Budo no Nayami

Léo Tamaki, le point à quarante ans

11 Août 2016 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

L'entretien qui suit date de 2014. Il a été réalisé par Julien Coup juste avant mes 40 ans. J'ai été heureux de faire un point à ce moment de ma vie avec Julien, car nous cheminons ensemble depuis… quinze ans aujourd'hui. Ami, compagnon de pratique, ses questions mettent en lumière des éléments de mon parcours et ma réflexion que je suis heureux d'avoir partagé.

 

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Bonjour Léo :)

Bonjour Julien.

 

Peux-tu pour commencer nous dire ce qui t'a amené vers la pratique des arts martiaux ?

Enfant je voulais faire de la danse classique. Mais mon père est japonais, et ma mère pensait que ce serait bien que je connaisse la culture de son pays. Elle m'a donc inscrit au Judo, appris les bases du japonais, ce genre de choses.

 

Quand as tu décidé de les enseigner ? 

Passé l'adolescence c'est un fantasme que j'entretenais. Je pratiquais le Karaté à l'époque, et j'imaginais l'enseigner et avoir un dojo dans le futur. Mais tout ça n'était pas bien sérieux, et c'est une idée que beaucoup de pratiquants ont à cet âge là.

En réalité enseigner ou avoir un dojo n'a jamais été quelque chose que je trouvais "séduisant". Simplement j'ai toujours adoré pratiquer, et n'étant pas rentier ni ne jouant au Loto, je ne voyais pas d'autres moyens que de devenir professionnel.

 

J'étais assez inconscient et ne pensait qu'à m'entraîner. Finalement un de mes anciens enseignants m'a contacté alors que j'habitais au Japon, pour me dire qu'un de mes sempaïs déménageait et laissait un dojo en région parisienne. Ca faisait trois ans que j'étais à Tokyo, et je me suis dit qu'il serait intéressant de commencer à enseigner, et de pouvoir suivre à nouveau de façon régulière Tamura senseï. Tout s'est fait très naturellement. Je n'avais pas de plan de carrière, mais j'ai su saisir les opportunités lorsqu'elles se sont présentées. Je pense que c'est l'idéal.

Aujourd'hui il y a un certain nombre de personnes qui veulent être professeur. Qui envient ce qu'ils fantasment de ce statut et cette autorité. Il y a aussi des gens qui abordent la pratique martiale comme une carrière. Je pense que ce n'est pas le type de personnes qui feront les meilleurs enseignants. Au départ l'essentiel est d'être passionné par la pratique. Il ne faut penser qu'à cela. Naturellement des opportunités devraient se présenter à un moment, et si on décide de les saisir, alors il convient d'agir en professionnel. Mais faire des plans de carrière, rêver de vivre de la pratique ou du statut de professeur n'est pas un bon début à mon avis. Le milieu martial est très petit, et pour pouvoir faire la différence il faut avant tout un niveau. Et ce niveau ne peut être atteint qu'avec un investissement presque pathologique dans la pratique. Ce qui va à l'encontre du fonctionnement qui consiste à établir un plan de carrière.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Comment décrirais tu l'évolution de ta pratique ?

Cela fait maintenant trente-cinq ans que je pratique, dont environ vingt-cinq ans sérieusement. Durant ce temps mes objectifs, mes motivations et les moyens que j'ai utilisés pour les atteindre ont constamment évolués.

Lorsque j'étais enfant je pratiquais parce que mes parents l'avaient décidé. Quelques années plus tard c'était pour impressionner mes copains. Adolescent je le faisais en espérant que ça attire les filles. Après c'était pour devenir "le meilleur". Avec le recul tout ça est un peu puéril, mais il ne faut pas le renier ou l'oublier. Beaucoup de pratiquants viennent au dojo avec des objectifs qui peuvent nous sembler limités ou hors de propos. C'est normal et il faut l'accepter. Ils ne savent pas ce que nous faisons réellement. Le temps passant, ils découvriront ce que nous travaillons et déciderons si cela les intéresse ou pas.

