Budo no Nayami

Hino Akira, la pratique martiale au service de l'art

18 Avril 2010 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Art martial. Le mot art revêt bien sûr ici le sens de technique et non de recherche esthétique. Si une pratique martiale peut être appréciée pour l'élégance de la sobriété de ses gestes, il ne s'agit que d'une conséquence et non d'un but en soi. Il existe pourtant des liens entre les Budo/Bujutsu et les activités artistiques classiques, notamment la danse et la musique. Hino Akira et Kono Yoshinori sont les fers de lance de ce mouvement qui lie deux des plus anciennes activités humaines.


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Hino Akira



Hino senseï est devenu célèbre en dehors du milieu martial lorsqu'il a commencé à travailler avec la troupe de William Forsythe. Aujourd'hui de nombreux sportifs et des danseurs du monde entier font appel à lui afin de modifier l'utilisation de leur corps. Je l'ai récemment accompagné pour l'assister dans les démonstrations martiales qu'il a faites lors d'un séminaire pour danseurs à Amsterdam. Une expérience exceptionnelle.

A la suite de son dernier stage à Paris Hino senseï est parti donner un stage de cinq jours aux Pays Bas à l'invitation d'une troupe professionnelle. Il me demanda de venir l'assister les deux premiers jours pour pouvoir démontrer quelques techniques martiales. Le premier soir avait lieu une lecture à la suite de laquelle les danseurs pouvaient poser des questions à maître Hino.

Les stagiaires étaient une trentaine, une moitié composée de la troupe tandis que l'autre était venu spécialement des quatre coins de l'Europe. Parmi eux se trouvaient deux danseurs de la Forsythe company qui suivent Hino senseï depuis plusieurs années. Il était très agréable de se retrouver dans ce groupe composé de personnes aux parcours et nationalités si variées.



Hino senseï dans un séminaire pour danseurs à Yokohama

Séminaires pour danseurs à Yokohama



Hino sensei commença par résumer son parcours, de son investissement dans la musique à sa rencontre avec les arts martiaux. Il expliqua quelques points fondamentaux de sa méthode tels que isshiki, la conscience, kanjiru, sentir, et tsunagaru, être relié. Nous fîmes ensuite une démonstration.
Durant l'un des exercices je le menaçais, sabre sur sa gorge. Il dégainait alors avant que j'ai eu le temps de couper. Mouvement impressionnant par sa soudaineté mais surtout l'absence d'appel. Durant un autre exercice je lui immobilisais fermement le bras en le saisissant à deux mains. Il me projetait alors en expliquant comment générer le mouvement à partir d'une partie du corps libre.
Les danseurs étaient émerveillés par la démonstration mais certains étaient incrédules et croyaient que je chutais par complaisance. Hino senseï invita alors le plus massif d'entre eux à venir le saisir. Il le projeta aisément mais avec douceur car celui-ci ne savait pas chuter. Il répéta l'exercice sur des saisies de jambe et du petit doigt à la stupéfaction de l'audience.



Hino senseï à Paris

La force du relâchement...



Le lendemain nous démontrâmes à nouveau une série de techniques. Des réponses à des attaques de poing, des exercices de redirection de force, etc… Durant l'une des démonstrations je faisais face à Hino senseï, sabre en main, en garde haute. Il me fixait alors et dégainait son sabre. La sensation était incroyable. J'avais l'impression que les instants se succédaient, son sabre étant de pus en plus dégainé à chacun d'eux, sans que je puisse "voir" le dégainage. La pression de son regard et son immobilité totale me gardaient immobilisé sans que je puisse couper à un seul instant. Jusqu'à ce que son sabre soit totalement dégainé…
Hino senseï démontra ensuite l'utilisation du kiaï. L'attaquant en garde haute pouvait couper lorsqu'il le désirait. Immanquablement au moment où son geste naissait il était stoppé par un kiaï d'une puissance étonnante. Hino senseï demanda alors à des élèves de prendre sa place. Sans surprise et malgré leurs hurlements ils furent tous coupés. Hino senseï expliqua alors que leurs cris étaient diffus, que le son, à la sortie de leur bouche, formait une sorte de nuage en expansion. Il démontra qu'il fallait diriger très précisément le kiaï dans une sorte de couloir vers l'attaquant. Il le démontra ensuite avec un kiaï silencieux.
Afin de développer la capacité à diriger le kiaï Hino senseï fait parfois mettre les élèves de dos tandis que l'un deux émet des kiaï en direction de l'un d'entre eux. Ceux qui ont ressenti quelque chose lèvent alors la main. Cela permet à la fois de développer le kiaï de l'un et la sensibilité des autres.



