Budo no Nayami

Sortir de la zone de confort

19 Octobre 2014 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

L'évolution des pratiquants

Les voies martiales sont issues de traditions plusieurs fois séculaires. Intimement liées à la vie de leurs pratiquants, elles ont évolué au gré de l’histoire, passant du statut de méthodes de destruction à celui de voies de réalisation. Et leurs techniques ont évoluées en même temps que leur but. Mais le plus grand changement est sans aucun doute l'état d'esprit dans lequel elles sont pratiquées.

 

 

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Lorsque le meilleur garant de votre vie était votre habileté martiale, l'intensité des entraînements ne faisait aucun doute. Mais aujourd'hui où le risque d'une confrontation physique mortelle s'amenuise, les voies martiales sont devenues des loisirs. Les pratiquants viennent au dojo pour suer un peu, socialiser et se changer les idées. Et il n'y a rien de critiquable, tant que cela est fait en connaissance de cause. En effet, le seul risque est de s'illusionner sur les résultats que l'on peut obtenir. Car il serait faux et même dangereux de croire que l'on peut atteindre autre chose qu'une efficacité toute relative, sans parler d'arriver à un éveil ou autre illumination en s'entraînant de cette manière.

 

Si l'on attend de sa pratique un changement profond, il est important de sortir de sa "zone de confort". Etre dans la zone de confort ne signifie pas que l'on ne se fatigue pas, que l'on ne sue pas. Etre dans la zone de confort signifie que l'on ne dépasse pas ses limites, que l'on s'écoute et que l'on reste dans l'ombre d'une pratique tiède, sans risques, sans véritables difficultés et surtout… sans grandes perspectives.

 

La zone de confort physique

S'il n'est pas le plus important, le dépassement de la zone de confort physique est le plus simple à comprendre. Sortir de sa zone de confort physique se traduit entre autres par sa capacité à fournir un investissement personnel important et un effort constant. Cela implique aussi de ne pas s'écouter lorsque la fatigue ou la douleur surviennent. Que décide-t-on lorsque l'on ressent une fatigue si intense qu'elle nous donne la nausée ? Que fait-on lorsque l'on est blessé ou que l'on ressent une douleur lors d'un entraînement ?

Ces choses sont presque inévitables dans une pratique intense des arts martiaux. Mais hormis une blessure grave, il est généralement possible de surmonter la douleur et de finir l'entraînement. Il ne s'agit évidemment pas de continuer à pratiquer en aggravant une blessure, mais d'arriver à trouver le moyen de continuer à pratiquer malgré la fatigue, l'inconfort et la douleur.

 

 

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Jusqu'où aller ?

C'est évidemment une question d'appréciation personnelle, mais le minimum est d'effectuer les exercices que vous demande votre enseignant, car un bon professeur a généralement mieux conscience que vous de vos capacités.

Par une augmentation graduelle mais continue de l’intensité de vos efforts sous la direction de votre enseignant, votre corps et votre esprit se renforceront. L'idée n'est évidemment pas de souffrir pour souffrir, et je considère que la recherche de la souffrance est un piège de la pratique. En revanche il est nécessaire d'être capable de surmonter les difficultés lorsqu'elles se présentent. Et cette force mentale, si elle est réinvestie dans votre quotidien, se révèlera un atout très utile.

 

La zone de confort mentale

Paradoxalement, venir au dojo a demandé à la plupart des pratiquants plus d'efforts pour sortir de leur zone de confort mental que physique. Mais si l'on se souvient longtemps de courbatures dans des endroits que l'on n'imaginait pas pouvoir être aussi douloureux, on oublie souvent l'inconfort mental ressenti lors des premiers cours. Et pourtant un débutant vient se confronter à un monde inconnu où l'on emploie un langage étranger, et où ont cours des règles et rituels mystérieux… Vêtu d'une tenue étrange, il est totalement hors de sa zone de connaissance, et par là-même, de confort.

 

 

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Judo ancien.

