nos faiblesses par la pratique et l'expérimentation.

Merci pour votre temps et vos réponses.





Akuzawa senseï en action









Photos Pierre Sivisay et Sébastien Chaventon


Akuzawa senseï donnera un stage du 10 au 13 décembre à Paris et débutera pour la première fois la formation d'instructeurs de l'Aunkaï.





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Eric 19/11/2014 09:01


Bonjour Léo,


Est il prévu que Akuzawa minoru sensei donne un stage accessible à tous à Paris/Herblay ? Sinon comment avoir un aperçu de l'Aunkai ? Merci pour ta réponse et pour tout ce que tu nous apporte.

Léo Tamaki 30/11/2014 16:02



Bonjour Eric,


 


Je regrette de ne pouvoir t'aider, mais je n'ai plus de liens avec Akuzawa senseï. Je te conseille de le contacter par Facebook.


 


Merci pour la lecture :-)


 


Léo


 



Rafik 21/08/2011 14:59



 Salut léo. Moi Akuzawa sensei me fait penser à maitre Cui Rui Bin comme on peut le voir sur ces videos:http://www.youtube.com/watch?gl=FR&hl=fr&v=yTjLryDd0pE (d'ailleurs je pense me
souvenir d'une video dans laquelle maitre Akuzawa repousse ton poing avec la poitrine de la même façon) et http://www.youtube.com/watch?v=L7IkI2tfrVQ (assez proche des push out libres). Pour
finir en creusant un peu j'ai trouvé cet article sur le yi quan  http://www.kungfubordeaux.com/index.php?p=13 qui me dit que le but des deux arts est très proche. Qu'en penses-tu? Merci pour
ton temps à bientôt.



Léo Tamaki 24/08/2011 15:07



Salut Rafik,


 


Merci pour les vidéos très intéressantes de ce maître.


 


Quant à savoir s'il y a parenté dans le travail je ne m'avancerai pas, connaissant trop peu le Yi Chuan. Emmanuel Agletiner qui pratique les arts chinois depuis des années et est venu à un stage
d'Akuzawa senseï saura sans doute te répondre. Voici l'adresse de son blog:


http://quanxue.blogspot.com/


 


Bonne recherche,


 


Léo


 



wrestelen 07/12/2009 22:27


Moi aussi cela me fait penserà Bruce Lee cette façon de ce déplacer en donnant l'impression d'une énorme puissance, sans nécessiter de force musculaire.

A partir d un certain niveau tout se rejoint. J etudie le WT j espere que cela me donnera les bases vers ce type d art martial magnifique. Quel dommage qu il n y ai pas moyen d etudier
regulierement ce style autrement qu en faisant des stages, dont je doute de l efficacite tellement les concepts sont complexes. On voit bien l eleve tentant d imiter le maitre mais cela ne se
ressemble pas du tout...



Léo Tamaki 08/12/2009 01:06



Hmm, je ne vois toujours pas la ressemblance mais c'est très subjectif.

Le WT est un excellent art martial. Je pense surtout, et c'est très bien ainsi, qu'il te donnera les bases... d'un magnifique WT ;-)

Akuzawa senseï débute la formation d'enseignants. La pratique sous leur direction permettra de compléter la participation aux stages pour ceux qui le désirent.

Léo



Mat. 07/12/2009 15:20


Léo bonjour,

Si ce n'est pas indiscret, ...
Comment as-tu fait la connaissance de maître Akuzawa ?
Qu'est-ce qui t'a amené à le rencontrer ?
Concernant Ellis Amdur, raconte-t-il quelque part d'où il tient sa connaissance d'Akuzawa Sensei ? Quelles sont les probabilités pour que des personnes inconnues du grand public
aient acquis ce "truc en plus" dont parle Amdur ?

Bon courage pour les derniers préparatifs et l'accompagnement du stage.
Profitez-en bien, à bientôt,

Mat.