 

Pour ce qui est de l'aspect physique de la pratique, j'ai beaucoup changé. En fait, je crois qu'il est assez juste de dire que j'ai presque opéré un revirement à 180°. Lorsque je suis revenu du Japon, je mettais encore un accent très fort sur le développement des capacités physiques. Tu es avec Isseï l'un des rares à encore pratiquer aujourd'hui et à avoir connu cette période. Je ne sais pas si tu te souviens des cours d'armes où nous faisions des heures de suburis sans pause. Des longueurs de shikko, des séries de 1 000 chutes, etc… (rires) Et cela donnait des résultats intéressants. Mais bien plus limités que ce que nous faisons aujourd'hui.

 

Qu'est-ce qui t'a amené à ce changement ?

En 2004, à trente ans, j'étais extrêmement affuté physiquement. J'avais fait le pari d'être capable d'égaler mes meilleures performances physiques dans tous les domaines, et j'y étais arrivé. Mais cela m'a aussi fait prendre conscience que ce ne serait probablement pas possible dix ans plus tard, et que je n'avais devant moi qu'une dégradation inéluctable de mes qualités athlétiques, que ma façon de pratiquer ne saurait compenser. Tamura senseï et quelques maîtres étaient bien sûr à part, et faisaient preuve de capacités extraordinaires en dépit de leur âge, mais je ne retrouvais pas cela chez leurs élèves. Je ne sais pas si ils ne savaient pas l'enseigner, ne le souhaitaient pas, ou si les élèves, moi inclus, n'avaient pas la capacité à intégrer ce qu'ils recevaient. Simplement le constat était clair.

Allant plusieurs fois par an au Japon, j'ai donc décidé d'aller voir autre chose. Je me suis alors souvenu d'un nom, Kuroda Tetsuzan. Tokitsu Kenji et Uemura Shigeru avaient été en lien avec lui dans les années 90, et avaient écrit des articles élogieux qui m'avaient beaucoup intéressé. Sans rien savoir d'autre, j'ai réussi à le contacter, et il a accepté de me rencontrer et m'accepter comme élève. Là je suis rentré dans un autre monde. Non seulement son niveau était phénoménal, mais il y avait une clarté et une précision dans l'enseignement qui faisaient totalement défaut chez tous les maîtres que j'avais rencontrés jusqu'alors. Kuroda senseï non seulement incarnait les capacités que je cherchais, mais il offrait une méthode pour y arriver.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Ton évolution martiale s'est-elle accompagnée d'un changement spirituel ou quelque chose s'en rapprochant ?

Comme je te le disais, dans le passé mes objectifs étaient très limités. Aujourd'hui je cherche à vivre mieux. Non pas dans le sens de "vivre de façon plus confortable", mais dans le sens d' "être" pleinement. Et cela commence de façon très pragmatique, par la nécessité d'être là, ici et maintenant. La pratique martiale nous met face à cette exigence et à nos limitations de façon très claire. Lorsque le sabre s'abat sur toi et que tu es en retard, c'est parce que tu n'étais pas là. Parce que tu n'as pas perçu les choses, que tu étais coupé du monde, dans l'anticipation, tes pensées, etc…

 

Ce qui est passionnant avec la pratique martiale, c'est que même lorsque tes objectifs ne sont que d'être plus efficace, tu es amené à changer d'une façon que tu n'imagines pas. C'est ma recherche d'efficacité qui m'a fait prendre conscience de la nécessité à être là, de celle de comprendre et habiter mon corps, afin de comprendre celui de l'autre, etc… C'est en voulant être plus fort que je me suis rendu compte que le calme était supérieur à l'agressivité, que la bienveillance me rendait plus efficace.

 

Au final ma recherche d'efficacité m'a rendu plus bienveillant, plus présent, m'à appris à me connaître. C'est le magnifique paradoxe de la pratique martiale. Plus on souhaite atteindre un haut niveau, plus on est amené à changer en profondeur d'une façon insoupçonnée et positive.

