Budo no Nayami

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

3 Février 2016 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

A l'instar des maîtres Hino ou Kuroda, Irie senseï fait partie de cette génération de maître qui a théorisé la pratique martiale pour rendre son enseignement plus rapide et efficace. Célébré pour son excellence technique, il est aussi connu pour son ouverture et sa générosité dans son enseignement. Il partage avec nous sa vision du Budo, du sens de la tradition et de l'enseignement. Rencontre avec un des derniers géants du Budo.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Comment avez-vous débuté les arts martiaux ?

J'ai débuté le Hakko ryu en 1969. Je connaissais depuis longtemps Okuyama Toshio senseï qui est devenu l'actuel et second soke, car nous étions à l'école primaire et au collège ensemble. Je connaissais donc le Hakko ryu de nom, mais je ne savais pas vraiment en quoi ça consistait.

J'ai donc frappé à la porte de l'école et m'y suis engagé un jour de 1969.

 

Qu'est-ce qui vous a poussé à faire cette démarche ?

Pour être sincère… j'avais beaucoup de temps libre. (rires) J'avais donc entendu parler du Hakko ryu et ça a éveillé ma curiosité. Je n'étais pas d'un tempérament bagarreur et je n'avais pas d'objectif "guerrier".

Je voulais m'investir dans quelque chose sans trop savoir quoi, et j'ai frappé à la porte de l'école. J'ai tout de suite été accroché, et je peux dire sans mal que le Hakko ryu a changé ma vie. Malgré tout ce qui a pu se passer par la suite, ma gratitude est intacte pour l'impact positif que cela a eu sur ma vie.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Quel âge aviez-vous ?

J'avais vingt ans.

 

Aviez-vous pratiqué d'autres disciplines auparavant ?

Je faisais l'idiot comme tout le monde et j'ai fréquenté des dojos de Karaté et d'autres disciplines à l'époque du lycée car il y en avait beaucoup à Omiya. Mais je ne pratiquais pas sérieusement. J'ai aussi fait du Judo lors des cours obligatoires durant ma scolarité. Au final on peut résumer en disant que je ne savais rien du Budo lorsque j'ai débuté le Hakko ryu. (rires)

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Comment se sont passés vos débuts ?

Dès mes débuts j'ai pratiqué quotidiennement. C'était très dur et le seul souvenir que j'en garde aujourd'hui est la douleur constante !

On ne recevait pas réellement d'instruction. On nous disait "Saisis !", et bam !!! Après deux jours je n'en pouvais déjà plus. Beaucoup remerciaient et ne revenaient jamais. Ca a duré des mois ainsi.

 

Et vous ne vous blessiez pas ?

Si, il y avait beaucoup de blessures. J'étais blessé à longueur d'année, et certains endroits de mon corps en sont définitivement marqués. Mais nous pratiquions au maximum de notre habileté pour éviter les blessures graves. Nous apprenions à "fuir" !

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Etait-ce Okuyama Ryuho, le fondateur du Hakko ryu qui enseignait ainsi ?

Oh non, ce n'était pas shodaï soke. C'étaient les shihans de l'époque. Ce sont eux qui enseignaient aux débutants. Okuyama senseï s'occupait uniquement de l'entraînement des shihans. A part cela il n'enseignait qu'à l'occasion de certains stages. Mais dans ces occasions il ne s'agissait pas d'un enseignement individuel. Il montrait simplement et les gens reproduisaient.

 

Il n'y avait donc pas beaucoup d'occasion de recevoir sa technique ?

En effet. Mais c'est arrivé relativement vite pour moi car je suis devenu shihan en 1971.

 

Second à partir de la gauche, Okuyama Ryuho, quatrième à partir de la droite, Irie Yasuhiro

Second à partir de la gauche, Okuyama Ryuho, quatrième à partir de la droite, Irie Yasuhiro

Deux ans après vos débuts ?!