 

 

Malheureusement c'est quelque chose que l'on oublie très rapidement. Une fois passé les premiers apprentissages, vient le perfectionnement. Et c'est souvent là que le pratiquant expérimenté se perd. Cherchant des certitudes, il n'acceptera plus comme correct que ce qui vient le conforter dans ses choix, et fermera son esprit à tout ce qui ne va pas dans son sens. Enfermé dans l'image qu'il se fait de sa pratique, il se conforte d'un niveau d'habileté relatif, et cesse d'absorber ce qu'offrent les enseignants, à fortiori s'ils dévient un tant soit peu de l'image qu'il s'est forgée. Au dojo ou en stage, ce pratiquant reproduit sans cesse les techniques à sa manière, regardant sans voir, installé dans sa "zone de confort" mentale. Etonnamment, il peut s'agir de quelqu'un qui dépasse régulièrement ses limites physiques, mais qui cherche à être rassuré mentalement. Mais cela est très fréquent, tant il est difficile de dépasser les limites que l'on fixe à notre esprit.

 

Le confort quotidien

Une autre chose qu'il est difficile de surmonter, est la recherche de confort "pratique". Et cela recouvre les domaines les plus variés. Dépasser cela veut dire:

- Ne pas aller au dojo uniquement lorsqu'il fait beau.

- Ne pas choisir un dojo parce qu'il est confortable.

- Ne pas choisir un dojo parce qu'il est proche.

- Etc…

 

Les premiers pratiquants en France s'entraînaient sur de la sciure de bois recouverte d'une bâche. Et c'est encore souvent le cas dans de nombreux pays pauvres. Les dojos traditionnels japonais étaient, et sont encore généralement petits. Le premier dojo de maître Ueshiba à Tokyo faisait huit tatamis, moins de seize mètres carrés. Pratiquer sur des surfaces dures ou irrégulières et dans un espace restreint oblige à développer une attention globale, ce qui est une capacité martiale par excellence.

 

Bien entendu il serait agréable d'avoir un dojo confortable proche de chez nous, et que l'on vive dans un endroit où il fait toujours beau. Mais tout cela est annexe. L'essentiel est de trouver un enseignant qui soit capable de nous guider là où l'on souhaite aller. Peu importe qu'il enseigne dans un taudis à des kilomètres de chez nous, et que le froid nous invite à rester au chaud.

 

 

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Yokoyama Sakujiro, l'un des quatre gardiens du Kodokan.

Pratiquant de Tenjin Shin'yo ryu, Daïto ryu, et Judo

 

 

Tout cela pour quoi ?

Nous ne sommes plus sur des champs de bataille, et il peut paraître archaïque de prendre pour exemple l'investissement des adeptes du passé. Mais si nous aspirons à obtenir les mêmes bénéfices de la pratique que nos anciens, il est évident que nos efforts doivent être à la hauteur des leurs.

 

 

Il existe bien sûr de nombreuses autres voies, non moins efficaces sans doute, qui mènent à la réalisation. Il serait toutefois illusoire de croire qu'elles nécessiteront un investissement moindre. Sortir de la zone de confort, ou plutôt peut-être "zone d'habitude", c'est chercher à aller toujours plus loin dans sa pratique physique, mais aussi technique et spirituelle, se remettre en question, et chercher à aller au-delà des apparences dans un effort constant et continu. Et cette nécessité est présente dans toutes les voies de réalisation.

 

 

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Hokusaï

Chercher au-delà des apparences dans un effort constant et continu...

 

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Doerflinger 15/12/2014 20:49


Bonsoir Léo, qu'entends-tu par "réalisation".

Léo Tamaki 19/12/2014 15:58



Cela peut recouvrir des choses variables selon les enseignants. En employant ce terme, l'un peut parler d'un citoyen modèle, l'autre d'un être ayant atteint le satori, et un autre encore du fait
d'avoir pleinement exploité son potentiel. Au final toutefois, l'idée est que si l'on choisit le Budo pour se réaliser, quel que soit la signification que l'on donne à ce terme, il est illusoire
de penser y arriver sans fournir d'efforts importants :-)


 


Léo


 



Romu 15/12/2014 17:11


"Une fois passé les premiers apprentissages, vient le perfectionnement. Et c'est souvent là que le pratiquant
expérimenté se perd. Cherchant des certitudes, il n'acceptera plus comme correct que ce qui vient le conforter dans ses choix, et fermera son esprit à tout ce qui ne va pas dans son
sens."


--> Et dans la plupart des cas chez la
plupart des gens, cela est aussi vrai
pour le rapport avec les moins gradés. Combien de pratiquants "hakamas" font mine d'écouter (ou n'écoutent pas du tout) les sensations ressenties par un débutant alors que celui-ci aurait tout
autant à leur apprendre pour se corriger qu'un shodan!  J'en ai encore vu ce week-end! 


