Budo no Nayami

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

8 Octobre 2015 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Il y a un peu plus de deux ans, Ellis Amdur, célèbre pratiquant d'arts martiaux japonais, et auteur de plusieurs livres références, a débuté une série d'articles intitulés "It Had To Be Felt" (IHTBF). Il relatait dans ces textes passionnants, ses expériences avec les différents experts d'Aïkido qu'il avait connus. Souhaitant élargir l'éventail des maîtres présentés, il demanda à un certain nombre de pratiquants de parler de leur vécu avec des experts qu'il n'avait pas eu la chance de rencontrer. C'est ainsi qu'il m'a contacté pour parler de Tamura senseï.

 

A l'époque j'ai écrit directement le texte en anglais, et Ellis m'a aidé à le mettre en forme et à corriger mes erreurs grammaticales. Voici une version française de l'article. Le texte n'est pas aussi "naturel" que si je l'avais écrit directement en français, mais j'ai souhaité apporter le moins de modifications possibles par rapport à l'original.

 

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

Première rencontre

J'avais vingt-et-un an lorsque j'ai rencontré pour la première fois Tamura senseï. Je pratiquais l'Aïkido depuis moins d'une semaine, lorsque mon professeur me suggéra de l'accompagner à un stage de son maître, Tamura Nobuyoshi. Toutefois je ne étais pas un débutant complet, car j'avais commencé les arts martiaux à l'âge de six ans, et je pratiquais à l'époque le Karaté et le Full-contact.

 

Je dois avouer que mes raisons pour commencer l'Aïkido n'étaient pas bonnes. En ce temps j'envisageais une carrière de professeur de Karaté. Mais à l'époque je considérais que les techniques avaient pour but de canaliser nos capacités physiques. Par conséquent en ce qui me concernait, l'efficacité d'un pratiquant - et donc, sa valeur - était essentiellement liées à ses capacités athlétiques. Bien sûr cela excluait tous les "vieux" (à partir de 40 ans), les femmes et les enfants. (Oui, je sais, c'est pathétique, même pour quelqu'un de vingt et un ans). Quoi qu'il en soit, j'étais à la recherche d'un art qui pourrait convenir à cette population, et je considérais le Taï Chi, le Yoga et l'Aïkido. Finalement j'ai choisi l'Aïkido, pensant que je pourrai au moins apprendre quelques clés le long du chemin. Oui, c'était de mauvaises raisons.

 

Le stage avait lieu à 200 kilomètres de Paris, au Havre. Je ne m'attendais pas à grand-chose, et j'ai été très surpris par le nombre de pratiquants. Il y avait sans doute 300 élèves, tous l'air très motivés. Lorsqu'un vieillard s'est dirigé lentement vers le shinden je me suis dit "Ca va être un très très long week-end…". (Maître Tamura n'avait que 62 ans, mais souvenez-vous, j'en avais 21). Et ce ne sont pas la longue série d'exercices préliminaires en seïza qui m'ont fait changer d'avis. Mes genoux qui n'étaient habitués qu'à un bref mokuso en début et fin de pratique étaient à l'agonie.

 

Tamura senseï fit ensuite signe à un jeune élève qui l'attaqua. Et je fus stupéfait !  Pour le reste de ma vie, je ne devais jamais oublier ce sentiment qui m'a habité tout le week-end. J'avais lu des textes parlant d'artistes martiaux pratiquant avec quelque chose au-delà des capacités athlétiques ordinaires. J'avais lu des récits de maîtres âgés se jouant aisément de jeunes hommes. Mais je n'avais jamais pu voir ou expérimenter cela jusqu'à cet instant.

 

J'ai vu Tamura senseï se jouer avec facilité d'un membre de mon nouveau dojo qui était à la fois un policier d'élite et un boxeur. J'ai été absolument sans défense lorsqu'il est venu travailler avec moi. J'ai été projeté et contrôlé à plusieurs reprises, alors que, ne connaissant pas l'Aïkido, j'aurai eu du mal à être conciliant même si je l'avais voulu. Ce week-end a changé ma vie à jamais. En quelques mois j'ai arrêté de pratiquer le Karaté et le Full-contact, et je me suis consacré entièrement à la pratique de l'Aïkido.

