Budo no Nayami

Interview Shimizu Kenji, le dernier disciple d'Osenseï

21 Janvier 2010 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

On dit qu'Osenseï Ueshiba Moriheï enseigna à plusieurs dizaines de milliers d'élèves. Parmi eux une poignée se dévoua corps et âme à l'Aïkido en devenant uchi-deshi et forma le groupe des maîtres qui développèrent l'Aïkido dans le monde. Dans ce cercle très fermé, certains, comme Mochizuki Minoru senseï, entretinrent une relation très proche avec le fondateur de l'Aïkido. Shimizu Kenji est une de ces rares personnes à qui Osenseï enseigna directement et porta une attention toute particulière.
Rencontré avec "le dernier disciple" de maître Ueshiba.


Shimizu BNK 01Shimizu Kenji par Frédérick Carnet


Senseï vous avez commencé à pratiquer le Judo dans votre enfance?
J'avais 13 ans et j'ai pratiqué jusqu'à environ 23 ans. Ca m'a donné de bonnes bases mais aussi des habitudes. A mes débuts Osawa senseï s'inquiétait du fait que cela nuise à mon Aïkido, notamment dans la compréhension du travail de uke.

Quelle est la principale différence sur ce point entre le Judo et l'Aïkido?
C'est proche. Toutefois en Judo on est projeté après avoir tenté de résister alors qu'en Aïkido on accepte la chute sans s'opposer à la technique. Mais on ne suit pas pour les apparences. Aujourd'hui c'est malheureusement souvent le cas. Avant que la technique soit exécutée le partenaire saute tout seul.
Lorsque le vent souffle les arbres se courbent. S'il est vraiment fort l'arbre plie, s'il est doux les branches flottent doucement. L'Aïkido est semblable, on ne doit pas chuter seul mais s'harmoniser au mouvement, qu'il soit doux ou puissant. En Judo on prend l'habitude de résister et je crois que j'avais ce tic. Mais petit à petit je suis arrivé à chuter naturellement et correctement.

Vous n'avez jamais été blessé?
Si, plusieurs fois. Regardez, mes deux poignets sont différents, celui-ci a été déformé suite à un nikkyo. Quand on n'a jamais reçu un nikkyo et qu'on vous l'applique subitement violemment ça fait comme un éclair dans la tête. Alors bien sûr j'ai essayé de retourner ce que j'avais reçu. Mais le partenaire ne se laissait pas faire.
Avec le temps on progresse évidemment et si on apprend la forme correcte on devient vraiment fort. Plus tard je suis alors allé demander à ceux qui m'avaient blessé de travailler avec moi mais il me répondaient toujours "Ah aujourd'hui je ne peux pas mon coude est blessé." ou "J'ai mal au genou aujourd'hui." (Rires)

Comment s'est passé votre passage du Judo à l'Aïkido?
En prenant de l'âge même si on est fort on ne peut continuer à battre tout le monde. L'une de mes connaissances, monsieur Kaburagi, me demanda un jour si je voulais réellement me consacrer au Judo. Il me dit "Aujourd'hui le Judo est un sport." C'était il y a 43 ans…
"Si ce n'est pas du Judo mais un véritable Budo que tu veux faire, tu dois rencontrer le dernier des budokas." C'était Ueshiba Moriheï et je n'avais jamais entendu parler de lui. Mr Kaburagi a alors arrangé une rencontre où je lui fus présenté. Il y avait Osenseï, Kisshomaru senseï, Toheï senseï, monsieur Kaburagi, la fille d'Osawa senseï, Muko, qui se maria plus tard avec mon frère aîné, et moi-même.

Comment s'est passée votre rencontre?
En le rencontrant j'étais étonné qu'il existe une personne pareille. On aurait dit qu'il venait du passé. Il était comme quelqu'un qui vivait à une autre époque.
Dès le premier regard quelque chose est passé entre nous. Nous ne nous étions jamais rencontré mais je l'ai respecté et admiré dès que je l'ai vu, et de son côté il semble qu'il m'ait apprécié et il voulut que je vienne pratiquer avec lui.
Je laissais mes coordonnées lorsque je partis et je prévoyais déjà de revenir. Mais c'est Kisshomaru senseï lui-même qui me téléphona pour me dire qu'Osenseï désirait me rencontrer à nouveau et me demander quand je pouvais venir. J'y suis allé immédiatement et Osenseï m'a dit: "Normalement je ne prends plus d'uchi-deshis. Mais veux tu devenir uchi-deshi?" J'ai accepté et c'est pourquoi les gens ont commencé à m'appeler le dernier disciple. Il y a eu d'autres uchi-deshis après moi comme Endo ou Suganuma mais ils ne furent pas ses élèves directs.


Shimizu Kenji 03Osenseï, le dernier des bujutsuka


De quoi a-t-il été question la première fois que vous avez rencontré Osenseï? Y a-t-il eu une démonstration?
Ce jour-là c'est Toheï senseï qui a effectué une démonstration. La seconde fois lorsque Osenseï m'a fait venir je suis arrivé au moment où il donnait un cours. A l'instant où j'ai pénétré dans le dojo il s'est tourné vers moi et m'a appelé. Il m'a appliqué des techniques devant les autres élèves en m'expliquant quelques points fondamentaux.

Quel était la fréquence de vos entraînements à l'époque?
Je n'avais pas d'argent et si je m'entraînais j'avais encore plus faim mais il n'y avait rien d'autre à faire alors je passais mon temps à m'entraîner. (Rires) Heureusement plus on s'entraîne et plus on progresse. C'est ainsi qu'après trois ans j'ai reçu le quatrième dan. J'avais reçu le shodan après un an et ensuite j'ai reçu un dan environ tous les six mois.
J'ai eu la chance d'être envoyé dans les meilleurs endroits pour enseigner ou accompagner Osenseï et j'ai eu l'honneur de lui servir énormément de uke. Ces moments d'étude restent pour moi un trésor précieux qui me guide encore aujourd'hui dans ma pratique.

