Budo no Nayami

Rester élève

12 Septembre 2015 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Article originellement paru dans le n°54 de l'édition française d'AïkidoJournal.

 

 

Il est fréquent et politiquement correct de dire qu'un enseignant apprend autant de ses élèves, qu'ils apprennent de lui. Bien entendu, enseigner permet de prendre conscience de choses qui nous auraient sans douté échappées si l'on était simplement resté élève. Les questions qui nous sont posées par les pratiquants, et la façon dont ils résolvent les problèmes, sont notamment de riches sources d'évolutions. Pour autant cela n'est qu'un des éléments, et probablement le moins important, qui permettent à un adepte de progresser. Les autres moyens principaux étant la pratique, la recherche, et enfin l'étude auprès d'un maître.

 

Kuroda Tetsuzan, Léo Tamaki, Isseï Tamaki, Julien Coup, Tanguy Le Vourc'h

Kuroda Tetsuzan, Léo Tamaki, Isseï Tamaki, Julien Coup, Tanguy Le Vourc'h

Shu ha ri

Le processus d'enseignement des Budos se caractérise par les étapes shu, ha et ri. En simplifiant, shu est l'étape de l'imitation. C'est une période durant laquelle l'élève doit imiter le maître. L'essentiel est de reproduire de façon aussi fidèle que possible ce qu'il réalise. C'est une étape frustrante, qui ne laisse pas de place à l'interprétation. Mais elle permettra à l'adepte de découvrir les principes et stratégies de la discipline, et surtout l'obligera à s'oublier soi-même en mettant de côté ses préférences et réflexes naturels.

Les uchi-deshis personnifient parfaitement cette période. Si l'on considère que les élèves d'Osenseï s'entraînaient une moyenne de trois heures quotidiennes, et que nombre d'entre eux partaient enseigner après quelques années, on peut prendre le chiffre de 5 000 heures comme indicatif de la durée MINIMALE de la période de shu. Pour des pratiquants "moyens" qui s'entraînent deux fois une heure et demie par semaine hors vacances scolaires et font quelques stages, cette période durerait donc… vingt à trente ans.

 

La période ha est celle de l'exploration. L'adepte est alors capable de reproduire fidèlement et avec une certaine efficacité les formes qu'il a étudiées. Etant souvent devenu enseignant, il commence à expérimenter les possibilités que peuvent offrir des variations, et même des changements importants dans ce qu'il a appris. Me considérant à cette étape, je n'ai aucune idée de sa durée moyenne, mais je crois qu'on peut imaginer sans grands risques qu'elle prend AU MINIMUM autant de temps, c'est à dire 5 000 heures. C'est une étape que connaîtront peu de pratiquants.

 

Et c'est enfin ri, la période de la maîtrise. A ce stade l'adepte n'agit plus en réaction à l'enseignement qu'il a reçu, ne cherchant ni à le copier, ni à s'en écarter. Sa pratique pourra être proche, comme très différente de celle de son maître. Elle sera dans tous les cas une incarnation libre et légitime de la discipline. Rares sont naturellement les adeptes qui atteignent ce stade.

 

Si métaphoriquement la période shu correspond à l'enfance où l'on imite ses parents, et la période shu à l'adolescence où l'on agit en réaction à eux, ri correspond à l'âge adulte. Celui où nos actes, similaires ou différents, ont le poids des enseignements reçus et de nos expériences.

 

Bien entendu ceci est une présentation simplifiée de shu ha ri. En pratique les stades sont perméables, et les allers-retours entre les différentes étapes, nombreux.

 

Tamura Nobuyoshi

Tamura Nobuyoshi

Les enseignants contemporains

S'il y a encore des enseignants qui ont pu consacrer des milliers d'heures à leur formation, ce n'est pas le cas de la majorité d'entre eux. Beaucoup de professeurs transmettent ainsi alors qu'ils sont encore dans la première étape du cycle, et qu'ils n'ont pas encore la maîtrise des formes.

Il n'y a pas lieu de se lamenter ou de s'indigner. Le monde évolue, et il serait illusoire de croire que l'on peut fonctionner comme il y a plusieurs siècles, ou même quelques décennies. L'exigence d'efficacité martiale n'est évidemment plus celle des guerriers pour qui le champ de bataille était une possibilité réelle, et si l'on envisage la discipline dans la perspective d'une diffusion large, l'on doit s'accommoder d'une relative baisse de niveau. Cela n'est pas dramatique s'il reste au sommet une poignée d'experts qui permettent de conserver l'essence et le plus haut niveau de la pratique.

 

Là où un problème se pose, c'est lorsque les enseignants confondent la position qui leur a été confiée avec la maîtrise. Assurément, peu imaginent faire partie des grands maîtres. Mais sans doute plus nombreux sont ceux qui, après une quinzaine d'années et quelques "dans", considèrent maîtriser les bases. Sans se douter qu'ils sont sans doute encore dans la période shu.

Aujourd'hui, en France comme dans le reste du monde, le Japon ne faisant pas exception, nombre d'enseignants n'ont simplement pas encore la maîtrise qui permettrait de passer à l'étape ha. Il leur faudrait ainsi non seulement éviter des interprétations personnelles, mais aussi et surtout rester élèves en parallèle de leur position d'enseignant. Sous faute de quoi l'Aïkido continuera sa déliquescence sur sa pente actuelle…

 

Shimizu Kenji

Shimizu Kenji

Hino Akira

Hino Akira

Rien ne saurait remplacer le statut d'élève

Si l'étape ri est celle de la maîtrise, et d'évidence ne nécessite plus d'être élève, ce n'est pas le cas des stades préalables. Shu bien entendu, mais aussi ha. Car l'homme a la mémoire courte. Car l'adepte a besoin de continuer à raffiner son exécution des bases et leur compréhension, pour pouvoir explorer et extrapoler de façon pertinente.

 

A titre personnel, je suis chaque année environ 130 heures de cours auprès de Kuroda senseï, 130 auprès de Hino senseï, et quelques dizaines auprès de maîtres tels que Kono Yoshinori, Tada Hiroshi, Shimizu Kenji, etc… Et ce sont ces trois cents et quelques heures de pratique qui nourrissent mes recherches et réflexions, et sont à la base des plus de mille heures que représentent mes entraînements personnels et les cours et stages que je donne annuellement.

 

J'ai la chance d'être professionnel. Si cela implique certains sacrifices, cela permet en contrepartie de consacrer des centaines d'heures à l'étude et la pratique, hors cours et stages où j'enseigne. Si chacun ne peut évidemment en faire autant en raison de sa situation professionnelle et familiale, je crois qu'il est essentiel que chaque adepte qui n'a pas atteint la maîtrise continue, indépendamment des décennies de pratique et des grades et titres obtenus, à rester élève de façon régulière.

 

Kuroda Tetsuzan

Kuroda Tetsuzan

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Yann B 22/10/2015 18:44

Merci Léo pour ce petit rappel.
Je me demande toutefois si on doit dire franchement aux debutants qu'il faudra une vie (pour les plus jeunes) pour atteindre la maitrise de l"art. Il n'y aura plus grand monde lors des rentrée

Bob 27/10/2015 21:32

De qu'elle maîtrise parle t'on? Existe t'elle vraiment n'est ce pas tout simplement, une recherche perpétuelle?
Quel que soit le dan obtenu, il est toujours attribué par des humains, avec leurs doutes et leurs certitudes! Ce ne sont pas des dieux et ce quel que soit leur niveau ou nombre d'années de pratique!