 

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

Que ressentait-on en recevant une technique de maître Tamura ?

J'ai pratiqué avec Tamura senseï durant 15 ans, à partir de 1995, et son travail a évolué durant cette période de temps. Les premières années où je l'ai connu, sa technique était très pointue, tranchante. C'était aussi douloureux. Il n'infligeait pas de douleur gratuite, mais si on ne suivait pas le mouvement, ça faisait mal. Rien d'excessif, mais c'était là si vous résistiez ou déviez de la ligne. Etonnamment, c'était une douleur que vous sembliez vous infliger à vous-même, car lorsque vous suiviez le mouvement correctement, la douleur disparaissait.

 

En 1998, je suis allé vivre au Japon pour quelques années, et je résidais près du Hombu dojo. Tamura senseï venait régulièrement, et je m'arrangeai pour être présent lors de ses visites. Lorsqu'il était au Japon, il ne manquait jamais la pratique du samedi matin à huit heures. C'était l'un des cours qu'il donnait lorsqu'il était uchi-deshi, et quand il est parti en voyage de noces avec sa femme en 1964, il avait demandé à Sasaki Masando senseï de le remplacer pour quelques mois. Il s'est finalement installé en France, et n'a plus jamais donné ce cours !

 

Bien que Tamura senseï donnait quelques cours lorsqu'il était de retour au Japon, il ne le faisait jamais le samedi matin. A la place, il venait simplement pratiquer comme tout le monde. Beaucoup de gens mouraient d'envie de pratiquer avec lui ces jours-là, et généralement il travaillait avec deux ou trois partenaires. J'avais la chance d'être l'un d'entre eux.

 

La façon de réaliser les techniques de Tamura senseï était, naturellement, adaptée à son physique. Plus grand qu'Osenseï, il restait plus petit que la majorité des occidentaux et avait développé une façon de déséquilibrer aïte vers lui. Comme il était plus petit, ça donnait l'impression de tomber dans un vide. C'était très efficace, même si ce n'est pas quelque chose de facile à faire sur quelqu'un de sa taille ou plus petit.

 

Une autre chose qui caractérisait la pratique de Tamura senseï, était la pression constante qu'il mettait sur vous. Il ne vous laissait jamais respirer, cassant systématiquement la distance, et ne vous laissant qu'une seule façon de l'attaquer, celle qui était idéale pour qu'il vous contrôle. Son kiaï était aussi inoubliable. C'était un rugissement puissant qui venait du plus profond de son corps. Sa puissance était très surprenante compte tenu de son petit gabarit.

 

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

Transformation : l'influence de Kuroda senseï

Quelque part entre 1998 et 2001, la technique de maître Tamura a radicalement changée. Il n'y avait plus de douleur ! J'étais très étonné, et à la fin d'un cours, j'ai eu l'audace de lui dire "Senseï, c'est incroyable, je ne sens plus de douleur lorsque je reçois vos technique.". Il m'a souri et fait un clin d'œil en disant "Parce que ce n'est pas nécessaire.".

 

Mais Tamura senseï n'avait pas seulement changé la façon dont il réalisait les techniques et leur forme extérieure, il avait aussi modifié sa façon de bouger. Comme si l'on changeait de système d'exploitation sur un ordinateur ! Quand il était un jeune uchi-deshi, maître Tamura était raillé pour être une copie conforme de Osenseï. Mais à la fin de sa vie, on ne pouvait pas ne pas remarquer que ses techniques étaient très différentes de celles qu'il avait apprises de son maître.

 

Tamura senseï était à la fois un pratiquant passionné et un chercheur. Je crois qu'il était toujours à la recherche d'un moyen de progresser. Evidemment ses trouvailles ne valaient pas toujours la peine, et il faisait parfois des changements qu'il abandonnait plus tard, revenant à une façon de faire antérieure. Parfois il changeait pour une autre nouvelle façon de faire. Sa plus grande influence au cours des dernières années a été, sans aucun doute, sa découverte de Kuroda Tetsuzan senseï du Shinbukan. Ca a eu un impact incroyable sur son travail.