Avec qui avez-vous étudié la technique?
Il y avait beaucoup de senseïs et j'allais à tous les cours que je pouvais quand je suis devenu uchi-deshi, mais ce qui m'a le plus aidé a été d'être le uke d'Osenseï.
Au-delà de la technique en tant que telle, c'est son âme que j'ai pu observer. Il fallait lire son intention dans son esprit et réagir immédiatement pour pouvoir suivre sa technique. Il était très strict dans le choix de ses partenaires.
Osenseï était quelqu'un de sévère. Si le uke n'arrivait pas à suivre correctement il se mettait en colère et hurlait "Que fais-tu?!" (Rires) Il fallait être capable de suivre parfaitement au millimètre près.
Il n'acceptait aucun moment d'inattention. Par exemple une fois projeté il ne fallait pas aller s'asseoir en lui tournant le dos. Il fallait retourner à sa place en continuant à le regarder. Son souci d'une pratique authentiquement martiale allait jusqu'au moindre détail.
Aujourd'hui il y a peu d'enseignants exigeants sur ce genre de points. Pourtant sans un reigisaho correct il ne peut y avoir de Budo.

A cette époque combien d'uchi-deshis y avait-il à part vous?
Il y en avait beaucoup. Une bonne dizaine je crois quand je suis arrivé. Mais autour de moi les gens se demandaient pourquoi j'avais accepté de devenir uchi-deshi.
C'était vraiment un moment de transition. Personne ne savait ce que l'Aïkido allait devenir à cette époque. Les Jeux olympiques arrivaient et l'économie augmentait rapidement. Mais nous nous n'avions même pas assez d'argent pour nous acheter un hakama à la bonne taille. (Rires) Mais les sempaïs étaient dans la même situation!


Shimizu Kenji 04De gauche à droite Saotome Mitsugi, Ueshiba Moriheï, Shimizu Kenji et Ueshiba Kisshomaru


Votre vie en tant qu'uchi-deshi devait être assez difficile à l'époque?
On n'avait pas d'argent bien sûr mais notre vie était pleine et intense. Je n'en garde pas vraiment de souvenir pénible. On n'avait pas le temps de penser à des choses superflues et dès qu'on avait un moment on dormait. (Rires)
Comme j'étais le dernier arrivé je devais continuer à donner les cours privés pendant que les autres disciples étaient au bureau et pouvaient boire du thé et discuter. Ce n'était vraiment pas drôle pour moi. Ils étaient tous là mais ils faisaient patienter les élèves pendant que je terminais une leçon pour que prenne la suivante! Je devais passer mon temps à enseigner et pratiquer le ventre vide. Mais c'est la vie au dojo.
Il y avait beaucoup de personnalités qui venaient prendre des leçons particulières. Et ça aurait été très grave si l'une d'entre elles avait été blessée suite à une projection un peu rude. Je me demandais toujours pourquoi je devais donner ces cours particuliers qui n'étaient pas du tout amusants mais c'est quelque chose que j'ai compris plus tard. Il y avait ce genre de moments difficiles. (Rires)

Vous donniez donc tous les cours particuliers?
Il y avait ceux que je donnais moi-même, et ceux où je venais comme assistant, en fait pour servir de partenaire au senseï et à l'élève. Là c'était différent et je sui vraiment reconnaissant d'avoir eu la chance d'accompagner Osenseï dans ces cours particuliers.
Il y avait par exemple Hioki Hidehiko. C'était un homme d'environ 65 ans qui était un des élèves personnels d'Osenseï. Nous étions donc toujours tous les trois et dans ces occasions Osenseï montrait énormément de techniques variées.
Comme monsieur Hioki était âgé, si il pratiquait dix minutes il fallait qu'il se repose cinq. En raison de son diabète il s'essoufflait très rapidement. Osenseï me regardait alors l'air de me demander si j'avais une question. J'en profitais immédiatement pour lui demander quelque chose. "Osenseï, dans cette situation…"
Lorsque je pratiquais le Judo je n'avais jamais posé la moindre question. C'était des moments sans prix. Avoir côtoyé Osenseï est le trésor que chérissent le plus ceux qui ont été ses uchi-deshis…

Il semble que Osenseï a eu pour vous une affection particulière.
Je crois oui. Osenseï a eu beaucoup de disciples. Il en traita certains avec une bienveillance particulière comme Mochizuki senseï dont il fut proche dans sa jeunesse ou moi dans la dernière période de sa vie. Il m'a projeté un nombre de fois incalculable! C'était sa manière de traiter les gens qu'il appréciait particulièrement. (Rires)

Il appelait à tout bout de champ pour savoir si j'étais là. J'étais chargé de donner beaucoup de cours particuliers mais il ne s'en souciait pas. Lorsqu'il quittait le dojo il appelait et disait de m'envoyer avec un bokken et un jo. J'avais des cours à donner, des entraînements particuliers ou des rendez-vous mais Osenseï ne s'embarrassait pas de ce genre de choses. (Rires)
J'étais uchi-deshi et il n'y avait rien d'autre à faire que de répondre immédiatement à son appel. Mais il n'appelait pas d'un endroit proche où on pouvait se rendre en une demi-heure ou une heure. Il appelait d'Osaka, Iwama, ce genre d'endroits. Ca arrivait en permanence.

Mais il était en même temps d'une gentillesse incroyable et prenait soin de moi comme un grand-père le fait avec son petit-fils. Il y avait par exemple ce genre d'histoires. Osenseï voulait se rendre au sanctuaire d'Iwama. Moi je terminai les cours privés et je me disais, enfin, je vais faire une rapide sieste. Le matin il y avait deux cours normaux puis deux ou trois leçons privées et je manquais souvent de sommeil.
Osenseï arrivait et me disait "Ah Shimizu, je vais aller à Iwama, viens avec moi.". Iwama était loin à l'époque et le trajet était long, il fallait plusieurs heures pour s'y rendre. Bien sûr je répondais avec empressement "Oui j'ai compris." et je commençais les préparatifs. Mais j'étais souvent fatigué et ma réponse devait manquer de vigueur. Il y a des moments où le corps commence à avoir du mal à suivre et Osenseï sentait évidemment ce genre de choses. Il venait alors cinq ou six minutes plus tard et me disait "Ah, Shimizu, aujourd'hui c'est bon, il n'est pas nécessaire que tu viennes.". Il avait compris toute la situation.
Osenseï a eu la bonté de m'utiliser énormément comme uke mais aussi de prendre soin de moi jusque dans ces détails.


Shimizu Kenji 05
Si le uke n'arrivait pas à suivre correctement Osenseï se mettait en colère


Dans une interview que vous avez donné sur Aïkidojournal vous dites qu'un jour Osenseï a fait irruption en se fâchant lors d'un cours et en disant que ce que les gens pratiquaient n'était pas de l'Aïkido.
Oui, concernant les détails techniques il était très strict. Il disait toujours "Ce n'est pas l'Aïkido que je pratique!"