Oui. (rires) Bien entendu même si je pratiquais intensément et quotidiennement, mon niveau était bas. En fait il y a eu un concours de circonstances. D'une part il n'y avait plus de shihans à l'époque. L'un d'entre eux ne pratiquait plus, et l'autre enseignait dans un des dojos de Tokyo. D'autre part l'actuel soke dont j'étais condisciple suivait sa formation en thérapie manuelle. Il n'y avait donc personne pour les cours du soir. Ainsi le lendemain de ma nomination le shodaï soke m'a appelé chez moi et m'a dit "A partir de demain tu enseignes au dojo.".

On m'avait montré et fait subir, mais est-ce que je pouvais l'enseigner ? Non, j'en étais incapable ! C'est impossible de transmettre quelque chose que l'on vient de recevoir. Ca m'a pris des années avant d'en être capable. D'autant que je devais enseigner à certains qui jusqu'à la veille étaient mes sempaïs et qui étaient meilleurs que moi ! (rires)

Ca a été vraiment difficile, mais c'est aussi là que j'ai appris le plus.

 

C'est donc aussi à partir de cette époque que vous avez reçu un enseignement direct d'Okuyama Ryuho ?

Oui. Et j'ai bénéficié d'un second concours de circonstances par la suite. A partir de 1974 des pratiquants étrangers sont venus pratiquer au dojo. Des français comme le docteur Poggioli, Thierry Nadal ou Roland Maroteaux, et des américains comme Michael La Monica. Comme j'étais l'interprète et le uke d'Okuyama senseï à chaque fois que des étrangers venaient, ça m'a donné l'opportunité de recevoir encore plus sa technique. Après Terazawa-san, un sempaï malheureusement disparu l'an dernier, je suis sans doute celui qui a eu le plus la chance de recevoir ses techniques.

 

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Comment était la pratique d'Okuyama senseï ?

C'était admirable. Il était tout petit, beaucoup plus petit que moi et ne devait même pas faire un mètre cinquante. A peu près comme Takeda senseï. Son gabarit faisait qu'il ne pouvait pas se reposer sur sa force, et il avait développé une technique superbe. Par ailleurs sa taille lui permettait de "rentrer" dans l'espace de l'attaquant. Il en avait fait un avantage comme beaucoup de maîtres du Budo.

Les grands n'ont pas besoin de cette pratique, et ceux qui s'y adonnent ont une tendance à se reposer sur leur physique. Seuls les petits en ont réellement besoin pour faire face, et ceux qui s'y consacrent pleinement obtiennent des résultats incroyables. Il y a d'ailleurs très peu de "grands" qui atteignent la maîtrise dans le Budo.

 

Ca a donc été une chance pour vous que des étrangers soient venus au dojo ?

Oui, et à plusieurs points de vue. D'une part cela me donnait donc plus d'occasions de côtoyer shodaï soke. Mais cela me permettait aussi de pratiquer avec des personnes aux carrures supérieures à celles des japonais. Enfin comme j'ai noué des liens d'amitié avec ces pratiquants, ils m'ont ensuite invité à venir enseigner chez eux, et à partir de 1975 je suis allé à l'étranger chaque année en Europe et aux Etats-Unis.

 

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Est-ce que l'on vous a fait venir aux Etats-Unis parce que vous parliez anglais, ou est-ce que vous parlez anglais parce que vous êtes allé enseigner aux Etats-Unis ?

Hmm, difficile à dire, un peu des deux. Des étrangers sont venus et nous communiquions en anglais. Ce n'est donc pas tant que j'ai étudié, mais c'est devenu une étude. Lorsque les français sont arrivés j'ai acheté un dictionnaire franco-japonais et j'ai appris les mots les plus importants "koudé" (coude), "épo" (épaule), et "rara" (là, là). Avec ces trois mots j'ai réussi à me débrouiller. Avec "relax" et "direction". J'enseignais comme ça. (rires) C'était vraiment amusant.

 

La façon d'apprendre est-elle différente selon les endroits ? Modifiez-vous votre façon d'enseigner en fonction du public qui vous fait face ?