 

Quelle place accordes-tu aux armes dans ta pratique ?

La pratique des armes est un élément essentiel pour moi. Non pas parce que je crois qu'Osenseï l'avait voulu ainsi, ou que j'estime que c'est à l'origine de l'Aïkido. Je l'ai cru durant une période, mais plus maintenant.

Techniquement l'Aïkido est principalement issu du Daïto ryu. Et si l'on peut trouver des liens entre cette discipline et la pratique des armes, ce n'est pas quelque chose qui est aussi important par exemple que dans le Kali, l'Eskrima ou certains autres Jujutsus. Je crois aussi qu'Osenseï utilisait les armes pour sa recherche et pour illustrer des points spécifiques, mais qu'il ne considérait pas important que ses élèves travaillent cet aspect. Ma décision de mettre un accent sur ce travail est donc un choix personnel basé sur mon parcours et mes réflexions, plutôt que le respect d'une tradition que je ne crois pas réelle.

 

Concrètement la proportion de temps consacrée au travail aux armes n'est pas fixe, tant en stage qu'en cours. Selon ce que j'ai envie de faire passer, les conditions matérielles, mais aussi des choses aléatoires telles que mon humeur, les armes peuvent occuper la totalité du temps de pratique, comme en être totalement absent, avec toutes les variations intermédiaires possibles. Ce qui est certain, c'est que c'est une chose que je fais travailler très régulièrement.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Quelle place accordes-tu au travail à genoux (hanmi handachi waza et suwari waza) ? 

La place que j'accorde à ce type de travail est assez réduite. Non pas que je trouve que ce ne soit pas un élément important, bien au contraire.

Dans les écoles anciennes, l'ordre des katas enseignés et des formes de travail est fixé pour amener l'adepte à développer des capacités et modifier son utilisation du corps. Et le travail à genoux est en général ce qui est enseigné en premier, que ce soit dans les écoles de Jujutsu ou de Iaïjutsu. D'après les éléments que j'ai pu réunir, mes réflexions et les discussions que j'ai eu avec des chercheurs, le Daïto ryu est né avec Takeda Sokaku. Il n'en reste pas moins qu'il est né sur la base d'autres écoles, et il respecte la tendance qui consiste à mettre l'accent sur le travail à genoux au début de la pratique. Les différents maîtres avec qui j'ai échangé sur le sujet m'ont d'ailleurs tous indiqué l'importance qu'accordait Osenseï au travail de suwari waza shomen uchi ikkyo.

 

Je crois que l'accent était mis sur le travail à genoux au début de la pratique dans la majorité des écoles tient à deux choses. La première est que cela oblige les pratiquants à bouger d'une façon particulière, tant au niveau des appuis que de la posture que cela imprime dans le corps.

La seconde est qu'une école enseignait des techniques, mais aussi une façon de comprendre et d'interagir avec le monde. Et que nous enseigne suwari waza shomen uchi ikkyo ? En tant que tori ? Que l'on peut être attaqué au moment où l'on se sent le plus en sécurité, lorsque l'on est assis à une distance où l'on ne laisse approcher que des gens à qui l'on fait confiance. En tant que uke ? Qu'il faut attaquer par surprise au moment de faiblesse de l'adversaire. Bien entendu cela va à l'encontre des images d'Epinal de la pratique martiale, deux guerriers se faisant face à l'aube pour un duel dans une plaine. La vérité est qu'un samouraï avait beaucoup plus de chances de faire l'objet d'une attaque surprise dans sa vie, que d'être impliqué dans un duel, ou même une bataille rangée.