 



"Bien entendu il serait agréable d'avoir un dojo confortable proche de chez nous, et que l'on vive dans un endroit où
il fait toujours beau. Mais tout cela est annexe. L'essentiel est de trouver un enseignant qui soit capable de nous guider là où l'on souhaite aller. Peu importe qu'il enseigne dans un taudis à
des kilomètres de chez nous, et que le froid nous invite à rester au chaud."



--> pour ma part, je suis désolé Léo (et tu vas sa sn doute me trouver rabat-joie) mais je t'avoue que c'est surtout pour une question financière que je ne peux être présent à tous tes stages,
ni te suivre de par le monde (et en ce domaine crois-moi, une chose est sûre: je n'ai pas de zone de confort!!
).


Je pense que la vraie question c'est: accepteriez-vous de tout plaquer si la personne dont vous désirez recevoir l'enseignement vous proposait de l'accompagner?


Et LA j'en suis certain, les postulants seraient déjà bien moins nombreux.


 


Pour finir, une remarque que mon ensignant de Iaido (5ème d. et 6ème d. Kendo) me dit souvent: "notre corps est feignant par nature. Ne l'écoutez-pas!


Et gardez les positions dans vos katas! Si une position vous paraît confortable...c'est qu'elle est mauvaise!"

Léo Tamaki 24/12/2014 00:45



• "Une fois passé les premiers apprentissages, vient le perfectionnement. Et c'est souvent là que le pratiquant expérimenté se perd. Cherchant des certitudes, il n'acceptera plus
comme correct que ce qui vient le conforter dans ses choix, et fermera son esprit à tout ce qui ne va pas dans son sens."



--> Et dans la plupart des cas chez la plupart des gens, cela est aussi vrai pour le rapport avec les moins gradés. Combien de pratiquants "hakamas" font mine d'écouter (ou
n'écoutent pas du tout) les sensations ressenties par un débutant alors que celui-ci aurait tout autant à leur apprendre pour se corriger qu'un shodan!  J'en ai encore vu ce
week-end! 


 


 


En effet, le retour d'un pratiquant est intéressant, quel que soit son niveau.


 



"Bien entendu il serait agréable d'avoir un dojo confortable proche de chez nous, et que l'on vive dans un endroit où il fait toujours beau. Mais tout cela est annexe. L'essentiel est de trouver
un enseignant qui soit capable de nous guider là où l'on souhaite aller. Peu importe qu'il enseigne dans un taudis à des kilomètres de chez nous, et que le froid nous invite à rester au chaud."



--> pour ma part, je suis désolé Léo (et tu vas sa sn doute me trouver rabat-joie) mais je t'avoue que c'est surtout pour une question financière que je ne peux être présent à tous tes stages,
ni te suivre de par le monde (et en ce domaine crois-moi, une chose est sûre: je n'ai pas de zone de confort!!  ).


Je pense que la vraie question c'est: accepteriez-vous de tout plaquer si la personne dont vous désirez recevoir l'enseignement vous proposait de l'accompagner?


Et LA j'en suis certain, les postulants seraient déjà bien moins nombreux.


 


 


Oui la question financière n'est pas à négliger. Et si les sacrifices sont souvent consentis de bon cœur lorsque l'on est célibataire, cela change lorsqu'on en fait porter le poids à un conjoint
puis à ses enfants.


Quant à tout plaquer, tu as raison. Beaucoup rêvent de s'engager, mais il est probable que peu au final seraient prêts à tout abandonner pour cela.


 


 


Pour finir, une remarque que mon ensignant de Iaido (5ème d. et 6ème d. Kendo) me dit souvent:"notre corps est feignant par nature. Ne l'écoutez-pas!


Et gardez les positions dans vos katas! Si une position vous paraît confortable...c'est qu'elle est mauvaise!"


 


 


 


Il est clair que particulièrement au début, les katas nous mettent dans un carcan plus qu'inconfortable… Y trouver une marge de manœuvre nous ouvre les portes de la liberté ;-)


 


Amicalement,


 


Léo



Laurent 30/11/2014 10:51


Bonjour Léo,


Je suis en complet accord avec toi. 


Le dojo ou je pratique n'est pas très loin de chez moi (3,5 km) mais n'ayant pas le permis de conduire, j'y vais à vélo...qu'il fasse froid, chaud, qu'il neige ou qu'il pleuve, j'y vais...même
lorsque je suis fatigué, pas motivé...


