Budo no Nayami

Ta mère est un bon uke

1 Août 2018 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Milieu des années 90. La vingtaine naissante et les hormones en ébullition, ébloui par ma rencontre avec Tamura senseï, je me lance passionnément dans l'Aïkido. Mais passé par le Karaté et d'autres disciplines où l'on trouve plus de confrontation, je considère avec dédain la majorité de mes compagnons de pratique. Parmi les rares à trouver grâce à mes yeux, un jeune homme basané. Souriant, il attaque avec enthousiasme et arrive à suivre quelle que soit l'intensité. Je pratique avec plaisir avec lui, et me dit que cela lui donnera aussi l'occasion de progresser. Mais peu à peu je me rends compte que… ce jeune homme m'enseigne sans le dire et sans paroles ! D'un niveau clairement supérieur au mien, suffisamment sûr de lui pour ne pas avoir besoin de me le faire sentir, il m'a généreusement corrigé sans que je m'en rende compte à travers le prêt de son corps en tant qu'uke. Ce jeune homme était Brahim Si Guesmi.

 

Brahim Si Guesmi Aikido NAMT Nuit des Arts Martiaux Traditionnels Pierre Sivisay
Brahim Si Guesmi à la NAMT (Nuit des Arts Martiaux Traditionnels) - photo Pierre Sivisay

 

Effet Dunning-Kruger

"L’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance."

Charles Darwin

Mon expérience avec Brahim est l'illustration parfaite dans un contexte martial de l'effet Dunning-Kruger, un biais cognitif selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence. Il se traduit par le fait que :

- La personne incompétente tend à surestimer son niveau de compétence ;

- La personne incompétente ne parvient pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement ;

- La personne incompétente ne parvient pas à se rendre compte de son degré d’incompétence ;

- Si une formation de ces personnes mène à une amélioration significative de leur compétence, elles pourront alors reconnaître et accepter leurs lacunes antérieures.

Cela m'amène au moins à penser qu'il y a eu un minimum de progrès. Mais là n'est pas le sujet.

 

Tamura Nobuyoshi uke Leo Tamaki tori Aikido Budo
Guidé par Tamura senseï

 

Uke

La pratique martiale se transmet par le travail, généralement répété, de mouvements où l'un des protagonistes recevra la coupe, frappe, clé ou projection, après ou sans attaque initiale de sa part. En Aïkido ce partenaire est communément appelé uke.

Dans les anciennes traditions martiales du Japon, le rôle de uke était essentiellement tenu par un ancien ou l'enseignant. Et pour le peu que j'en connais, c'était aussi le cas dans le reste du monde. Ce système n'a pas simplement de nombreux avantages, c'est tout simplement une évidence. Car un ancien :

- Sait quels éléments sont travaillés dans un mouvement ou un enchaînement particuliers ;

- Peut moduler l'intensité du travail en fonction des nécessités ;

- A suffisamment d'assurance pour ne pas avoir besoin de rentrer en compétition avec celui qui exécute la technique ;

- Etc.

Pourquoi, comment ces rôles ont-ils été inversés en Aïkido, est sujet à interprétation. Mon sentiment est que cela remonte au créateur du Daïto ryu, Takeda Sokaku, qui souffrant probablement d'un stress post-traumatique, a passé une grande partie de sa vie dans la mystification. Certains de ses successeurs les plus compétents comme Kawabe Takeshi, instructeur en chef du Daïto ryu Takumakaï, prennent d'ailleurs régulièrement le rôle d'uke lorsqu'ils transmettent.

 

Leo Tamaki uke Aikido Budo
Léo Tamaki, uke de Guillaume Cabutto, Monaco - photo David Barral

 

Le cœur d'une mère

Trop souvent les dojos d'Aïkido sont le lieu de compétitions puériles où le uke tente, avec ou sans succès, de bloquer son partenaire. Non seulement cela développe une représentation totalement fausse de la nature et la dynamique d'un véritable combat, mais cela contribue aussi à l'abandon de nombreux nouveaux pratiquants dont l'enthousiasme est douché par la répétition de rituels de soumissions et autres démonstrations de force infantiles.

On décrit souvent la structure d'une école ou d'un dojo comme une structure familiale. Selon ce schéma, on peut alors considérer qu'uke est un père, un oncle ou un aîné. La comparaison fait sens, mais je pense que la transmission est encore plus efficace lorsqu'uke agit avec le cœur d'une mère ou d'une grande sœur. Naturellement, chaque famille est unique. Mais dans les représentations populaires, et bien que cela évolue rapidement, le père est fréquemment une figure d'autorité un peu distante, exigeante, et les relations entre frères sont empruntes de rivalité. Tandis que la mère, la grande sœur, sont bienveillantes, patientes, et font tout pour votre succès. Je considère Brahim comme un grand-frère. Mais il avait suffisamment de force en lui pour faire preuve de ces capacités nourricières que l'on attend d'un véritable uke, et que l'on rencontre malheureusement plus souvent chez les femmes que les hommes. Ayons suffisamment confiance en nous pour, à notre tour, guider notre tori avec la main ferme mais bienveillante d'une mère.

 

Tamura Nobuyoshi

 

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Marsile 24/08/2018 12:53

Bonjour

Je n'ai pas bien compris le paragraphe à propos de Tadeka Sodaku. Pourriez-vous en dire plus ?

Merci

Léo Tamaki 27/08/2018 16:01

Bonjour,

Cela nécessiterait un article détaillé que je n'ai pas le temps de rédiger à l'heure actuelle. Brièvement, il s'agit du fait que Takeda Sokaku, témoin du massacre de son clan à l'adolescence, aurait été victime du syndrome de stress post traumatique. Vivant en outre dans un Japon aux mains des meurtriers de sa famille, il a eu sa vie durant un comportement très "particulier" comme en témoignent notamment les "maîtres d'avant-guerre" dans les interviews rassemblées par Stanley Pranin (voir ouvrage du même titre).
En conséquence, contrairement à la façon traditionnelle d'enseigner, il serait resté essentiellement tori, aurait multiplié les variations inutiles, etc. Une mystification qui s'expliquerait par sa paranoïa et les sentiments qu'ils auraient éprouvés face aux dirigeants du Japon de l'époque qui avaient massacrés son clan. Tout cela n'est que supposition, mais à titre personnel je considère que tout se tient, et c'est une théorie qui, si elle reste peu discutée, est acceptée en public ou privé par plusieurs chercheurs martiaux ainsi que des pratiquants de Daïto ryu. La majeure partie des pratiquants se garde toutefois d'évoquer ce sujet en raison des intégrismes.
Je reviendrai sur le sujet lorsque mon agenda s'éclaircira :-)