 

Je fais peu travailler à genoux car les surfaces de pratique ne s'y prêtent pas. Le suwari waza correctement pratiqué n'abime pas particulièrement les genoux. J'entends par une pratique correcte que:

-les déplacements soient réduits

-la surface de contact avec le sol à l'avant soit la tubérosité tibiale antérieure (la petite boule en haut du tibia, sous le genou)

-la surface de pratique soit rigide

 

Lorsque l'on observe les écoles anciennes on peut observer que les déplacements à genoux sont réduits au minimum. De toute façon si un samouraï combattait il se levait évidemment dès qu'il en avait l'opportunité. L'accent qui est souvent mis sur la nécessité d'apprendre à se déplacer et marcher à genoux n'a donc pas de sens au regard de la tradition, ni à celui du combat. Ce que l'on m'a longtemps répété, "fais de grands déplacements", notamment dans la perspective de passages de grades, est à mes yeux une erreur et l'une des plus grandes causes des problèmes de genoux que l'on constate chez les pratiquants. Sans compter que les marches que l'on enseigne, notamment celle où l'on se déplace en ayant une cuisse dirigée dans la direction où l'on se dirige, et l'autre ouvert à un angle de 90°, est une invention moderne à l'effet désastreux pour les articulations des jambes.

 

Les deux éléments suivants, le contact avec le sol et la surface de pratique sont intimement liés. Malheureusement les tatamis sont aujourd'hui très mous. On s'y enfonce et la totalité du genou est comme enveloppée. On ne peut limiter le contact avec une surface précise, et c'est la rotule qui se trouve bloquée. Dans le passé la pratique avait lieu sur du parquet, comme c'est encore le cas de certaines écoles de Jujutsu, ou sur des tatamis. Mais ces tatamis étaient, comme encore aujourd'hui à l'Aïkikaï, très durs. Ils permettaient d'avoir une partie précise du corps en contact avec le sol. Les mouvements étaient alors plus efficaces et ne traumatisaient pas le corps.

 

C'est pour toutes ces raisons que j'ai conservé le travail à genoux, mais que je n'y consacre pas autant de temps que je le souhaiterai.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

T'entraînes tu seul ?

Oui. Je considère que le travail en solitaire est une part essentielle de la pratique martiale. On doit prendre des informations auprès d'un maître, travailler avec d'autres élèves mais aussi seul, puis vérifier la pertinence du travail effectué auprès du maître et sur des partenaires.

Malheureusement quasiment personne ne s'entraîne seul aujourd'hui. Une des questions que je rencontre le plus lors des stages est: "Quel exercice peut-on faire en solitaire ?". C'est un travail qui n'est pas effectué par une grande partie des enseignants, pas connu, et qui ne peut donc être transmis. Je vois là une des principales raisons du faible niveau moyen.

 

Quel type d'exercices exécute-tu ? 

C'est très variable. J'avoue avoir une prédilection pour le travail aux armes, notamment le Iaïjutsu. L'an dernier j'ai par exemple travaillé tous mes katas de Iaï avec la main gauche, et j'ai aussi beaucoup utilisé une "balance board". Je travaille sur des points particuliers qui évoluent avec le temps.

 

J'ai utilisé la balance board parce que ma femme travaille quotidiennement avec pour améliorer son jeu à la flûte. Alors qu'au début je peinais à rester quelques secondes dessus en gesticulant, à la fin j'arrivai à enchaîner des centaines de coupes sans peine. J'ai toutefois mis de côté cet outil car je me suis rendu compte que lorsque je dégainais et que mon bras était en extension, je faisais un transfert pour que le poids de ma jambe arrière compense celui de mon bras et du sabre.

 

Au départ il est probablement plus prudent de demander conseil à son enseignant. Mais arrive aussi rapidement le moment où il est intéressant d'explorer, expérimenter. De toute façon tout ce qui va donner une conscience plus fine et plus aigüe du corps fait avancer.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Tu parles lors de tes cours ou dans d'autres interviews des concepts awase et musubi peux tu revenir un peu plus en détails là-dessus ?

Ce qui est difficile est que ces notions recouvrent des choses très différentes selon les enseignants. Tous les uchi-deshis d'Osenseï avec qui j'ai abordé le sujet m'en ont donné une explication différente ! (rires) Ce que je vais en dire n'est donc que MON interprétation, et je n'ai aucune prétention à dire que cela correspond à ce maître Ueshiba mettait sous ces termes.