 

L'influence de Kuroda senseï sur le travail de maître Tamura est un sujet dont j'ai longtemps évité de parler. Ce n'était pas quelque chose que Tamura senseï essayait de cacher, et il en a d'ailleurs parlé à de nombreuses reprises lorsqu'il était filmé ou enregistré. J'ai cependant choisi de ne publier que des extraits de ses conversations sur Kuroda senseï, parce que j'avais le sentiment qu'elles pourraient être utilisées pour l'attaquer si elles étaient rendues publiques. Il y a eu des critiques du travail de Tamura senseï, certains allant même jusqu'à dire qu'il n'était qu'une fraude ne pratiquant pas vraiment l'Aïkido, et je ne voulais pas leur donner plus de prétexte pour l'attaquer. Les critiques les plus sévères venaient de France, où il y a deux grandes fédérations et un certain nombre de petits groupes, se combattant tous les uns les autres. (Oui, ils devraient mettre en pratique l'Aïkido, vivre et laisser vivre. Mais bon, c'est humain je suppose).

 

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

Quoi qu'il en soit, pour ceux qui connaissent le travail de Kuroda senseï, c'était flagrant lorsque maître Tamura bougeait. Voici quelques exemples d'éléments du Shinbukan dont s'est inspiré Tamura senseï, et que l'on retrouve dans sa pratique :

• la saisie du sabre, avec le petit doigt ne tenant pas, mais cachant la tsukagashira

• le premier suburi, appelé wa no tachi

• les ukémis avant et arrière

• l'exercice de respiration par lequel il terminait les cours

• les principes de déplacement

• les principes d'utilisation du corps tels que tosokudo (la vitesse constante), etc...

• le Iaïjutsu, que Tamura senseï pratiquait en privé. Pour autant que je sache, il n'en a fait que deux démonstrations publiques (une fois lors d'un stage en Thaïlande, une fois lors d'un stage que je donnais à son dojo)

 

Tamura senseï a toujours eu des mouvements très incisifs. C'est quelque chose que l'on peut déjà voir dans les plus anciens films de lui. Les années passant, son toucher est devenu de plus en plus doux, mais sans jamais perdre ce tranchant qui était en quelque sorte sa signature. Lorsqu'il a découvert le Shinbukan, sa pratique à mains nues est devenue de plus en plus une expression du sabre. En fait, à la fin de sa vie, ses mouvements avaient parfois peu de sens si on ne considérait pas que sa main était un sabre (tegatana, la main-sabre). Ce qui m'inspire le plus est ce que j'ai ressenti durant les dernières années de maître Tamura. Son toucher était si léger et sa technique si pure, complètement débarrassés de tous mouvements inutiles. Une fois que l'on avait compris le cadre de ses recherches, son enseignement atteignait une autre profondeur.

 

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

Deux types d'Adeptes

J'ai rencontré deux types d'adeptes durant mon cheminement dans les arts martiaux. Le premier type est l'héritier d'une tradition. Il apprend la tradition scrupuleusement et, même si il a les yeux ouverts à ce qui se passe ailleurs, il "emprunte" rarement des choses. Des gens comme Kuroda Tetsuzan sont l'exemple même de ce type d'adeptes. Ces personnes peuvent faire évoluer leur art, et même y ajouter leurs propres découvertes. Mais ils n'intègrent pas d'éléments d'un autre ryu. Ils considèrent cela comme une forme de vol. D'un autre côté vous avez des gens qui prennent ce qu'ils veulent, où ils le trouvent. Je soupçonne Takeda Sokaku et Ueshiba Moriheï d'avoir été ce genre d'hommes. Leurs inspirations peuvent provenir de plusieurs sources différentes, mais ils font de tout cela quelque chose qui leur est propre. Tamura senseï était aussi ce genre d'homme. En ce sens, je crois qu'il partageait le génie de son maître.

 

Ainsi, considérons Tamura senseï dans les années 90. Désireux comme toujours d'améliorer sa pratique, il entend parler de Kuroda senseï et découvre son travail à travers ses livres et ses films. Compte tenu de sa position, il ne peut pas aller étudier le Shinbukan, même s'il a déclaré dans une interview publiée de son vivant que j'ai faite de lui qu'il l'aurait souhaité. Pourtant, il contacte maître Kuroda et va à sa rencontre. Et grâce à cela, il trouve suffisamment pour nourrir sa recherche et transformer profondément sa pratique.