Oui il y a des différences. Pour commencer généralement je n'enseigne pas lorsque ce n'est pas organisé par l'école. Parce que dans ces cas-là les gens ne viennent pas étudier mais tester. C'est regrettable parce que dans ces cas-là je n'enseigne pas, j'applique seulement la technique.

Les gens payent. Ils devraient donc chercher à ajouter un nouveau savoir à ce qu'ils connaissent déjà, à faire évoluer leur pratique. Mais si les gens veulent simplement savoir si je suis capable de faire fonctionner la technique, je leur donne la réponse. Mais à mes yeux c'est une perte d'argent.

 

Mais cette fois-ci à l'AïkiTaïkaï j'ai particulièrement apprécié la candeur des pratiquants. Ca m'a vraiment rendu heureux. Ils venaient recevoir un enseignement avec un esprit ouvert. C'est la seule chose qui m'importe en tant qu'enseignant. Mais aux Etats-Unis les élèves de mes élèves viennent me tester. Les élèves de mes élèves ! C'est malheureux pour eux. Ils souffrent et repartent sans rien avoir appris.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

A ceux qui viennent étudier sincèrement, vous enseignez donc différemment de vos sempaïs ?

Oui. (rires)

Aujourd'hui j'enseigne dans le détail la façon de faire. Comment un geste fonctionne ? Que faire pour qu'il soit efficace ? Quels angles employer ? Dans quelles directions ? Si on enseigne cela dès le début, les élèves progressent beaucoup plus vite.

Simplement infliger de la douleur, c'est la façon de faire du passé. Mais l'époque des maîtres de Budo effrayants est dépassée. Aujourd'hui ce type de persécution, enfin c'est sans doute un peu exagéré comme mot mais, ce type d'enseignement sans explications en appliquant les mouvements à pleine puissance n'est plus… à la mode. Ca ne serait vraiment pas apprécié. (rires)

 

Je pense qu'il faut enseigner en présentant les théories et les principes.

 

Est-ce que vous avez découvert ces principes et théories seul, ou est-ce qu'au bout d'un moment on vous les a enseignés ?

Non, on ne me les a pas enseignés. Je n'ai appris qu'en subissant. Voir. Subir. Point. Il n'y avait pas d'enseignement ordonné. Et on ne posait jamais aucune questions tellement c'était douloureux. De toute façon c'est à peine si on arrivait encore à faire une saisie ! C'était habituel à l'époque. 

La plupart abandonnaient et seuls les rares qui persévéraient pouvaient espérer obtenir un résultat. C'était vraiment douloureux.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Le Hakko ryu est issu du Takenouchi ryu, du Daïto ryu et du Takenouchi ryu. Quelle est la part respective de ces traditions dans la genèse de l'école ?

Hmm, étant donné que c'est une école dont je ne fais plus partie je ne souhaite pas être affirmatif et parler en son nom. Ce que je peux vous dire est que shodaï soke m'a dit avoir pratiqué plusieurs écoles. En Daïto ryu il a étudié avec Matsuda Toshimi senseï, puis directement avec Takeda Sokaku. Et à ma connaissance il s'agit de la principale source de l'école.

 

Quelles sont les différences entre le Hakko ryu et le Daïto ryu ?

C'est difficile de faire des généralités. Ce que je peux dire en tout cas, c'est que je n'ai retrouvé chez aucun adepte la finesse et la subtilité de shodaï soke. Et ces qualités ont façonné sa pratique jusqu'à ce que cela en devienne la marque distinctive, et donne naissance au Hakko ryu.

En outre il faut bien considérer qu'il y a de nombreuses branches du Daïto ryu, et que mon expérience limitée ne me permet pas de donner un avis pertinent. Dans mon expérience j'ai toutefois constaté un accent marqué dans de nombreux courants sur la… puissance.

 

L'expérience de chacun est unique. Certains adeptes vont pratiquer le Daïto ryu et reviennent en disant que c'est extraordinaire, quand d'autres reviennent déçus. Difficile donc de sa faire une idée d'une discipline car cela dépend de tellement de choses. Qui a expérimenté ? Avec qui ? Dans quel contexte ?

