Un lecteur m'a récemment interpellé sur le tarif que je pratiquais pour mes stages. Le sujet avait été
évoqué par Mat. Il y a… des années et je n'avais pas pris le temps d'y répondre. Voici quelques réflexions en vrac sur un sujet tabou, l'argent dans la pratique martiale.
Le prix de la pratique
Au Japon dans le passé la pratique martiale était réservée à une élite. Lorsqu'elle s'ouvrait au public elle coûtait très cher. Les fortunes que Ueshiba dépensa dans son étude martiale sont
d'ailleurs légendaires.
Aujourd'hui encore la pratique martiale au Japon coûte nettement plus cher qu'en France, entre 6 et 13 000 yens au mois soit entre 50 et 100€ au taux de change mais plutôt entre 60 et 130 en
terme de pouvoir d'achat.
Ueshiba Moriheï consacra sa fortune familliale à la pratique martiale
Une pratique démocratisée…
J'écrivais il y a quelques jours que la France était LE pays des arts martiaux. Il y a à cela de nombreuses raisons. L'une d'entre elles est le fait que l'Etat subventionne et promeut les
disciplines martiales et le milieu associatif. Un des bienfaits est que cela démocratise la pratique. Toute personne habitant une agglomération de certaine importance désirant s'initier aux arts
martiaux trouvera aujourd'hui très facilement des cours de Judo, Karaté, Aïkido voire Taï Chi, etc… Il est d'ailleurs fréquent de trouver au moins l'une ou l'autre de ces pratiques à une distance
raisonnable même dans des endroits plus reculés.
Le développement de l'enseignement s'est toutefois développé en quantité au détriment de la qualité. C'est ce qui m'avait amené à écrire il y a trois ans:
"La quantité de pratiquants d'une discipline croît en proportion inverse de la qualité de son enseignement."
Il est indéniable que le niveau de pratique martiale des adeptes du passé était de loin supérieur à celui des maîtres d'aujourd'hui, et ils en conviennent eux-mêmes. Cela tient évidemment au fait
que durant très longtemps leur vie en dépendit. Mais cela tient aussi au fait que les enseignants étaient des professionnels dont la vie était consacrée à la pratique. Non pas des
semi-professionnels ou des amateurs avertis. C'est lorsque le Japon se détourna de ses pratiques martiales à l'ère Meïji que la situation évolua et que les maîtres commencèrent à exercer d'autres
métiers afin de subvenir à leurs besoins. Et que la pratique commença à décliner…
… par des amateurs
Les fédérations considérant trop souvent le public en termes de marché luttent entre elles afin d'accroître le nombre de leurs adhérents. Cela nécessite de développer son offre, notamment en
terme de nombre d'enseignants. Les qualifications sont donc de plus en plus basses mais leur quantité plus importante.
Aujourd'hui il suffit souvent d'être premier dan afin de pouvoir enseigner, même si les recommandations officielles des fédérations sont généralement un deuxième dan et un brevet fédéral. C'est
un niveau respectable mais qui est celui d'un débutant dans la Voie des arts martiaux.
Les semi-professionnels et amateurs avertis qui composent la très large majorité du corps des enseignants des arts martiaux a une activité professionnelle et pratique pour son plaisir. Le salaire
qu'ils retirent de l'enseignement martial n'est pas leur source de revenus principale mais un complément appréciable (souvent réinvesti dans la poursuite de leur passion, stages, matériel, etc…)
et une partie enseigne même à titre bénévole. Grâce à eux le nombre de pratiquants s'est développé jusqu'à faire de la France l'un de ceux qui (celui?) en compte le plus dans la plupart des
disciplines
La conséquence négative de ce développement est la baisse de niveau et la baisse de tarifs. Plus l'offre est élevée et plus la demande est partagée. Lorsqu'une personne désire débuter la pratique
elle n'a souvent pas connaissance de l'existence de grades. Elle peut aussi considérer qu'étant débutante tout enseignant fera l'affaire et choisir son dojo en fonction de sa proximité. Tout cela
fait qu'il est quasiment impossible de vivre en tant que professionnel des arts martiaux. L'élite n'en est donc plus une et à terme cela signifie une baisse continue du niveau général (bien que
pour certaines disciplines il semble difficile d'aller beaucoup plus bas…).
De l'intérêt d'avoir une classe de professionnels
Considérons que l'enseignant moyen enseigne 4h30 par semaine 40 semaines par an (les établissements municipaux étant souvent fermés en périodes de vacances scolaires). Qu'il va faire 10h de
stages par mois. Sur l'année il aura donc enseigné 180 heures et étudié 120 heures. Un total de 300h de pratiques, même s'il est évident que l'enseignement, malgré les progrès que cela amène, est
très loin d'apporter autant que l'étude personnelle ou sous la direction d'un maître.