Les démonstrations qui ont maintenant lieu au Budokan se déroulaient à l'époque à Hibiya. Mais on ne pouvait pas amener Osenseï en avance là-bas parce que si il voyait quelqu'un d'autre pratiquer il disait "Qu'est ce qu'il fait! Ce n'est pas de l'Aïkido!".
La salle était remplie et il y avait environ 2 000 spectateurs. Ce genre d'évènements était très embarrassant alors il ne fallait emmener Osenseï que pour le moment de sa démonstration.
Osenseï attendait au dojo et me disait "Ca a déjà commencé non? A quelle heure dois-je y aller?" Et d'un autre côté on me disait, "Shimizu, il ne faut pas que tu amènes Osenseï avant telle heure!" (Rires)
Osenseï disait les choses avec une franchise incroyable. Il ne savait pas faire de flatteries et il était très sévère.


Shimizu Kenji 02
En démonstration avec Ueshiba Moriheï


Quand Osenseï faisait une démonstration montrait-il la même chose qu'au dojo?
En fait j'ai toujours eu le sentiment qu'Osenseï ne donnait jamais sa pleine mesure lorsqu'il donnait les cours quotidiens.
Pas lors des grandes démonstrations publiques mais lors de démonstrations privées ou des cours particuliers il montrait des techniques qu'on ne voyait pas normalement. En les voyant je me disais "Ah oui évidemment on peut aussi faire cela comme ça", ou, "C'est donc ça le véritable bujutsu.".
Il y avait aussi des moment où je me disais en voyant certaines techniques que seul Osenseï était capable de les exécuter. Et ce sentiment était répandu chez les sempaïs. Seul Osenseï peut faire cela…

Osenseï était un de ces individus comme il n'y en a qu'un tous les cinquante ou cent ans dans le monde des bujutsu. C'était un génie.

Etait-ce des techniques qui ressemblaient au Daïto-ryu?
Hmm, sans doute. Mais Osenseï avait étudié de nombreuses écoles aussi cela pouvait aussi bien être des techniques de l'une ou l'autre école comme une chose qu'il avait créée. Je n'ai étudié qu'avec lui aussi je ne saurai pas vraiment dire.


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Osenseï était un de ces individus comme il n'y en a qu'un tous les cinquante ou cent ans


Qu'est ce qui différencie l'Aïkido des autres Budo?
L'essentiel je crois est sa philosophie extrêmement profonde. Plus on pratique l'Aïkido plus son étude est difficile. Mais même en prenant de l'âge on peut progresser.
Si on prend l'exemple du Judo ou du Karaté on atteint généralement son meilleur niveau pendant la jeunesse. Plus nos capacités physiques sont bonnes plus on est fort. En Aïkido notre force ne provient pas de qualités physiques mais de l'harmonie entre le corps et l'esprit. Ainsi paradoxalement l'efficacité continue à augmenter malgré l'âge.
C'est une chose qu'il est difficile d'exprimer avec des mots mais lorsqu'on est jeune il y a souvent un décalage entre ce que l'esprit veut faire et le mouvement du corps. En pratiquant longtemps l'Aïkido le corps et l'esprit ne font plus qu'un et plus le temps passe plus on devient efficace.

Les capacités physiques n'ont donc qu'une importance secondaire?
Il y a des gens qui semblent en parfaite forme physique qui meurent subitement aux premiers signes de la maladie tandis que des gens maladifs vivent très longtemps. On se demande alors ce qu'est la force d'un homme. Est-ce d'être fort pendant une période de sa vie lorsqu'on est jeune ou de vivre sa vie pleinement jusqu'au dernier instant?
La véritable nature de la force de l'être humain est une des choses dont on prend conscience en pratiquant longtemps l'Aïkido.

Lorsqu'on vieillit le physique change. Quand on est jeune les viscères travaillent bien et l'on est en forme. Quand on prend de l'âge le corps faiblit mais l'esprit s'affermit et c'est notre "kimochi" qui guide et compense l'affaiblissement musculaire et permet de vivre pleinement jusqu'à son dernier souffle.
Cela se traduit concrètement dans la technique où l'on aspire et utilise la force du partenaire.


Shimizu Kenji 07Shimizu Kenji 08Plus de quarante ans séparent ces deux photos. Ueshiba Moriheï et Shimizu Kenji, Shimizu Kenji et Shimizu Kenta. Une transmission ininterrompue


Comment définissez-vous le ki?
En Aïkido on parle souvent de ki mais c'est une idée abstraite qu'il est dur de comprendre.
Si on parle de ki il y a avant tout le kimochi, le travail du cœur. C'est de là que vient la vigueur et l'énergie. C'est un principe fondamental bien plus important que la force musculaire. La puissance découle de la force morale.
Quand on écoute les récits des survivants de la guerre on comprend que si le ki faiblit la mort est assurée. Sans nourriture ni espoir pour le lendemain seule la force morale (kiryoku) permet de survivre. Si l'on perd espoir on meurt. C'est le ki qui guide et dirige l'homme.

Plus qu'une énergie physique le ki est donc une force spirituelle?
L'âme est la source du ki.
Je ne voudrais pas que les gens se méprennent sur ce que je vais dire mais je ne crois pas que l'on puisse enseigner ce qu'est le ki. C'est une chose que l'on doit expérimenter et comprendre soi-même par la pratique.
Certaines personnes ne sont intéressées que par la technique et veulent devenir fortes en se concentrant dessus. Mais même en acquérant une solide technique, seule elle est inutile. Si l'esprit n'est pas fort lorsqu'il est nécessaire de faire face, le cœur fuira malgré la puissance du corps. Dans l'ancien temps dans l'entraînement du budo on utilisait le corps pour renforcer l'esprit pendant la pratique. Shin shin tanren, forger le corps et l'esprit. L'Aïkido est exactement cela, il sert à renforcer le corps et l'esprit de manière unifiée. C'est une chose très difficile pour l'homme.

Il ne faut pas se limiter à l'apprentissage de formes techniques. On débute par l'étude des formes, les kata, puis on les oublie pour rentrer véritablement dans la technique. Répéter simplement la forme nous fige et bloque notre évolution.