 

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Après avoir été le directeur technique de l'école pendant plus de vingt ans, vous avez décidé de quitter le Hakko ryu. Pouvez-vous nous parler de cette période ?

Disons simplement qu'en 1993 ma présence est devenue inutile au Hakko ryu, et j'ai quitté l'école. Durant un an j'ai alors pris du recul avec l'enseignement. J'ai finalement répondu aux sollicitations d'anciens élèves européens et américains qui souhaitaient continuer à pratiquer avec moi. C'est pour abriter nos activités que j'ai alors développé le Kokodo renmeï.

Mais c'est véritablement à partir 2005 que j'ai commencé à faire évoluer les techniques selon mes recherches, et structurer les choses à ma façon. Ca a été un long processus qui est encore en cours, et qui est très positif. A partir de là je me suis vraiment senti libéré.

 

Le cursus de l'école est donc en évolution constante ?

Oui. Il y a bien sûr des bases fondamentales, mais leurs expressions et applications peuvent varier.

 

Lorsque j'enseignais au Hakko ryu il nous était interdit d'introduire des variation ou de nouveaux mouvements. Notre devoir était simplement de transmettre. Maintenant que je suis à la tête de ma propre école j'ai cette liberté. Et la première chose que j'ai faite a été de laisser libre cours à mes recherches.

Il y a énormément de techniques en Daïto ryu, mais le fondateur du Hakko ryu a énormément réduit leur nombre, comme Ueshiba Moriheï en Aïkido. En Kokodo Jujutsu j'en enseigne maintenant un peu plus de 400. C'est plus qu'en Hakko ryu, mais lorsque j'arriverai aux alentours de 500 dans mes recherches, je réduirai leur nombre pour revenir aux environs de 400. Je pense que c'est un cursus suffisant pour pouvoir aborder les principes essentiels sous des angles suffisamment variés. Trop de techniques ne ferait qu'apporter de la confusion.

Aujourd'hui je suis dans le développement, et il faudra ensuite élaguer. C'est un processus d'évolution continue et qui se répète.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Comment naissent les nouveaux mouvements ?

(Rires) En fait c'est souvent en regardant les erreurs des élèves que cela m'inspire une autre façon de voir. On dit que l'on apprend autant de ses élèves qu'ils apprennent de nous, et pour moi c'est littéral. Mes élèves sont mes professeurs.

Après je fais aussi des recherches sur les kaeshi waza des techniques fondamentales. Je travaille beaucoup sur cela actuellement, car ce travail n'existait pas en Hakko ryu.

Enfin, j'ai développé des techniques afin de faire face à des coups de poings ou de pieds. Dans les écoles anciennes ces mouvements sont rares ou inexistants. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Nombre de ces écoles sont nées à des époques où les guerriers s'affrontaient encore en armure et cherchaient à se tuer. En ce sens, un coup de poing ou de pied a peu d'utilité. Les sokes successifs ont parfois fait évoluer leurs écoles et… parfois pas. Il est donc naturel que certaines ne possèdent pas de mouvements adaptés aux attaques "modernes". Mais les principes sont là pour ceux qui savent voir et je m'appuie sur eux pour développer le cursus techniques.

 

Cela doit demander un travail assez phénoménal ?

Il faut en effet y consacrer beaucoup de temps et d'énergie. Avant de développer une technique contre une attaque, il faut par exemple déjà savoir comment la réaliser efficacement. Apprendre à partir de quelle distance elle peut être utilisée, etc…

 

Ces dix dernières années ont donc principalement été consacrées à des recherches techniques que j'introduis petit à petit.

 

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Enseignez-vous de façon à ce que les techniques soient applicables en self-défense ?

Oui. C'est essentiel car il faut pouvoir se protéger et protéger les autres. Mais il faut bien prendre conscience que protéger est différent de vaincre, de la même façon que ne pas perdre est différent de gagner?