Considérons maintenant une personne qui pourrait être professionnel de sa discipline et vivre correctement en enseignant 15h par semaine. A raison de 40 semaines par an (dans l'idéal 52 s'il
pouvait avoir son dojo), cela représente 600h. Le travail de ce professionnel consisterait évidemment à atteindre le plus haut niveau. Admettons qu'il ne s'entraîne pour cela que 4h par jour, six
jours par semaine durant l'année. Cela représente plus de 2 000 heures de pratique personnelle. 2 600 en incluant l'enseignement. Près de dix fois la quantité de pratique d'un amateur investi. La
différence au bout de dix ans, vingt ans, cinquante ans est phénoménale!
Je suis persuadé que c'est la discipline et l'ensemble des pratiquants qui profiteraient de l'existence d'une véritable classe de professionnels. Sans que cela remette en cause l'existence des
enseignants semi-professionnels et amateurs! Je n'apprécie pas le monde sportif et ses dérives. Mais sans aller jusqu'aux écarts qui existent dans ce milieu, ne peut-on imaginer une situation
intermédiaire?
Christian Tissier, l'un des rares professionnels à vivre confortablement de la pratique
Mon tarif
Pour revenir au prix de mes stages et cours, il peut évidemment paraître excessif. Tout est toutefois relatif. Je suis allé à la suite du commentaire consulter le prix des stages privés sur
stages-aikido.fr . Au final, et bien qu'il y ait quelques stages meilleur marché, je suis dans la moyenne et en dessous de beaucoup compte tenu du tarif
horaire (40€ pour 12h soit 3,33€ de l'heure).
Il est vrai que je suis moins gradé que la plupart des enseignants. J'avancerai toutefois que je suis un professionnel et pratique intensément plusieurs heures par jour depuis une quinzaine
d'années. Il est probable que je cumule un nombre d'heures de pratique plus important qu'une grande partie des personnes plus gradées.
Tout est ensuite question de niveau et de qualité d'enseignement. Les personnes qui viennent à mes stages se sentent-elles flouées? Personne jusqu'à présent ne m'en a fait la remarque. Il est
probable que des élèves n'ont pas été intéressés par ce que je montrais. J'espère que c'est la forme de travail qui ne leur convenait pas plus que le niveau.
Ne nous méprenons pas, je sais plus que quiconque quelles sont mes limites et la marge de progression qui me reste. J'estime toutefois être plus qu'honnête dans mes tarifs. Un professionnel des
arts martiaux est comme un danseur ou un sportif. Il est ridicule de mesurer leurs salaires au temps passé à jouer ou être en représentation. Leurs salaires payent surtout les innombrables heures
qu'ils ont passé à peaufiner leur art et leur technique. De la même manière ce serait une erreur de penser en termes de salaire à l'heure pour un adepte professionnel. Il est payé pour le niveau
qu'il a acquis grâce aux heures et années de pratique intensive qu'il a consacrées à son art.
Le prix de l'Aïkido
Les pratiques martiales font partie des activités les moins chères que l'on puisse trouver. Il suffit pour s'en faire une idée de comparer le prix des cours de Yoga, musique, poterie et autres.
Parmi les arts martiaux l'Aïkido est une des disciplines très bon marché comparé par exemple aux cours de Jujitsu brésilien, Systéma, etc…
Le résultat est qu'il est quasiment impossible d'en devenir un professionnel. Parmi la poignée de pratiquants qui ont choisi cette voie certains vivent dans des conditions exécrables. Sans
vouloir être misérabilistes je connais des situations qui serrent le cœur même parmi les hauts gradés.
Lorsque l'on est jeune et peu gradé comme Mickaël et moi ou même Brahim la situation est très difficile et je peux vous assurer que sans une passion inébranlable il est impossible de continuer
sur cette voie. A titre personnel je ne me plains pas de ma situation. Je vis ma passion et je l'ai fait en connaissance de cause dès le début. Mais je vis en égoïste sans famille et quasiment
chaque centime que je gagne est consacré à ma pratique.
Avec Mickaël et Brahim, trois passionnés non mariés et sans enfants...
Je suis un professionnel
Je suis un professionnel. Je n'ai pas hérité de fortune familiale. Je n'ai pas d'épouse ayant un emploi rémunérateur. J'entends donc vivre de ma pratique. Je ne cherche pas à devenir riche mais
simplement à en vivre correctement. Je n'ai pas même l'ambition d'avoir la même réussite financière que les maîtres Tissier ou
Tamura mais mes tarifs doivent refléter ma situation. Je reste toutefois conscient que ces tarifs peuvent être une lourde charge
pour certains et, comme je vis Jacques Bardet le faire à mes débuts, je prends évidemment en compte la situation personnelle de
mes élèves.
Le relatif confort que m'apportent mon niveau et ma notoriété relative ne me semble en aucun cas volé et je n'ai absolument pas honte des tarifs que j'applique. Compte tenu de l'audience de mes
stages je suppose que les pratiquants y trouvent aussi leur compte.
Par Léo Tamaki
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Mardi 26 janvier 2010
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