Pour moi awase correspond à s'harmoniser. C'est notamment lié au fait de s'adapter à la forme de l'attaque, afin de pouvoir l'utiliser à son avantage. Et j'emploie musubi afin de parler de la qualité du contact. C'est quelque chose de moins évident car ce n'est pas visible à l'œil nu. Lorsque deux personnes réalisent le même geste extérieurement, le résultat peut être très différent en fonction de la qualité du toucher. Lorsque l'on pousse ou tire, une tension est créée qui rend généralement aïte plus difficile à conduire. Musubi signifie "lier". Il faut que la qualité du nœud soit telle qu'il n'y a pas de "jeu", et donc de délai, qui va provoquer une réaction de blocage ou un retournement de technique.

 

Lors du dernier kan-geïko que tu as donné, tu as commencé les cours du matin auxquels j'ai assisté par les exercices que Tamura senseï faisait régulièrement, "les 8 pièces de brocart". Peux-tu nous expliquer ta façon de les exécuter ? Ce qu'ils t'apportent ?

Je commence souvent les cours par des exercices. Généralement il s'agit d'un enchaînement que j'ai créé qui permet d'amener la conscience dans tout le corps. Au quotidien nous n'avons pas conscience de la majorité de notre anatomie. Nous ne sentons par exemple notre petit orteil que lorsque nous nous cognons. Et ce n'est pas grave. Mais l'idée est d'avoir peu à peu une conscience globale et d'habiter tout notre corps. Cela se fait d'abord de façon consciente, et pour cela j'utilise des exercices en début de cours. Il est plus difficile d'arriver à modifier sa façon de bouger si l'on ne sent pas les parties à utiliser ou ne pas utiliser.

Souvent les gens pensent qu'il s'agit d'un échauffement et/ou d'exercices d'assouplissement. Ce n'est absolument pas le cas. D'une part ma température corporelle n'augment pas lorsque je réalise mon enchaînement. D'autre part la souplesse n'est qu'une conséquence du développement de la conscience. Lorsque l'on devient capable d'habiter son corps, on commence à ressentir les tensions, et les relâcher amène la souplesse.

Beaucoup de gens viennent me voir en me disant qu'ils font la même chose en Pilates, Yoga, Feldenkraïs, etc… En fait je n'ai étudié aucune de ces méthodes, ni de près ni de loin. Les mouvements que j'ai réunis viennent simplement des différents maîtres que j'ai rencontrés et de ma recherche. En revanche ils partagent probablement les mêmes buts, une conscience du corps.

 

Il semble que les "8 pièces de brocard" soient avant tout une méthode de santé. Mais pour avoir abordé la question directement avec Tamura senseï, il utilisait aussi cela pour développer des qualités martiales. A titre personnel j'utilise rarement ces exercices, car ils nécessitent beaucoup de temps, et que j'aime travailler le corps sous plus d'angles que ce qu'ils proposent. Néanmoins j'aime les effectuer quelques périodes dans l'année. Je ressens toujours beaucoup de bien-être lorsque je les fais, et surtout, ils me permettent de dormir moins. Ce qui a été très utile lors du kan geïko où nous pratiquions tous les jours à partir de 6h30 le matin ! (rires)

 

En ce qui concerne ma façon de les exécuter, il n'y a rien de particulier. J'essaie d'être détendu, et surtout d'avoir une conscience présente durant tout le mouvement. Mais je me rends compte à quel point cela est difficile, car j'ai souvent du mal à ne pas percevoir un saut d'attention durant ne serait-ce qu'une répétition.

 

En démonstration avec Julien Coup à la NAMT2010

En démonstration avec Julien Coup à la NAMT2010

Peux tu nous parler de ta conception de la relation élève à maître ?