Shimizu Kenji 09
Pratiquer dans la joie


L'étude de la forme n'est donc que le premier pas.
Oui, quand on débute il est important d'apprendre précisément la forme correcte. C'est le kihon, la base. Mais si on reste figé sur le travail des kihon on ne peut plus avancer.

Enseignez-vous les techniques en décomposant les gestes ou dans un mouvement continu?
Personnellement je n'enseigne jamais en divisant la technique. Je le fais très occasionnellement pour expliquer un détail aux débutants mais dans l'entraînement habituel même s'il la technique n'est pas parfaitement juste la forme se lisse au fur et à mesure de la pratique.
Il ne suffit pas de répéter la technique. L'important est d'investir son esprit dans la pratique.

Vous enseignez dans de nombreux pays étrangers. Changez-vous votre façon d'enseigner?
Non, j'enseigne simplement ce que j'ai compris, tout ce que je sais. La personne qui faisait mes traductions dans le passé m'a dit un jour "Senseï, peut-on vraiment enseigner tout cela?". Bien évidemment! Les gens font des efforts, se déplacent et payent pour étudier, il n'y a aucune limite à ce que l'on montre, tout doit être enseigné. (Rires)

Voyez vous des différences dans la manière dont les gens pratiquent ou perçoivent l'Aïkido?
Oui il y en a beaucoup. A l'étranger les gens sont beaucoup plus réactifs à l'enseignement, ils pratiquent plus sérieusement. Au Japon les gens pratiquent l'Aïkido comme un passe-temps ou une méthode de santé. Et cela ne me dérange pas. Mais pour les européens cela va souvent au-delà du passe-temps. Aujourd'hui par exemple il y a au dojo au moins sept ou huit personnes qui sont venues d'Europe uniquement pour pratiquer.
Il y a au Japon des gens qui s'inscrivent et s'arrêtent quasiment sans avoir pratiqué. Parce qu'ils n'arrivent pas à tenir l'engagement qu'ils s'étaient fait ou qu'ils ne progressent pas comme ils l'avaient espéré. Ils disent alors que ce n'est pas quelque chose dont ils sont capables et arrêtent.
A l'étranger les gens pratiquent plus par passion et sont donc plus nombreux à continuer. Je vais en Allemagne depuis une trentaine d'années et il y a plus d'une centaine d'élèves qui pratiquent avec moi depuis ces débuts. C'est quelque chose qui me remplit de joie. En pratiquant pendant une aussi longue période les élèves comprennent évidemment l'Aïkido.


Shimizu Kenji 10
Des pratiquants de tous horizons et toutes nationalités se retrouvent chaque jour au Tendokan


Pourquoi à votre avis les budo ne sont pas populaires au Japon?
Le Japon est devenu une nation matériellement riche mais ce n'est pas la véritable richesse… Les gens ont perdu leurs repères et ne croient plus en rien. Aujourd'hui le Japon se cherche et se demande quelles valeurs il doit adopter.
Mais c'est une question qui va secouer le monde entier…

Vous allez venir donner un stage en France. Est-ce la première fois que vous venez y enseigner?
Non, j'avais déjà été invité il y a longtemps par Noro senseï. C'est une histoire assez drôle.

Un jour un des élèves anglais de Noro senseï est venu à l'Aïkikaï. Il était si puissant et musclé qu'on aurait dit un cheval! Il avait une force physique incroyable et les yudanshas qui se faisaient saisir ne pouvaient pas exécuter leurs techniques. Le maître qui donnait le cours est alors arrivé et lui a dit "Saisis-moi." Bien évidemment normalement personne ne le bloquait et tout le monde chutait. Mais l'anglais est resté immobile.
J'étais au bureau et j'ai vu apparaître le senseï hors d'haleine qui me dit "Shimizu, viens un peu par ici.". Je me demandais ce qui se passait et je croyais qu'il était en train de faire un malaise. Arrivé sur le tatami il me dit "Cet élève résiste, va pratiquer avec lui.".
Lorsqu'il m'a saisi j'ai senti qu'il était incroyablement fort et que je n'avais aucune chance de réussir à le projeter. Mais j'étais un pratiquant de Judo à la base et je l'ai fauché en même temps que j'effectuais la technique. Il s'est élevé dans les airs avant de s'écrouler avec un bruit de tonnerre. (Rires)
Ensuite lorsqu'il s'est relevé pour m'attaquer il faisait attention à ses jambes aussi et j'ai pu le projeter normalement.
Lorsqu'il est rentré il semble qu'il a raconté l'histoire à maître Noro et dit qu'il y avait un uchi-deshi impressionnant du nom de Shimizu. Quand Noro est revenu au Japon il est alors venu me voir et nous avons dîné ensemble. Plus tard à l'occasion d'un voyage en Allemagne il m'a invité à venir enseigner dans son dojo. C'était quelqu'un de vraiment drôle. A Paris il a été très gentil avec moi et m'a emmené dans des restaurants vraiment excellents!

Je ne suis pas revenu en France depuis cette époque mais j'ai maintenant un élève très sérieux, Pascal Olivier, qui enseigne en région parisienne et qui m'a demandé de venir. Il a étudié de longues années ici et je crois que c'est Christian Tissier qui lui avait parlé de moi.


Shimizu Kenji 12En pratiquant longtemps l'Aïkido le corps et l'esprit ne font plus qu'un et plus le temps passe plus on devient efficace


Vous connaissez Christian Tissier?
Pas vraiment. Il y a quelques années il est venu ici voir un cour. Je lui ai proposé de s'asseoir confortablement mais il est resté en seïza pendant toute la leçon. Nous avons ensuite discuté longuement. Comme il venait de l'Aïkikaï j'étais étonné qu'il me connaisse.

Les français aiment vraiment les arts martiaux. Je crois bien que c'est en France qu'il y a le plus de pratiquants. Tamura senseï aussi est en France je crois?