 

Y a t il un travail d'armes au Kokodo ?

Nous avons des techniques de désarmement, mais les seuls "armes" que nous utilisons sont des objets tels que l'éventail.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Quelles sont les différences entre le Hakko ryu et le Kokodo ?

C'est une question intéressante. Je pense que les différences sont assez nombreuses. Elles se situent tant dans la méthode d'enseignement, que dans le cursus technique et la façon de réaliser les mouvements.

 

La différence majeure pour moi, mais elle concerne aussi la majorité des autres écoles de Jujutsu et disciplines liées à l'Aïki, est que je mets l'accent sur le fait qu'une technique doit pouvoir être reproduite, et donc utilisée par quiconque. Si j'enseigne à quelqu'un qui étudie sincèrement et qu'il ne peut pas reproduire la technique, c'est un véritable problème.

 

On ne peut appeler waza les techniques que seul le maître peut réaliser. On voit souvent par exemple des maîtres faire de spectaculaires démonstrations et s'exclamer "Ceci est l'Aïki !".

L'un de mes sempaïs en Hakko ryu – deux sont encore en forme et pratiquent – dit tout le temps, "Ceci est l'Aïki !". Et, avec ou sans contact, il fait voler les gens. Mais… ça ne fonctionne qu'avec ses élèves. Lorsque je lui ai demandé s'il pensait que ce serait applicable sur un agresseur dans la rue il m'a dit "Hmm… hmm… je ne pense pas.". Mais tout le monde veut faire cela. C'est ce que tout le monde cherche. Bien, comme vous voulez. Si c'est ce qui vous intéresse, allez-y. Mais pour moi c'est sans intérêt. Pour moi ce qui n'est pas reproductible n'est pas waza. Ce qui ne fonctionne pas sur tous n'est pas waza. C'est juste du "show". De la démonstration.

Je souhaite que ce que je réalise puisse d'une part fonctionner avec tout le monde, et d'autre part être réalisé par chacun. Arriver à cela est mon objectif actuel. C'est à cela que je consacre maintenant mes efforts.

 

Vous utilisez aussi l'enseignement que vous avez reçu en Hakko ryu dans votre clinique ?

Oui. Mais j'y ai aussi apporté quelques modifications. Le Koho shiatsu est puissant, et en ce sens il est adapté à des personnes au corps fort, comme certains pratiquants d'arts martiaux. Mais dans mon cabinet je reçois notamment des personnes âgées. Et ce n'est pas très bon de les traiter avec puissance. J'utilise donc les principes et je les fais vivre sous une autre forme. Par ailleurs j'ai aussi étudié l'acupuncture et la moxibustion que j'utilise simultanément pour traiter les patients. Les principes sur lesquels je me base sont donc de sources multiples, et ma pensée en est modifiée.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Il y a un lien fort dans votre pratique entre le Budo et les arts de soin.

Oui. Je considère qu'un adepte, s'il blesse par exemple une autre personne, doit être en mesure de le soigner. A l'époque Edo, lorsqu'on pratiquait le Yawara, l'ancien nom du Jujutsu, après l'entraînement on prenait soin de ses partenaires, par des massages, etc… On retrouve cela dans certains documents. Et à l'époque Meïji, beaucoup de maîtres d'arts martiaux se sont reconvertis en rebouteux, et sont à l'origine de thérapies manuelles actuelles.

 

Vous évoquez souvent la douleur des techniques que vous receviez. Les techniques du Kokodo sont-elles aussi douloureuses ?

Elles en ont le potentiel. Mais il faut arriver à un niveau où elles fonctionnent sans créer de douleur.

 

La première chose est d'absorber, neutraliser la force adverse. La seconde est de créer le déséquilibre, kuzushi. La troisième est d'enlever… sa propre force. Bien entendu si on fait pas de geste, il n'y a pas de mouvement. Mais il existe une force qui n'est pas musculaire. En plaisantant je dis souvent en anglais, "It's not power. It's the force !". (rires)

C'est une force bien plus importante que les capacités musculaires. Si on arrive à utiliser cela, les techniques fonctionnent à un tout autre niveau.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Est-ce le ki ?