C'est un sujet vraiment très vaste et très important. Avant toute chose il y a la confiance et l'honnêteté. En tant qu'élève il faut prendre le temps de trouver un maître qui soit capable de te guider là où tu souhaites aller. C'est quelque chose qui est loin d'être facile car la même discipline peut être utilisée dans des objectifs très variés, et il faut donc prendre son temps.

Une fois le maître trouvé, il faut alors lui accorder ta confiance. Non pas devenir aveugle et tout accepter, mais partir du principe qu'il sait ce qu'il fait. Que si quelque chose te semble étrange, inefficace ou inutile, c'est sans doute simplement toi qui ne comprends pas. Partant de là, si malgré ce postulat, des recherches approfondies dans ce sens, et d'éventuelles questions au maître, tu n'as pas trouvé de réponse satisfaisante, tu peux remettre en cause ton choix.

 

A titre personnel je suis dans une situation compliquée car je suis l'enseignement de plusieurs maîtres. J'aurai aimé tout trouver chez un seul, cela aurait probablement beaucoup simplifié les choses, mais ce n'est pas le cas. Mais j'ai été très honnête avec eux sur ma position dès le départ, et ça n'a jamais posé le moindre problème. De plus quand je suis avec un de mes maîtres, je ne me consacre qu'à lui. Je suis son enseignement du mieux que je le peux, et m'applique même dans les aspects pour lesquels je n'ai pas d'intérêt particulier.

 

Enfin ce qu'ils m'offrent est d'une valeur incommensurable à mes yeux. C'est grâce à leurs enseignements que j'apprends à me connaître, à être, et que mon rapport au monde évolue de façon positive. Je fais donc tout ce que je peux en retour pour les remercier. En faisant connaître leurs enseignements par des articles, en le diffusant en les invitant pour des stages, et de toute autre manière qui me vient à l'esprit.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Et la relation de maître à élève ?

En tant qu'enseignant j'attends ce que j'offre à mes professeurs, confiance et respect. En retour je crois ne jamais être avare de mon temps et de l'aide que je peux offrir, quel que soit le domaine. Je crois souvent faire plus pour mes élèves qu'ils ne peuvent faire pour moi, comme c'est le cas de mes maîtres. J'attends simplement qu'en retour ils aient la même générosité avec leurs kohaïs puis leurs élèves.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Quelle est, selon toi, la place des arts martiaux dans la société actuelle ?

C'est une question difficile car le terme "arts martiaux" est vaste, recouvre des pratiques qui reposent parfois sur des principes très différents, et qui peuvent avoir des objectifs diamétralement opposés.

Aujourd'hui encore, tout n'existe pas dans tous les endroits du globe. Il y a une popularisation grandissante des sports de combats, et en particulier des MMA (Mixed Martial Arts). Les pratiques les plus anciennes telles que les Koryus japonais ont tendance à disparaître, ou à n'être plus que l'ombre d'elles-mêmes. Ce sont des constatations.

 

Maintenant qu'est-ce que je pourrai souhaiter ? Je crois évidemment qu'il serait positif que les Budos soient diffusés de façon large. S'ils sont enseignés dans le respect de l'esprit et des principes établis par leurs Fondateurs tels que Ueshiba Moriheï, Kano Jigoro ou Funakoshi Gichin pour n'en citer que quelques uns, il me semble que leurs pratiquants iront vers une meilleure connaissance de soi, et interagiront de façon plus positive avec le monde qui les entoure. Je crains que cela soit très utopique, mais cela n'empêche pas d'œuvrer en ce sens.

 

Quelle sera selon toi la place des arts martiaux dans le futur ?

Les arts martiaux seront probablement toujours présents car la lutte est une activité instinctive. Mais je crois qu'il y a un risque important que les Koryus disparaissent, puis les Budos. Parce que ces pratiques ne présentent quasiment jamais ce qu'elles font miroiter. Je vais être très cru, mais les Koryus se résument souvent à une chorégraphie sans efficacité martiale. Leurs pratiquants et enseignants reproduisent des gestes en n'en connaissant souvent qu'un sens superficiel, et sans être capables de les faire fonctionner. Quant aux Budos, ils ne présentent souvent pas plus d'efficacité martiale, et font encore moins leurs preuves en tant que méthode de développement et d'éducation.