Hino senseï, danse...

Danse...



... ou art martial

... ou art martial



Le séminaire à proprement parler commença ensuite. A travers de nombreux exercices issus de la pratique martiale Hino senseï amena les stagiaires à développer leur sensibilité, leur spontanéité et la liberté de leurs corps. Tout ce travail qui les aidait très concrètement dans leur recherche artistique avait pour moi une résonnance très pragmatique dans le contexte martial. Voici quelques témoignages de danseurs qui montreront l'intérêt qu'ils trouvent à ce type de stage:

Ando Yoko, danseuse de la Forsythe Company

"Je n'ai pas besoin de connaître sa capacité martiale car je suis une danseuse. Mais ses mouvements sont de la danse en soi. Il bouge avec douceur sans donner aucune indication et projette les élèves ici et là. Tout cela se passe sans la moindre opposition de force due à une lutte ou réaction des élèves car ils ne peuvent absolument pas réagir aux mouvements de Hino senseï. Les spectateurs se demandent pourquoi les élèves tombent, et pourtant les mouvements de Hino senseï restent beaux et naturels.
Le Budo impliquant une relation directe aux autres, j'ai découvert qu'il nécessitait un contrôle du corps bien plus sophistiqué.
Refléter la profondeur historique et culturelle du Budo va au-delà de l'aspect physique pour atteindre la métaphysique. La danse, sans cette profondeur et cette sophistication, ne peut servir son rôle en tant qu'outil d'expression."


William Forsythe, chorégraphe

"Akira Hino m'a montré l'exemple le plus clair de conscience humaine que j'ai jamais rencontré. Il a maîtrisé un degré de perception si profondément fondamental que c'en est quasiment incompréhensible pour nos sensibilités contemporaines.
Akira Hino a consacré son temps, ses soins et son expertise à entraîner ma troupe de danseurs. Son influence sur notre travail a été d'une valeur inestimable. La source de son travail réside au cœur des plus profonds aspects du dansé.
Les danseurs qui ont l'opportunité de travailler avec Hino-san seront fondamentalement changés. Ce travail amène le corps dans une relation intime et articulée avec le monde phénoménal; un monde qui rejoint le présent parfait et miraculeux."



Hino Akira et William Forsythe

Hino Akira et William Forsythe



L'instinct de survie est probablement le plus fort de ceux qui nous habitent. Il a donné naissance à la plus subtile des sciences du corps humain, la pratique martiale. Aujourd'hui les arts martiaux ne sont plus une question de survie. Ils n'en restent pas moins un réservoir inépuisable d'enseignements précieux. Grâce à des maîtres tels que Kono Yoshinori ou Hino Akira, l'activité humaine la plus destructrice est devenue une des sources de la plus créative. Un des plus beaux paradoxes de l'histoire humaine…



Hino senseï donnera une Master Class exceptionnelle à Paris les 1er et 2 mai. Le stage est ouvert à tous indépendamment du niveau et de la discipline pratiquée.



stage hino sensei 05 2010 web final



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Gallardo Alain 25/04/2010 03:51



Je ne me souviens pas de la citation exacte de Musashi Myamoto, je traduis donc approximativement: "Mener la vie quotidienne comme le combat, et mener le combat comme la vie quotidienne". La
démarche de Hino Akira me fait penser à une idée affinitaire: "Combattre comme on danse, et danser comme on combat".