Je n'aime pas employer ce terme. Comme je le disais précédemment, en devenant célèbre les adeptes ont pour habitude de déclarer "Ceci est l'Aïki !" ou "Ceci est le ki !" lorsqu'ils font des démonstrations spectaculaires. Mais ce n'est ni reproductible ni efficace sur des personnes ne faisant pas partie de l'école. Il n'y a aussi toujours que le maître qui est capable d'utiliser et démontrer le "ki", l' "Aïki". Ca ne correspond pas à ma conception des choses.

Je pense que l'on utilise le terme ki pour désigner un ensemble de choses très concrètes et transmissibles qui vont des angles à la distance, en passant par la hauteur où a lieu la technique. Des choses qui doivent être enseignées clairement. Et dans cela il y a une façon de faire le mouvement sans force. Il faut la faire sentir encore et encore et guider l'élève pour qu'il puisse l'acquérir. Rien de magique ou de vague.

 

Vous parlez de la hauteur où l'on effectue la technique. La forme se modifie-t-elle en fonction d'aïte ?

Oui. Si j'applique la technique a quelqu'un de plus grand que moi comme si c'était à quelqu'un de ma taille, ça ne fonctionnera pas. Il faut s'adapter à tout. Son gabarit, mais aussi le type d'attaque, la force qu'il exerce, etc... Mais c'est quelque chose qu'on ne sait pas avant que cela arrive, et qu'il faut sentir de façon limpide à l'instant du contact. On doit savoir ce qui est réalisable en fonction du geste adverse. C'est très difficile.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Y a t il des choses que les élèves doivent découvrir seuls ?

Généralement le professeur enseigne la technique à l'élève. C'est son rôle et c'est évidemment un stade essentiel. Mais ce n'est que le début du processus. Le pratiquant doit ensuite digérer ce qu'il a reçu jusqu'à ce que cela fasse partie de lui-même, qu'il se l'approprie. Mais c'est une étape supérieure. Au départ il faut commencer par imiter. Imiter en toutes choses. La distance que prend le senseï, sa façon de poser le pied, de se tenir debout. Il est bon de TOUT imiter. C'est ensuite, peu à peu, que l'on comprend et s'approprie les choses.

 

Est-ce ce que l'on désigne sous les termes shu ha ri ?

C'est cela, mais aujourd'hui beaucoup se trompent sur ces étapes. Alors que shu n'est pas réalisé, ils agissent comme s'ils en étaient déjà à ri !

C'est triste de voir des pratiquants qui n'ont pas complété le niveau shu et encore moins le ha, singer le ri. Et si ces personnes s'assumaient cela irait encore, mais elles sont les premières à se légitimer par leur lignage.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Beaucoup de problèmes naissent lorsqu'on occupe la tête d'une école.

Oui énormément. C'est très compliqué d'occuper la position de soke. C'est lorsque l'on est un simple étudiant que l'on s'amuse le plus ! (rires)

 

Vous parlez de la façon de poser le pied. Pouvez-vous un peu développer ce point ?

La façon de se déplacer est assez similaire dans ses principes à celle du théâtre No. On doit descendre un peu plus les hanches, fléchir un peu plus les genoux, mais les principes sont les mêmes et regarder du No est une très bonne étude. Mais il ne s'agit pas de les singer. Il faut comprendre les principes qui sont utilisés.

 

Est-ce qu'il vous arrive de parler de spiritualité ?

Non. J'essaie d'être exemplaire dans mon comportement, mais je ne parle pas de spiritualité lorsque j'enseigne. Je n'ai rien contre cela, mais je constate toutefois que ceux qui le font masquent souvent ainsi des lacunes.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Vous utilisez généralement le terme Budo pour désigner votre pratique. Y a t-il pour vous une différence entre Budo, Bujutsu et Kakutogi ?

Pour moi il y a une différence claire. De même qu'il y a aussi une différence avec le terme "arts martiaux".