Léo Tamaki 08/12/2009 01:00




Bonjour Mat.,


 


Au départ j'avais lu quelque chose sur lui dans un article d'Ellis Amdur justement. J'avais ensuite vu
quelque chose à son sujet dans le magazine japonais Hiden. Enfin un de mes amis, Eric Grousillat, est allé le voir et est reparti enchanté (il est aujourd'hui élève de l'Aunkaï à Tokyo :D).
Tout cela m'a convaincu qu'il serait intéressant de sentir sa pratique.


 


Ellis Amdur a d'abord rencontré un des élèves avancés d'Akuzawa senseï. Il me semble, mais je ne puis le
confirmer parce que je n'en ai pas parlé avec eux, qu'il a par la suite rencontré Akuzawa senseï en personne. En revanche je sais avec certitude qu'il a rencontré Kuroda senseï plusieurs fois,
aux Etats-Unis puis au Japon.


Certains élèves européens d'Amdur vont par ailleurs normalement participer au stage d'Akuzawa
senseï.


 


Concernant les probabilités que des personnes inconnues du grand public aient ce truc, personnellement je
dirai "un" de ces trucs, elle est impossible à quantifier. Il faudrait que je connaisse les capacités de chacun pour pouvoir avancer un chiffre.


J'ai rencontré quelques personnes ayant atteint un niveau élevé qui étaient inconnues du public et
n'enseignaient pas. C'est notamment le cas du maître d'Akuzawa senseï. Cela dit il est évident que seule la professionnalisation ou l'état de rentier permettent d'atteindre le plus haut niveau
puisqu'eux seuls permettent de se consacrer à plein temps à la pratique. Comme le firent Ueshiba, Takeda, Musashi, etc…


 


Amicalement,


 


Léo


 




david 06/12/2009 00:10


rebonjour Léo:

Concernant les différents senseï que vous cotoyez justement; on peut constater qu'ils ont chacun leurs méthodes qui sont différentes et pourtant se rejoignent par certains aspects.

Ma question est la suivante: comment faites vous pour ne pas vous perdre quand leurs méthode sont différentes et parfois contradictoire?
Vous prenez leurs enseignements respectif comme un tout en prenant du recul?

C'est un problème que l'on peut rencontrer quand on suit plusieurs écoles ou arts martiaux différents en même temps.

Comment éviter la confusion et l'égarement dans ce cas là?

Bon Dimanche, David


Léo Tamaki 06/12/2009 00:44




Rebonsoir David,


 


En effet le travail des maîtres que je présente offre parfois des similarités, mais aussi des différences.
De même que dans leurs conceptions.


 


Il n'existe pas à ma connaissance de maîtres qui soient des photocopies l'un de l'autre. Au sein de la même
discipline, de la même école, les maîtres présentent des différences. Dès lors que l'on se décide à pratiquer avec plus d'une personne il s'agit donc d'un problème auquel on se trouvera
confronté, de façon plus ou moins aigue.


 


Lorsque je travaille sous la direction d'un maître je fais ce qu'il demande sans chercher à discuter,
essayant d'avoir l'esprit du débutant, shoshin. Par la suite, dans ma pratique personnelle et mon enseignement, les choses se mettent en place naturellement.


Prenons l'exemple de l'importance des formes. Alors qu'Akuzawa senseï les récuse totalement et que Hino
senseï s'en sert de façon limitée, je m'en sers personnellement aussi précisément que possible afin de transmettre ce que je désire. Tout en ayant conscience qu'il ne s'agit que d'un
outil.


 


Bon dimanche,


 


Léo


 




david 05/12/2009 23:38


Bonjour Léo.

Je ne sais pas pour vous mais la manière de bouger et de frapper d'Akuzawa senseï me fait furieusement penser a celle de Bruce Lee lors de ses glorieuses années alors qu'il créait le concept de son
Jeet Kune Do. Vidéo que l'on peut voir sur youtube concernant notamment sa démonstration de long beach ou celles de ses entrainements. (les techniques de mains collantes faites les yeux bandés sont
toujours un plaisir!)


Sinon le livre dont vous parlez plus haut existe en Français?

Respectueusement, David.