Et avec mes soucis de dos, je voulais arrêter, tout "bazarder"...mais mon prof. m'a convaincu de poursuivre...d'adapter ma praique à ma pathologie...il m'a convaincu qu'il était facile de rester
dans ma "zone de confort"...de me lamenter...véxer j'étais !!


Alors je suis revenu...j'ai repris l'entraînement...pour mon plus grand bien...


 


Laurent

Léo Tamaki 30/11/2014 16:08



Bonjour Laurent,


 


Bravo pour ton investissement. Plus les efforts que l'on consent sont importants, plus les bénéfices sont grands. Nul doute donc que l'Aïkido t'apporte et t'apportera beaucoup ;-)


 


Bonne pratique,


 


Léo


 



West97 20/11/2014 20:30


En parlant de zone de confort(...) cela concerne aussi le fait d'aller voir d'autres discipline et surtout de descendre un peu du tatamis pour les pratiquants d'aikido :D

Léo Tamaki 30/11/2014 16:05



En effet, s'ouvrir aux autres pratiques martiales est souvent salutaire. Pas toujours évident, souvent inconfortable, mais toujours enrichissant ;-)


 


Léo


 



Pierre 20/11/2014 09:15


Touché par cet article (qui répond -et c'est marrant d'ailleurs- à mes dernières interrogations de kohaïs sur ce que je qualifie de monde des "fous" affectueusement bien sur). Il est vrai que les
débutants cherchent en premier lieu à être rassurés, à disposer d'un maximum de confort afin de pouvoir se sentir acceptés et compris (J'essaie de répondre à cela de façon bienveillante comme tu
le sais car c'est bien normal :-).)


Mais pour aller plus loin, je pense comme toi qu'il ne faut pas s'installer dans ce confort, dans la routine, dans une logique de consommation, qu'il ne faut pas s'écouter de trop non plus si on
souhaite vraiment des bénéfices concrets qui vont au delà du kiff pur et simple de se retrouver entre potes sur le tatami. L'Aïkido a tellement de choses à nous offrir au delà du simple plaisir
et de la joie qu'il fallait bien le rappeler.


Merci de le faire avec cet article de fond. Ca met un bon coup de pied aux fesses et ca me donne envie d'aller m'entrainer plus.

Léo Tamaki 30/11/2014 16:06



Merci pour la lecture et... bonne pratique ;-)


 


Léo


 



Chrys 19/11/2014 10:43


Enfin
lu, et bon article dont je partage pour l'essentiel les idées. Ceci étant, je trouve que l'autre partie du problème (si on peut parler de problème en l'occurence) est la discipline elle-même et
ce qu'elle est ou tend à devenir. Je veux dire par là que tout n'est pas de la responsabilité du pratiquant quand la pratique elle même s'oriente vers la satisfaction du plus grand nombre dans un
confort de pratique maximum en se nivelant vers le bas plutôt que de demander (exiger?) des pratiquants qu'ils se mettent au niveau requis pour une pratique qui soit un peu plus qu'un simulacre
stérile. Il est bien entendu, et je tiens à le rappeler que ce que je dis ne vise en rien la pratique de l'auteur en l'occurence dont je ne connais que peu de choses.

Léo Tamaki 30/11/2014 16:20



Bonjour Christophe,


 


Merci pour ton commentaire.


 


Concernant l'évolution générale de la pratique, c'est un fait qu'elle tend à suivre celle de la société qui promet tout plus rapidement et facilement. La seule chose que l'on peut faire est
d'agir à notre niveau en étant exigeant avec nous-mêmes, et en invitant ceux qui nous entourent à aller au-delà d'eux-mêmes.


 


 


Léo


 



Pascal Douchet 18/11/2014 13:14


D'accord à 100 % avec ton article Leo : ne pas pratiquer avec une mentalité de consommateur (je paie un service donc je prends et je donne seulement ce qui m'intéresse) mais avec une mentalité de
disciple : j'ai choisi mon professeur, il m'a accepté comme élève et en je pratique dans l'esprit du DO de l'Aïkido en suivant son enseignement. C'est un engagement, pas un contrat
commercial. 

Léo Tamaki 19/11/2014 03:27



En effet la mentalité de consommateur ne permet pas de créer une relation profonde et gratifiante, tant pour l'élève que l'enseignant. C'est un engagement de la part des deux, et il faut qu'il y
ait une volonté commune de cheminer ensemble.


 


Amicalement,


 


Léo