Si les Koryus et les Budos veulent survivre, ils doivent faire leurs preuves. Cela passe par une efficacité martiale. Et cette efficacité passe par une prise en compte de l'évolution du répertoire technique. C'est très difficile, mais c'est ce qu'ont fait les grands adeptes du passé. Il faut relever ce défi, quitte à échouer, si l'on souhaite que ces pratiques perdurent.

 

Comment envisages-tu, du coup, l'avenir de l'Aïkido ? 

A long terme la discipline peut disparaître. Ce serait évidemment regrettable, mais il faut relativiser. L'homme actuel est là depuis environ 200 000 ans, et il est le résultat de millions d'années d'évolution. Au regard de l'Histoire, la disparition de l'Aïkido ne mériterait même pas une note en bas de page. De toute façon le message de compassion et les méthodes de connaissance de soi ne disparaîtraient pas pour autant. Ils existent depuis bien longtemps, et continueront à s'incarner, même si la forme peut varier.

A titre personnel j'ai l'ambition de relever les défis que nécessitent le développement et la préservation de l'Aïkido.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Quel est ton livre préféré ?

C'est très difficile. Il y a énormément de livres que j'apprécie, des "Frères Karamazov" de Dostoïevski au "Maître de thé" de Inoue, en passant par "Salambo" de Flaubert. En revanche le livre que j'ai le plus lu est "Miyamoto Musashi" de Yoshikawa Eïji, divisé en deux tomes en français, "La pierre et le sabre", et "La parfaite lumière". Je l'ai lu une quinzaine de fois depuis l'adolescence. Je ne pense pas que ce livre soit à ranger dans la même catégorie que ceux de Dostoïevski, Hesse ou Zweig, mais il m'a beaucoup inspiré lorsque j'étais jeune, et je m'y replonge régulièrement avec plaisir.

Ce livre était d'ailleurs le seul qu'Oyama Masutatsu, le fondateur du Kyokushin Karaté, avait emmené avec lui lorsqu'il est reparti en retraite dans les montagnes. Yoshikawa est devenu l'un de ses proches, et c'est sa calligraphie qui orne les keïkogis de l'école.

 

Quel est ton plat préféré ? 

Probablement les pâtes.

 

Qu'est ce que tu ne manges pas ?

Oh ! En fait il y a peu de choses que je ne puisse pas manger, mais beaucoup que je n'aime pas. Je n'apprécie pas par exemple le poisson cuit, les fruits de mer, le poulpe, etc… Mais j'en mange relativement régulièrement lorsque je suis invité par des maîtres. Au Japon il est assez mal vu d'avoir des choses que l'on ne peut pas manger. Il y a même une expression, "suki kiraï wa dame", qui signifie qu'il n'est pas bon d'avoir de préférences. Et comme lorsque l'on est avec un professeur ou un aîné, c'est lui qui s'occupe en général de commander… je mange souvent du poisson grillé, des fruits de mer et du poulpe. (rires)

 

Idem quelle est ta boisson favorite et celle que tu n'aimes pas ?

J'adore le Coca ! C'est maintenant de notoriété publique, et la plupart des organisateurs de stage prévoient du Coca pour moi même s'ils n'en boivent pas habituellement. (rires) Quand à ce que je n'aime pas ? La bière et le whisky. Comme pour la nourriture, j'en bois lorsque j'accompagne les maîtres ou si l'on m'en sert quand je suis invité. Mais je n'en commande ou n'en achète jamais de moi-même.

 

Léo Tamaki, le point à quarante ans

Pour terminer, je voulais aussi parler d'un évènement qui se rapproche. Tu vas avoir quarante ans cette année et tu as décidé de cumuler plusieurs évènements en faisant précéder la 8ème NAMT et l'Aïki Taïkaï qui l'accompagne d'un stage d'une semaine de l'école que tu as fondée, le "Kishinkaï". Peux tu nous dire quelques mots sur ce projet ?