 

Je suis devenu un élève de Kuroda senseï depuis 2004, tout en continuant à m'entraîner avec Tamura senseï. Pour ce que je peux en dire, maître Tamura a réussi à comprendre et à adapter certains des principes les plus fins de l'école de maître Kuroda. En outre, il a fait tout cela sans mon aide puisque, comme tous les étudiants du Shinbukan, je me suis engagé à ne jamais enseigner ou montrer quoi que ce soit de l'école. Je n'ai pas caché le fait que j'avais rejoint l'école à Tamura senseï, mais en parfait gentleman et connaissant ses règles, il ne m'a jamais rien demandé sur ce sujet.

 

Il fallait le sentir : Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante

Une source d'inspiration pour des milliers

Tamura Nobuyoshi est mort en paix et avec dignité. Souffrant d'un cancer et était très affaibli, il a décidé à un moment donné qu'il était temps. Il a enlevé tous les tubes et perfusions de son corps, s'est levé de son lit et a étreint son épouse. Il est mort debout.

 

Maître Tamura m'a dit un jour qu'il était trop bête pour inventer quoi que ce soit de neuf, mais qu'il avait peut-être réussi à apporter quelques améliorations. Il l'a véritablement fait. Mais plus important encore, il a été une inspiration pour des milliers dans le monde... et pour moi. Merci senseï.

 

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Tri TRAN CONG 20/12/2015 20:33

Parfait équilibre, dans cet article, entre expérience intime avec Tamura sensei, et explications sur son cheminement Martial, Merci Léo.
Le seul souci, c'est que ça donne envie de pratiquer avec Kuroda sensei, ce qui est hors de mes capacités en terme d'organisation, et sans doute hors de mes capacités tout court...
J'ai très peu connu Tamura sensei, que j'ai vu une seule fois, au Luxembourg en 2010, quelques mois avant sa mort. Ça reste tout de même une expérience marquante, et dont je tire encore des enseignements plusieurs années après. J'ai eu la chance, alors que nous étions plus de 300 sur le tapis, qu'il vienne travailler avec moi trois ou quatre fois. L'avantage, sans doute, d'être asiatique ;)
Et puis, il y a ses fameux exercices préparatoires, si hermétiques au début (je venais d'avoir mon shodan et je n'ai bien sûr rien compris à ce qu'il faisait). Régulièrement, en progressant dans ma recherche, je me dis "ah, mais cet exercice apparemment anodin permet de développer ceci, ou cela". Depuis, j'ai vu en stage pas mal de ses élèves qui "singent" ce qu'il faisait, allant parfois même jusqu'à marcher comme lui, mais je n'ai jamais ressenti la même chose qu'avec Tamura sensei...

Léo Tamaki 29/03/2016 20:45

Bonjour Tri,

Ah pratiquer avec Kuroda senseï est un trésor. Mais qui c'est l'avenir apportera sans doute quelques possibilités...

Oui je crois aussi avoir noté que Tamura senseï remarquait les asiatiques lors de stages. Mais il y avait aussi probablement ton désir d'apprendre :-)

Ah les élèves qui singent :'( On oscille entre le rire et les larmes...
Content en tout cas que tu aies pu pratiquer avec lui :-)

Léo

Un pratiquant 03/12/2015 21:36

ca peut paraître stupide(...) mais c'est toujours triste de le savoir parti. Les stages n'ont plus cette même saveur.

Léo Tamaki 09/12/2015 16:04

Oui je comprends...

Léo

Antoine (tenshi) 03/12/2015 14:17

Bonjour Léo,
J'aime cet écrit plein d'humilité et de respect. J'ai eu la chance de suivre 2 stages avec Tamura Sensei dans les débuts des années 2000 et chaque fois que je lis un article le concernant je retrouve, en fermant les yeux, tous ces gestes concis.
Merci pour le temps que tu prends pour écrire interviewer les différents adeptes

Cordialement,
Antoine

Léo Tamaki 09/12/2015 16:05

Merci pour la lecture Antoine.

Tu as de la chance d'avoir ces souvenirs :-)
Ce sont des guides précieux.

Cordialement,

Léo