Léo Tamaki 06/12/2009 00:36




Bonjour David,


 


Personnellement je ne vois pas une ressemblance frappante entre la pratique de Bruce Lee et celle d'Akuzawa
senseï. Cela dit Bruce Lee, au-delà du fait qu'il motiva et motive encore des générations de pratiquants, fut un chercheur martial passionné.


 


"Hidden in plain sight" n'existe malheureusement pas en français.


 


Cordialement,


 


Léo


 




DG 05/12/2009 00:21


Un prermier élément de réponse pour Ivan : il existe déjà une interview croisée très intéressante entre les maîtres Kono et Kuroda, sur le site AikidoJournal (voir cette adresse).

A part ça, merci pour l'interview complète Léo. Comme d'habitude : passionant. Décidément, un personnage qui malgré des dehors austères me semble très intéressant à connaitre...


Léo Tamaki 06/12/2009 00:19



Merci.

Oui un maître qui se révèle très riche et profond malgré un abord qui peut paraître abrupt ;-)

Léo



ivan 04/12/2009 14:49


Dis Léo, merci pour ce superbe article qui me fait enrager de ne pas pouvoir venir cette fois-ci. Mais ce n'est que partie remise.
Je pensais qu'un article, ou une vidéo, ou un enregistrement audio fantastique serait de mettre autour d'une table, d'un bon repas éventuellement, Kono, Hino, Akuzawa et Kuroda, pour un échange
croisé sur le budo.
Cela ne pourrait faire que des étincelles d'intelligence et une rencontre mythique tu ne crois pas ? 


Léo Tamaki 04/12/2009 22:07




Bonjour Ivan,


 


L'idée est séduisante mais ce sont des maîtres japonais qui respectent les règles d'étiquette japonaise. Je
ne crois pas que leur réunion apporterait grand-chose, surtout au regard de la logistique en amont.


Les réunions de ce type ne laissent poindre en général que des platitudes, chacun s'efforçant d'être
courtois et de ne pas contredire l'autre. Il y a de plus une hiérarchie entre eux dont ils sont conscients, subtil mélange entre leur niveau, leur notoriété, leur âge…


 


Amicalement,


 


Léo





Jean-Claude 03/12/2009 18:20


Cher Leo,
Commenter cet article est presque un blasphème, même si les paroles que tu rapportes ne sont pas sacrées !
Blague à part, je suis en train de lire "Hidden in the plain sight" d'Ellis Amdur.
Il essaie de trouver les racines de "l'aiki" et/ou de la force interne dans les budo. De façon très frappante, il fait référence à Akuzawa Sensei et Kono Senseï.
La concordance entre ton interview et son analyse des "racines" de la force interne de la méthode d'Akuzawa est stupéfiante ! Il y a même plus de détails dans le livre d'Ellis Amdur.
Un livre que je recommande tout comme les autres livres d'Ellis Amdur qui adopte un ton comparable au tien à certains égards. Il n'est pas tendre à l'égard de "l'aiki dans les mots mais pas dans le
corps", pour faire simple.
Amicalement,
Jean-Claude


Léo Tamaki 04/12/2009 01:51




Cher Jean-Claude,


 


"Hidden in plain sight" est un des meilleurs livres que j'ai lus sur l'Aïkido. Un ami me l'a prêté et je
vais me l'acheter car il fait partie de ces ouvrages que l'on peut qualifier d'esentiels.


Ellis Amdur fait en effet référence à Akuzawa senseï, Kono senseï, mais aussi Kuroda senseï. Alors qu'il
n'est élève d'aucuns et qu'il est lui-même Menkyo Kaïden.


 


Je crois malheureusement que beaucoup a été perdu en Aïkido. Bien sûr en contrepartie d'autres choses ont
été découvertes. Ce qui a été perdu ne l'est pourtant peut-être pas définitivement et Akuzawa, Kono et Kuroda ont chacun des capacités qui, sans doute, faisaient partie de la discipline et
qu'aujourd'hui peu (aucuns?) sont capables de démontrer et/ou enseigner.


Je ne suis pas d'accord avec toutes les spéculations d'Ellis Amdur mais j'apprécie sa réflexion et son
énorme travail.


 


Amicalement,


 


Léo