 

J'aimerai que les gens considèrent ce que je fais comme un Budo. Le Budo ne consiste pas à blesser autrui. Le Budo est une affaire de kokoro et de compassion. Oui fondamentalement on applique une technique pour soumettre son adversaire. Mais par quelle intention est guidée notre action, jusqu'où allons-nous ? Ce sont ces choses qui font les spécificités du Budo.

Nous devons relâcher lorsque l'adversaire s'incline. Nous devons chercher à épargner celui qui nous attaque.

 

En ce sens la tâche des Budos basés sur les percussions est plus compliquée car une frappe peut décider de la vie ou de la mort. Il est plus difficile d'y faire preuve de compassion. D'autant plus qu'être frappé créé souvent plus de rancœur, favorisant l'installation d'un cycle de violence.

Comme tous les Jujutsus, le Kokodo ne peut être pratiqué seul. Et il faut faire confiance à son partenaire pour accepter de recevoir la technique. On n'applique que ce que l'on a soi-même expérimenté, reçu. C'est quelque chose que j'aime.

 

En Kokodo nous cherchons à vaincre en faisant preuve de compassion. C'est ainsi que je conçois le Budo, et je crois que c'est un état d'esprit nécessaire aujourd'hui. Faire ce qui doit l'être en restant mesuré et en faisant preuve de compassion.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Aujourd'hui il semble que le Budo n'intéresse que peu de gens au Japon ?

Oui, c'est malheureux. Les jeunes veulent faire du sport, et lorsqu'ils s'intéressent à une pratique martiale, elle est donc sportive. Il est difficile de trouver des gens qui s'intéressent et peuvent comprendre ce que l'on fait. En revanche les étrangers sont très ouverts à ces enseignements.

 

En tant qu'enseignants nous devons faire vivre le Budo dans notre époque. Il faut rendre les techniques pertinentes face à l'évolution du contexte pour préserver le cœur et l'esprit du Jujutsu du passé. La véritable tradition consiste à s'adapter et non pas à chercher à figer des formes anachroniques.

 

Quels sont vos objectifs en ce qui concerne le Budo ?

Hmm… c'est une question difficile. Je voudrais que cela soit encore plus intégré à chaque instant de ma vie. Non pas dans le sens d'être en permanence en train de penser que je vais être attaqué, ou à une façon de terrasser un adversaire, mais dans le sens de faire vivre les principes dans ma vie quotidienne. Etre plus efficace dans mes actions, être plus "conscient". Mais je me sens encore loin de cet état de conscience éveillée.

C'est une autre facette du problème de la survie du Budo dans notre monde. Ce n'est qu'en ayant une raison d'être qu'il pourra se perpétuer. Aujourd'hui les dangers qui nous guettent ne sont pas les mêmes qu'à l'époque féodale, mais l'état de conscience à développer pour y faire face me semble similaire.

 

De façon plus pragmatique je souhaiterai aussi trouver quelqu'un qui souhaitera et saura perpétuer la tradition martiale. La difficulté est qu'il ne s'agit pas seulement d'un bagage technique. J'ai beaucoup d'élèves à qui j'ai enseigné la forme, mais je ne suis pas sûr d'avoir su transmettre le cœur un seul.

J'ai le souhait que ce que j'ai reçu se perpétue. Sous le nom de Kokodo ou un autre, c'est complètement accessoire. Mais que cette tradition continue de vivre. Ce serait tragique de mourir en n'ayant pas réussi à transmettre à mon tour. Je voudrais passer, et que cette transmission continue encore après moi.

 

Interview Irie Yasuhiro, le renouveau du Jujutsu

Un conseil aux lecteurs pour terminer ?

La persévérance est un trésor. N'abandonnez pas. Continuez et vous arriverez à quelque chose. N'abandonnez jamais.

 

Merci senseï.

Merci à vous. Je suis désolé, j'aurai voulu dire des choses plus intéressantes. La prochaine fois je réfléchirai avant de venir. (rires)

 

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