Oui.
Tamura senseï est vraiment quelqu'un de bien. Il était très gentil avec moi au hombu. Il était gentil avec tout le monde tout en restant très droit, sans jamais se laisser aller. Il a étudié très sérieusement les kihons avec Osenseï. Des personnes comme Tamura senseï savent vraiment manier le ken. Nous nous attaquions Osenseï au sabre et il nous traversait littéralement! (Rires)

J'avais un avis très tranché sur les gens que j'aimais ou n'aimais pas à l'époque. Il y avait parmi les sempaïs des personnes qui ne travaillaient pas sincèrement pendant les cours. Je venais d'arriver et quand l'un d'entre eux se retrouvait avec moi il me bloquait de toutes ses forces pour me montrer sa supériorité. Ils savaient aussi que je venais du Judo et voulaient me montrer que ça ne passait pas ici. Je les projetais alors violemment, surtout en utilisant le Judo au début. Disons plutôt que comme ils résistaient souvent de manière "vicieuse", en empêchant une technique ou en n'attaquant pas correctement je finissais par les projeter avec une technique de Judo. Combien de fois Osawa senseï m'a repris en me disant que nous n'étions pas dans un dojo de Judo. (Rires)
Il me disait "Tu as encore utilisé une technique de Judo." Et je répondais "Euh… mon partenaire venait vraiment puissamment et c'est venu spontanément." A l'époque je les projetais tous ainsi jusqu'aux 4ème dan.

A partir de quel âge acceptez-vous les enfants au Tendokan?
Cinq ans. Ils apprennent à se déplacer, chuter, l'étiquette. Ensuite à partir du collège ils commencent à venir pratiquer avec les adultes. Mais il ne faut pas se presser en Aïkido. Nous avons la chance de ne pas avoir d'échéances comme en sport où il faut préparer le jeunes pour les jeux Olympiques.


Shimizu Kenji 13
Cela se traduit concrètement dans la technique où l'on aspire et utilise la force du partenaire


Est-il important de travailler les armes en Aïkido?
Je ne crois pas. Aujourd'hui il y a de plus en plus de professeurs qui enseignent le ken mais dans le temps Osenseï se fâchait si on pratiquait trop le sabre. Il disait "L'Aïkido c'est le taïjutsu alors étudiez profondément le taïjutsu.".

Dans l'entraînement il est bon de varier les situations d'attaques et dans ce sens cela est utile de travailler contre des attaques au ken, au jo ou au tanto. Mais le travail sabre contre sabre ne me semble pas nécessaire. Les gens qui veulent étudier cela peuvent pratiquer le Kendo.
Aujourd'hui les gens parlent d'Aïkiken, Aïkijo, et il règne une grande confusion sur ce qu'est l'Aïkido. L'essence de l'Aïkido est le taïjutsu, il faut garder cela à l'esprit. Mais on utilise le sabre pour apprendre le riai, les principes.
Physiquement il est souvent plus confortable de pratiquer le ken ou le sabre. On ne finit ni projeté ni immobilisé. (Rires)

Est-ce qu'Osenseï utilisait des termes comme Aïkiken ou Aïkijo?
Je ne les ai pas entendus de Osenseï lui-même mais on les utilisait couramment entre nous au dojo.

Osenseï entrechoquait-il les armes lorsqu'il démontrait une technique?
Non. Tout était fait grâce à son déplacement. Mais on arrivait même pas à attaquer! Et quand on attaquait on était instantanément coupé ou projeté. (Rires)
Il lisait votre intention. Si on peut lire en vous le combat est terminé d'avance. Il avait acquis une sorte de clairvoyance à force d'entraînements. Il maîtrisait le dokushinjutsu, l'art de lire dans le cœur d'autrui.

Osenseï était quelqu'un d'une sagesse incroyable. Dans le monde des bujutsu c'est quelqu'un qui a amené une sagesse immense. Personne ne lui était comparable.

Quel type de bokuto utilisait Osenseï?
Un bokken classique. Quand il était plus jeune il en utilisait aussi parfois un plus épais pour frapper des makiwara. Mais ce n'était pas le cas à mon époque et je le sais parfaitement puisque c'est moi qui portait ses armes et les lui donnait.
Il en avait aussi un fin qu'il utilisait surtout lorsqu'il faisait ses prières.

Osenseï pratiquait-il ou enseignait-il des katas aux armes?
Je ne crois pas. Mais bien que j'ai été son principal uke je n'étais pas avec lui en permanence aussi je ne peux pas dire que ça n'est jamais arrivé. Seulement je ne l'ai jamais vu enseigner ce genre de choses.
Osenseï n'aimait pas beaucoup que l'on pratique le ken. Il disait toujours "Pratiquez le taïjutsu intensément!"


Shimizu Kenji 14
On débute par l'étude des formes, les kata, puis on les oublie pour rentrer véritablement dans la technique


Le travail à genoux est-il important?
Dernièrement je ne fais plus beaucoup de suwari waza. Quelle que soit la manière de l'envisager ce ne sont pas des mouvements naturels et cela abîme énormément les articulations du genou.
Marcher seul à genoux est bon pour renforcer les jambes et les hanches. Mais lorsqu'on pratique à deux on commence généralement à forcer. Ce type de travail ajoute une charge considérable au genou et on finit souvent par se blesser.

Dans le passé ce genre de techniques était indispensable parce que l'on vivait à genoux. De nos jours ce n'est plus le cas et le risque de blessure est trop élevé à mon avis pour que ce type de pratique soit indispensable.
Dans la plupart des activités physiques on se blesse énormément aux genoux. Une fois blessé il est difficile de récupérer c'est pourquoi il est important de pratiquer en les préservant.

Maître Ueshiba était réputé pour sa force extraordinaire. Avez-vous été témoin d'évènements particuliers?
Oui, Osenseï était réputé pour sa force depuis sa jeunesse. Je me souviens d'une fois où il m'a appelé pour le masser. Il était assis, vêtu d'un kimono et il me dit "Shimizu, masse-moi un peu le dos." Je me suis dit qu'il ne fallait pas que je le masse trop fort alors j'y allais doucement et il m'a dit "Tu es en train de masser là? Tu n'as vraiment aucune force." (Rires)
J'étais jeune et je me suis dit "Ok ce ne sera pas ma faute s'il arrive quelque chose." et j'ai commencé à le masser de toutes mes forces. Il n'a pas bougé d'un millimètre! J'étais stupéfait. C'était incroyable.
Plus que des démonstrations de force pure c'est dans ce genre de moment que je voyais la véritable puissance d'Osenseï. Son esprit habitait son corps et son centre était ferme. Je me demandais comment il était devenu aussi fort. C'était quelque chose d'inimaginable d'autant qu'il était déjà âgé de 80 ans à l'époque.