J'ai ainsi vu des extraits (sur youtube) de son travail avec les danseurs, approche qui renouvelle profondément la Danse Contact Improvisation à travers des exercices avec saisie du
poignet: entre danse et combat, et toujours en parfaite écoute réciproque...


Si l'occasion se présente, pourriez-vous aussi interviewer Tsuboi Kajo (créateur du Kiryuho, à Tokyo), et dont l'approche intègre profondément aussi danse et bujutsu? Merci pour tous vos
articles!



Léo Tamaki 26/04/2010 08:37



En effet, l'écoute, la perception, sont au centre de la pratique de Hino senseï.


 


Kajo senseï fait en effet partie des maîtres que j'envisage d'interviewer. A moi de trouver le temps...


 


Merci pour la lecture,


 


Léo


 



matthew 21/04/2010 21:18



Un texte beau et interessant, comme d habitude.


Pour aller dans le sens de Ando Yoko, à propos des projections, j'ai été frappé de la sensation lors du dernier stage de Hino sensei à Paris : En effet, je suis peu habitué à chuter et j ai du
mal généralement à ne pas avoir une certaine apréhension au moment d une projection.


Or j 'ai eu la chance d etre projeté (doucement !) en novembre. A ma grande surprise, j'ai eu l impression de "couler", et que le mouvement était tout à fait naturel, cela s est fait sans aucune
appréhension de ma part. C'est l'un des meilleurs souvenirs de stage.


Merci encore, et à la semaine prochaine.



Léo Tamaki 21/04/2010 22:02



Merci Matthew.


 


J'ai relu récemment des ouvrages sur Sagawa senseï du Daïto ryu. Et ce que décrit son élève Kimura est que les chutes sont... agréables. A comparer avec les projections ou techniques heurtées qui
sont si souvent la norme...


 


A la semaine prochaine,


 


Léo


 



ivan 20/04/2010 09:40



Bonjour Léo,


Je suis toujours ému en lisant ce genre de reportage car après avoir "goûté" à Hino et Kono Senseï, je peux dire que je ne vois plus, et ne veux plus voir, le budo de la même façon. Entre ça et
la manipulation des énergies par le shiatsu, je peux comprendre ce que ressentent les danseurs. Avec ces maîtres, on touche à l'indicible, (je te recommande de rencontrer au moins une fois Kawada
Senseï à Bruxelles, il vaut aussi le détour), qui pourtant est l'essence même de notre humanité. La preuve, les applications peuvent être pour les arts martiaux, la danse et les équipes de
secours comme on l'avait vu avec Kono Senseï.


Bref, merci et vivement les master class, je serai là pour toutes les sessions cette année :-)


Ivan



Léo Tamaki 21/04/2010 19:06



Bonjour Ivan,


 


Je comprends ce que tu veux dire. En effet son travail élargit l'horizon de façon impressionant dès lors que l'on accepte d'ouvrir les yeux...


 


Et je suis certain que Kawada senseï fait partie de ces maîtres qui nous ouvrent l'esprit.


 


A très vite sur les tatamis ;-)


 


Léo


 



Erwan 20/04/2010 00:13



Bonsoir Leo


Ce que tu décris de ce séminaire avec Hino Sensei et les danseurs de la Forsythe Company est hallucinant!


Comme tu le dis en introduction, techniques de combat, danse, musique sont parmi les plus anciennes activités humaines, et à ce titre, sans doute reliées par une même conscience aigüe du corps,
de l'instant présent et de l'instant juste, de la valeur de l'existence...Les phrases de Forsythe et Yoko Ando sont également pleines de profondeur...


Merci!


Amicalement


Erwan



Léo Tamaki 21/04/2010 19:02



Bonsoir Erwan,


 


En effet le travail de Hino senseï touche à quelque chose de très profond dans l'utilisation du corps. Quand on connait la sensibilité de certains danseurs cela en dit long sur son niveau...


 


Amicalement,


 


Léo