Je donne maintenant des stages tous les week-ends, et je vois plusieurs milliers d'élèves dans l'année. Parmi eux il y en a un nombre de plus en plus important qui ont choisi mon travail comme pratique principale. Ils ont souhaité avoir une structure pour se rassembler, et c'est pour ça que j'ai créé le Kishinkaï. C'est la manifestation administrative de ce courant. A l'occasion de sa naissance j'ai décidé de faire un stage pour permettre aux élèves qui ont choisi cette direction de se rencontrer. C'est la raison d'être du KishinTaïkaï.

Effectivement cela coïncide avec mes quarante ans, et je ne pouvais imaginer de meilleure façon de célébrer cela que de pratiquer avec tous mes amis et élèves. Il y a déjà des pratiquants qui viendront de France bien sûr, mais aussi de Hollande, Belgique, Espagne, Portugal et Algérie. Je suis heureux car cela leur donnera l'occasion de travailler avec des gens qu'ils n'ont jamais rencontrés, mais avec qui ils vont être immédiatement familiers grâce à la parenté de pratique.

Lors du KishinTaïkaï je donnerai tous les cours du soir et du matin, et j'ai souhaité qu'Isseï, Tanguy et toi donniez ceux de l'après-midi. Cela permettra de voir que le Kishinkaï va au-delà de moi, et est une direction de travail, un état d'esprit. Que s'il y a un corpus technique commun, il y a différentes façons de l'aborder et de l'interpréter.

Comme il y aura de très nombreux enseignants au stage, ce sera aussi l'occasion pour eux de découvrir votre pratique. Cette année j'ai dû refuser une quinzaine de stages par manque de week-ends. L'an prochain sera encore "pire" dans le sens où j'ai reçu encore plus de demandes. Et si certains dojos acceptent volontiers de recevoir l'un d'entre vous lorsque je suis indisponible, ce n'est pas le cas de tous. C'est compréhensible, mais je souhaite qu'ils puissent pratiquer avec vous afin de pouvoir faire un choix, qu'il soit positif ou négatif, en connaissance de cause.

 

Enfin j'ai effectivement décidé de combiner le KishinTaïkaï avec l'AïkiTaïkaï et la NAMT. Venir à Paris est un investissement important, en particulier pour des pratiquants étrangers. Et les évènements de ce type sont très rares. En faisant coïncider tout cela, je voulais permettre aux pratiquants de pouvoir vivre une semaine d'exception.

 

Merci Léo d'avoir pris le temps de répondre à ces questions^^

Merci à toi.

 

Avec Tanguy Le Vourc'h, Julien Coup et Isseï Tamaki

Avec Tanguy Le Vourc'h, Julien Coup et Isseï Tamaki

Merci à Shizuka Sasa-Tamaki pour les photos :-)

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cyril 12/09/2016 22:06

Longtemps pratiquant de savate et de karaté, j'ai longtemps été réticent sur le côté martial de l'aikido que je voyais comme un sport de grand-père avec des batons faisant des cascades surréalistes (excusez moi de la caricature). C'est en lisant un portrait d'André Nocquet et surtout vos interviews que je m'intéresse de plus en à cet art martial que je compte pratiquer sur Lyon en espérant trouver un dojo qui me convienne ! Donc merci encore. Bien à vous.

Léo Tamaki 04/10/2016 15:29

Bonjour Cyril,

Oh j'ai longtemps eu cette vision moi-même :D Et elle est souvent justifiée ;-) Mais il existe, bien heureusement, des exceptions.

Bonne recherche, et bonne pratique !

Léo

Florence Bazerque 05/09/2016 21:54

Et bien:Merci à vous deux. Bonne continuation.
Florence

Léo Tamaki 04/10/2016 15:30

Merci Florence :-)

Léo