Osenseï était quelqu'un de particulier et il y a de nombreuses histoires qui le prouvent. Un des sempaïs m'a par exemple raconté cette histoire. Un jour Osenseï l'appelle et lui dit "Un visiteur vient au dojo, va le chercher et guide le jusqu'ici." Le disciple lui demande alors si il a rendez-vous avec quelqu'un mais il lui répond que non! Il lui demande alors comment il peut savoir que quelqu'un vient et Osenseï lui dit "Une personne attend près du marchand de tabac au coin. Elle est habillée en blanc et porte un chapeau. Va la chercher."
Le disciple est sorti en se disant qu'Osenseï racontait des choses qui n'avaient pas de sens. Mais il tombe nez à nez avec une personne telle que l'avait décrite Osenseï! Il lui demande alors si elle vient voir Osenseï et elle lui répond "Oui vous avez deviné juste. Mais je ne trouvais pas le dojo. Etes-vous un de ses disciples?" "Oui, Osenseï m'a envoyé vous chercher." "Comment? Mais je n'ai prévenu personne." Le visiteur autant que le disciple étaient stupéfaits. (Rires)
Il y avait ce genre de choses. Soudain Osenseï voyait simplement la personne dans son esprit. C'est une histoire véritable que Mochizuki senseï m'a racontée.

Osenseï était à la fois un grand homme et un excentrique. Mais ce n'était pas un dieu ou quoi que ce soit. Il lui arrivait de trébucher ou tomber comme tout homme et dans ces moments je me disais qu'il n'était pas différent de mon père.
Mais pour ce qui est du bujutsu il était incomparable. Lorsque j'ai commencé l'Aïkido on m'avait dit qu'il était le dernier des bujutsuka du Japon. C'était sans doute le dernier mais surtout le plus grand. Nous avons vraiment eu un grand bonheur.

Où Osenseï résidait-il principalement? A Iwama, Tokyo, chez des élèves?
Pendant les sept années que j'ai passés à ses côtés il vivait principalement au hombu et voyageait peu.


Shimizu Kenji 15
Avec le temps la pratique doit permettre au corps et à l'esprit de ne faire qu'un


Quels sont les maîtres qui vous ont le plus marqué?
A part Osenseï, Osawa senseï. Nous étions très proches et avions presque une relation père fils. Il m'a enseigné beaucoup bien au-delà de l'Aïkido.
Je devais donner énormément de cours particuliers à l'époque. Et j'avais toujours l'air d'avoir le ventre vide. Beaucoup d'élèves me disaient alors "Est-ce que vous êtes libre ce soir Shimizu senseï?" Je répondais "Pour être libre je suis libre." Et ils m'invitaient à dîner. J'étais tellement content que j'acceptais toujours.
Finalement Osawa senseï entendit parler de ces invitations et il vint me voir. "Il paraît que tu as encore été invité à dîner. Tu ne comprends probablement pas ces choses là mais si tu es invité trois fois tu dois au moins refuser deux fois. Une fois passe…"
Il avait la gentillesse de m'expliquer ce genre de choses. Aujourd'hui je comprends bien sûr mais sur le moment je me demandais pourquoi je devais refuser. Si il ne m'avait pas enseigné ce genre de choses je n'aurai jamais su comment me comporter. (Rires)

Une des choses qui m'a rendu le plus heureux est qu'on disait à l'époque que depuis que j'étais arrivé Osenseï et Osawa senseï avaient rajeunis. C'était probablement ma naïveté.

…?
Par exemple le second cours du matin était celui d'Osawa senseï. Et il m'appelait souvent au hombu de chez lui. Il me disait "Aujourd'hui je ne me sens pas très bien, donne le cours à ma place.". Je répondais "Bien, je m'en occupe. Prenez soin de vous.". Et cela a eu lieu de nombreuses fois. Il disait alors à mon frère aîné "Ton petit frère est vraiment frais.".
A l'époque Osawa senseï était huit ou neuvième dan. Lorsqu'il appelait au dojo et demandait qu'on le remplace les uchi-deshis répondaient tous "C'est impossible, nous sommes incapables de vous remplacer.". Mais moi je répondais joyeusement "Bien j'y vais immédiatement.". (Rires) Je voulais juste faire les choses bien et qu'il prenne le temps de se reposer.

Il y a aussi cette autre histoire. Avec Osawa senseï et Kisshomaru senseï nous allions souvent au dojo d'Odawara qui était l'un des plus importants parce qu'il était un des contributeurs majeurs de l'Aïkikaï. Chaque semaine j'y allais une fois avec Osawa senseï et une fois avec Kisshomaru senseï.
Un jour nous nous sommes trompés avec Osawa senseï et nous sommes arrivés avec une heure d'avance. Juste avant de mettre les hakamas je m'en suis rendu compte et je le lui ai signalé. Il me dit alors "Ah c'est vrai. Bon allez, si nous faisions un peu de Judo?"
Il y avait une grande différence d'âge entre nous mais il était très bon judoka, 3ème ou 4ème dan. J'avais aussi pratiqué le Judo intensément et j'étais 4ème dan. Comme il avait vraiment l'air de vouloir en faire j'ai fini par accepter.
Nous nous mettons en garde et il me dit "Fais une technique.". Mais c'est Osawa senseï alors je n'ose pas. En plus je me dis que si je lance une attaque je vais être immédiatement contré. Il me dit "Ne sois pas timide, allez, viens.". Je lui demande plusieurs fois si je peux vraiment et il me répond à chaque fois "Mais oui bien sûr.".
Ma technique favorite était uchi mata. Je tente de l'exécuter et pan! Osawa senseï s'envole. Il se relève et dit "C'est étrange.".
Comme je pensais qu'il allait me contrer et qu'il me disait d'y aller à fond je m'étais totalement engagé et j'avais réussi à le projeter. On a recommencé comme ça au moins cinq ou six fois et la technique est passée à chaque fois. Il me dit alors "Tu es vraiment puissant hein.". Physiquement c'était assez évident puisque j'aurai pu être son fils.
Le lendemain mon frère m'appelle et me dit "Il paraît que tu as fait du Judo avec Osawa senseï hier.". Je lui réponds que oui, comme il a insisté nous avons un peu pratiqué. "Il paraît que tu as passé ton temps à le projeter violemment.". Je lui ai dit que je ne l'avais pas tant projeté mais il me dit "Même si il te le demande c'est tout de même ton maître. On ne projette pas son professeur ainsi!". (Rires) J'étais vraiment insouciant.

C'est une question un peu impertinente et je vous prie de m'en excuser mais pour quelles raisons avez-vous quitté l'Aïkikaï?
J'ai longtemps gardé le silence mais je pense que c'est une chose dont je peux parler librement aujourd'hui après tout ce temps. Je me suis querellé avec Toheï senseï. C'est avec Toheï senseï que je me suis disputé mais c'est Kisshomaru senseï qui s'est irrité.

A l'époque je devais donc donner des cours en de nombreux endroits. Après le départ de Tamura senseï j'ai été celui qu'on envoyait dans les endroits les plus importants et on m'avait aussi attribué les cours aux personnalités les plus en vues. Dit comme cela ça paraît imposant et je m'excuse de parler de ces vantardises mais c'était surtout une responsabilité épuisante.
Kisshomaru senseï avait donc la gentillesse de m'employer à ce genre de choses, m'envoyant ici et là, au parlement, dans les plus grandes entreprises, et j'étais en quelque sorte utilisé comme la figure de proue de l'Aïkikaï.
C'est alors que Toheï senseï est revenu de Hawaï. Les gens lui parlaient de moi et il s'est mis à dire "Etes-vous en train de créer le Shimizu-ha?!". Il a alors commencé à venir dans les endroits où j'enseignais. Il demandait qui était l'enseignant. On lui répondait Shimizu senseï. Il disait alors "Ce genre de ikkyo n'est pas correct! Un shiho nage comme ça ne va pas." ou d'autres choses impolies. Je me suis alors querellé avec lui. Et alors que c'est Kisshomaru qui m'avait envoyé ici et là pas un instant il n'a pris la peine d'expliquer que je ne faisais qu'obéir et allait là où l'on m'envoyait.

Kisshomaru senseï ne me soutint pas et Osawa senseï était dans une position délicate au milieu de tout ça. J'ai alors annoncé que je quittais le dojo. C'était au milieu de l'année 1970.

Vous n'avez jamais regretté votre décision?
Non. Il y avait un avocat du nom de Sugimoto qui conseillait l'Aïkikaï sur de nombreux sujets. Quelques années après cette histoire on lui a demandé de me rencontrer pour me convaincre de revenir. Cela a duré pendant près d'un an mais je n'ai jamais accepté.
C'est parce que j'ai marché seul que j'en suis là aujourd'hui. Le hombu est un navire de centaines de milliers de tonnes qui avance, qu'il pleuve ou qu'il vente. Ici nous sommes comme un petit bateau d'une tonne. S'il pleut nous devons écoper et si le vent souffle fort nous devons équilibrer l'embarcation. (Rires) Même la nuit on ne peut fermer l'œil. C'est une question de survie. Je suis habitué à cela et c'est en vivant ainsi que nous sommes arrivés jusque là. Cela a affermi notre esprit.


Shimizu Kenji 01
Kenji Shimizu senseï


De nos jours la pratique des maîtres présente énormément de différences. Que pensez-vous de l'évolution de l'Aïkido?
C'est une question très délicate. Il y a de bonnes et de mauvaises choses. Malheureusement les mauvaises sont plus nombreuses.
Je ne pense pas que la différence de forme soit quelque chose de mauvais en soi. J'essaye de transmettre l'Aïkido qu'Osenseï nous a enseigné. Mais en me regardant certaines personnes peuvent avoir l'impression que ce que je fais est différent de ce qu'il faisait. Mon corps et mon esprit sont différents de ceux du fondateur et il est impossible que j'exécute les techniques exactement de la même manière.
Que les gens qui ont étudié avec Osenseï adaptent leur pratique à leur personne est normal et naturel. Mais faire quelque chose de fondamentalement différent ne me semble pas approprié.

Est-il important de connaître les fondements de la culture japonaise?
Hmm, c'est une autre question à laquelle il est difficile de donner une réponse tranchée… Cela dépend de l'individu et personnellement ce n'est pas un sujet que j'ai beaucoup étudié. Pour moi c'est une chose que l'Aïkido nous révèle par la pratique. Je pense que si l'on découvre l'essence d'une chose cela nous permet de comprendre toutes les autres.
En atteignant un point élevé on peut voir au loin si on garde l'esprit et les yeux ouverts. (Rires) Notre point de vue s'élargit alors et notre propre achèvement nous permet de découvrir et comprendre celui des autres.

Quelle qualité le pratiquant doit-il chercher à développer?
Il est important de développer l'instinct juste, d'apprendre au corps à agir spontanément en accord avec les lois de la nature. Les techniques s'ajoutent mais ce n'est pas avec la tête qu'on doit les comprendre mais avec le corps. Dans les moments critiques lorsque l'on est attaqué c'est le corps qui réagit naturellement.

L'Aïkido s'étudie par la répétition. La force de la pratique constante est qu'elle permet d'apprendre avec le corps. Le kokyu, la capacité de lire le ma aï, sont des choses que l'on doit sentir avec son corps afin de pouvoir continuer à progresser. La technique se développe ainsi naturellement avec le temps.
Mais la forme est aussi quelque chose que l'on doit abandonner pour avancer. Il faut l'étudier précisément mais ne pas en être prisonnier. On ne la perd pas mais elle devient une partie de vous-même et vous l'oubliez parce que vous n'en avez plus conscience. Si vous en êtes encore conscient vous ne pouvez plus avancer.
C'est comme une tasse qui serait pleine, il n'est plus possible d'y mettre quoi que ce soit de nouveau. Pratiquer au point que la technique devient si naturelle qu'on l'oublie est ce qui nous permet de préserver notre capacité à apprendre de nouvelles choses…
C'est quelque chose de très proche des concepts du zen.

Vous avez écrit un livre sur le zen et l'Aïkido avec le professeur Kamata Shigeo…
C'est surtout Kamata senseï. Moi je n'ai abordé que l'aspect technique et anecdotique. (Rires)

Vous avez étudié le Zen?
Il y a un temple appelé Ryutakuji où Yamaoka Tesshu pratiquait le zen à Mishima près de Shizuoka. J'étais proche du supérieur de ce temple qui est aujourd'hui disparu, Suzuki Sochu. Un jour que nous mangions ensemble il me dit "Le saké doit être bu en grande quantité, la nourriture doit être mangée en abondance.".
Il était nettement plus âgé que moi et je lui dis "Senseï pardonnez-moi mon impolitesse mais malgré votre âge vous buvez des quantités incroyables de saké.". Il me répondit "C'est parce que je suis toujours vide.". (Rires)
C'était vraiment quelqu'un de particulier. Et il a eu la gentillesse de me faire deux magnifiques calligraphies de Tendo. Celle qui est accrochée dans le dojo et une autre superbe qu'il a faite en étant ivre. (Rires)

Plutôt que d'aller écouter les leçons de ces personnes j'aime aller manger et boire avec eux car leur véritable nature apparaît. Je n'aime pas beaucoup aller au temple pour écouter les prêches des bonzes même s'ils disent bien sûr des choses intéressantes. Je préfère les entendre parler naturellement de choses simples.
Même un bonze lorsqu'il s'adresse à une large assemblée ne parle pas naturellement. C'est son personnage dans son costume qui s'adresse à un public. Mais c'est l'homme nu qui m'intéresse.

Vous avez cette magnifique calligraphie au shomen mais je n'ai pas vu de kamidana?
Je n'ai pas de kamidana au shomen parce qu'il y a des gens qui sont shintoïstes mais aussi des bouddhistes, des chrétiens, des gens de toutes religions qui viennent s'entraîner.

Les cultures occidentales et japonaises peuvent paraître très éloignées. Par exemple le christianisme considère que la vie est quelque chose de fondamentalement merveilleux tandis que le bouddhisme enseigne que la base de la vie est la souffrance et qu'on ne peut atteindre le merveilleux qu'en la surmontant. Mais la nature humaine est la même.
Que le pays soit différent, que les coutumes soient différentes, l'homme a la même essence. Et le but de l'Aïkido est de se réaliser en tant qu'être humain.


Shimizu Kenji 17
Calligraphie de Suzuki Sochu, Tendo, la Voie du ciel


La pratique a donc principalement un but spirituel?
L'Aïkido est un Budo et sa pratique implique évidemment de chercher à développer sa compétence martiale. Mais aujourd'hui l'Aïkido tend à se limiter à la pratique de formes. C'est bien sûr quelque chose d'essentiel mais que l'on surestime. C'est une chose qui me préoccupe beaucoup.

Dans certains dojo la posture dès que l'on porte le keïkogi est "fabriquée", empruntée, les gens jouent un rôle. La force que l'on peut percevoir n'est pas la véritable force.
Avec le temps la pratique doit permettre au corps et à l'esprit de ne faire qu'un. Plus on s'affermit plus on devient souple et doux avec un esprit fort. Ceux qui paraissent forts en surface sont ceux qui n'ont pas confiance en eux. Les gens qui sont véritablement forts n'ont pas besoin de l'exhiber.

C'est cette force que je voudrais acquérir et aider les gens à obtenir. Pas une technique forte mais la capacité à endurer, persévérer. Le courage et la force morale sont l'essence de la véritable force de l'homme.


Shimizu Kenji 16

Shimizu Kenji est l'auteur d'un livre et de deux DVD.


affiche shimizu sensei 02 2010 V3 Fr web

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david 02/02/2010 19:03


Bonjour Léo,

le passage racontant l'anecdote où O senseï sait a l'avance qu'il a un visiteur m'ammène a poser la question suivante:

Les témoignages de ce types sont nombreux concernant O senseï et son 6ème sens notamment le fait qu'il "sentait" l'attaque avant qu'elle arrive.

Pensez-vous que ces témoignages sont véridique où est-ce que ce ne sont que des histoires pour embellir la légende (si besoin en est?) ?

Il reste qu'il reste un budoka de légende et qu'il devait probablement "sentir" l'intention d'attaque de l'adversaire mais de là a visualiser le visiteur...

Par contre j'ai déjà lu qu'il voyait un point blanc qui lui indiquait l'endroit de l'attaque a venir et je trouve cela plausible.

Qu'en pensez-vous?

Salutations mystiques ;)


Léo Tamaki 02/02/2010 19:16





Bonjour David,


 


Il nous est impossible de trancher et de dire si un événement auquel nous n'avons pas assisté est véridique ou pas. Au cours de mon
cheminement martial j'ai eu l'occasion d'être témoin et de subir des choses que je ne pensais pas possibles. Des expériences qu'il ne sert à rien de rapporter car on ne peut y croire à moins de
les avoir vécues. Des choses que j'étais le premier à croire embellies.


 


Il est probable qu'une partie des faits qui sont attribués à Ueshiba ont été embellis. Mais il est aussi possible que certains soient tombés
dans l'oubli. Concernant cette histoire en particulier il est à noter que Mochizuki senseï qui fut le disciple de plusieurs maîtres de premier plan ne rapport ce type d'histoires qu'à propos
d'Osenseï. Comme c'est le cas d'autres disciples.


 


Quand au fait de sentir une attaque avant qu'elle arrive j'ai rencontré plusieurs maîtres qui avaient des compétences phénoménales dans ce
domaine. Je suis donc certain que Ueshiba possédait cette faculté.


 


Sincères salutations,


 


Léo


 




Vianney 22/01/2010 20:34


Bravo pour cette magnifique interview, la lecture en était passionnante ! Le dernier weekend de février devrait l'être tout autant...

Cordialement,
Vianney


Léo Tamaki 22/01/2010 20:44



Merci pour la lecture et à fin février alors :D

Léo



Maxime 22/01/2010 20:03


Merci pour ce trés bel interview.


Léo Tamaki 22/01/2010 20:10



Merci pour la lecture ;-)

Léo



Tangi 21/01/2010 14:15


Konichiwa !

Persévérence, se polir avec des formes pour s'en détacher, une technique sans coeur est creuse, acquérir la lecture de l'intention, corps et esprit doivent devinr un ds notre vie.....

ca sent la grande classe et la lecon pour les pratiquants sincères, d'ou qu'ils viennent !

je retroune me polir, avec mon crane de galet, c'est déjà un début ;-)

Amicalement, Tangi


Léo Tamaki 22/01/2010 11:50



Bonjour Tangi,

Shimizu senseï est à mes yeux un véritable maître et son message dépasse je crois les limites de sa discipline. Content qu'il t'ai toouché.

Bon pollissage ;-)

Amicalement,

Léo



DG 21/01/2010 11:22


Décidemment, il s'agit d'un personnage que j'apprécie beaucoup. Que ce soit dans les interviews où lors du stage auquel j'ai pu assister, je retrouve beaucoup  de similitudes d'approche avec
ce que j'ai pu percevoir chez Maître Nocquet.


Léo Tamaki 22/01/2010 11:48



Une chose de plus qui me fait regretter de ne pas avoir rencontré ce maître...

Léo