Budo no Nayami

Entretien avec Hino senseï (5): kehaï, percevoir l'intention

2 Novembre 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Entretiens

Vous développez un travail axé sur la sensation. Comment travaillez-vous la perception de l'intention adverse?
Il y a beaucoup d'exercices qui permettent de développer cette capacité. Les techniques sur le triangle que nous avons travaillé la dernière fois en sont une application.
Percevoir l'intention est essentiel en combat réel car il n'y a pas le temps d'esquiver. On n'esquive en aucun cas. Mais cela n'est possible que si on sait percevoir le kehaï…





Est-ce une chose que l'on perçoit avec l'esprit ou que l'on sent avec le corps?

C'est une chose que l'on sent avec le corps. La tête réagit trop lentement. (rires)
Bien entendu au départ on utilise la tête, la conscience. On n'y peut rien. Mais peu à peu le corps réagit seul sans que la conscience intervienne. L'action terminée on ne sait pas ce que l'on a fait. C'est cela qui est correct.





Pas de véritable irimi sans saisie de l'intention

De tous les principes techniques de l'Aïkido Irimi est celui qui me semble aujourd'hui le plus important. Celui que je fais le plus travailler à mes élèves et que j'essaye le plus d'affiner dans ma pratique. C'est incroyable de voir à quel point irimi peut être contraire aux réflexes de plus de 95% des gens. Au départ le recul est probablement la réaction la plus habituelle. L'immobilité aussi, parfois. Et souvent, surtout lorsque les pratiquants ont un passé martial, en Aïkido ou dans une autre discipline, l'esquive.

"Irimi permet d'esquiver, esquiver ne permet pas de faire irimi."


C'est une phrase simpliste comme toutes les généralisations mais qui m'apparait pourtant importante et que je répète souvent aux élèves. Je considère qu'il est impossible de faire un irimi correct sans saisir l'intention de l'adversaire. Si nous décidons de faire irimi après avoir vu le départ de l'action nous devons nous reposer sur nos capacités athlétiques. Sans doute seront-elles suffisantes la plupart du temps. Mais l'âge, la fatigue, une blessure, les diminuent considérablement. Cela ne porte pas  à conséquence aujourd'hui où notre vie est rarement en jeu mais on comprend pourquoi les samouraïs accordaient autant d'importance à la saisie de l'intention…




"Il y a beaucoup d'exercices qui permettent de développer cette capacité."


Le plus impressionnant, et que je n'oublierai jamais est celui où Hino senseï est en position de salut, son adversaire hors de son champ de vision l'attaquant avec un sabre. Sa capacité à saisir l'intention dans cette situation était stupéfiante. "Sentir avec le crâne."  disait-il… J'ai sans doute trop de cheveux.





"Les techniques sur le triangle que nous avons travaillé la dernière fois en sont une application."


J'avais rapporté cet exercice dans cet article. Voici ce que j'écrivais alors:


"Nous sommes ensuite passés à un travail contre jodan tsuki, coup de poing au visage. En position naturelle, shizen taï, tori attend la frappe. Lorsqu'elle arrive à distance de bras il lève ses deux bras en extension, joints paume contre paume. Exécuté dans le temps cela dévie très efficacement l'attaque et permet de prendre le contrôle du centre du partenaire."





"Face à une attaque réalisée correctement et avec intensité l'exercice devenait assez difficile mais prenait tout son intérêt. Le travail du uke s'enrichit encore plus lorsqu'il esquivait dans le mouvement d'attaque lorsqu'il était pris par le mouvement de tori. Cela rejoignait alors ce que Hino senseï avait montré avec Isseï chez Brahim le vendredi. Le uke n'est plus alors une victime qui persiste dans une attaque vouée à l'échec. Situation malheureusement trop courante dans les pratiques martiales où les uke ont pour rôle de s'obstiner dans une situation sans issue."

J'étais totalement passé à côté du travail sur l'intention qui seul permettait de réaliser la technique dans le temps sans se précipiter…





"Mais peu à peu le corps réagit seul sans que la conscience intervienne. L'action terminée on ne sait pas ce que l'on a fait. C'est cela qui est correct."





Beaucoup de pratiquants utilisent trop leur intellect. Tout adepte qui aura abordé le combat de façon intense et sérieuse sait que celui-ci ne laisse absolument pas le temps à la réflexion. Plus encore lorsque l'attaque est soudaine et inattendue. Le combat se termine alors sans que l'on ait réellement été conscient, dans une sorte de transe.
J'avais apprécié la première moitié du "Dernier samouraï" mais pas la seconde. Il m'est toutefois arrivé plusieurs fois après m'être battu,  aussi surprenant que cela puisse paraître, de revoir la scène au ralenti alors que tout venait de se terminer, de la même façon que le personnage après le combat qui l'oppose à plusieurs assaillants de nuit,.
Lorsque j'ai compris que la conscience était un frein j'ai cherché en travaillant le combat à ne pas fixer ma pensée. Je pense que c'est un point essentiel.




Hino senseï donnera un stage du 8 au 16 novembre à Paris et fera une démonstration exceptionnelle à la Nuit des Arts martiaux Traditionnels 09 (NAMT09).



Note:
Je n'ai pas enregistré ces entretiens et les écrits de mémoire. Il est donc possible que des erreurs se soient glissées dans ces retranscriptions mais j'ai pensé que l'intérêt des réponses dépassait le risque de mes erreurs. Je prie toutefois les lecteurs de ne prendre cela que comme une conversation rapportée qui pourrait nourrir des réflexions et non comme paroles d'évangiles.

Partager cet article

Commenter cet article

Heloise 15/06/2014 22:02


Stéphane (Sakura) m'envoie ici, suite à la lecture de mon billet du jour sur... l'intention.


J'y fais allusion à l'intention personnelle, mais l'approche de l'intention de l'autre à travers l'Aïkido, est des plus éclairantes! Merci pour le partage Léo.


L'intention nait du vide et donc je peux comprendre qu'il soit suggéré ici de laisser le mental de côté pour se concentrer sur le ressenti.


Toutefois, cela requiert un état de pleine conscience, de présence au moment (voire au delà du temps). Sais-tu que le cerveau enregistre l'information avant même d'envoyer le signal au reste du
corps pour le faire réagir? Parfois je m'étonne de la façon dont je réceptionne un bol en train de tomber, avec l'impression de l'avoir attrappé sans même m'être rendue compte mentalement qu'il
tombait. Pourtant cette impression est une illusion. Mon corps/être "voit" et "sait" avant que je ne l'enregistre mentalement ("oh le bol est en train de tomber") et, en effet, l'image du bol qui
tombe repasse comme "au ralenti".


Lorsque cela arrive, c'est dans un état de pleine conscience (ou de conscience modifiée)


La conscience, en soi, n'est pas ce qui bloque. L'interférence du mental et des pensées parasites, oui. J'imagine que c'est l'idée ici...


Enfin, tout cela est intéressant. Peut-être devrais-je m'initier, puisque la philosophie semble concorder avec ma façon de voir le monde

Lionel 06/05/2011 18:30



Bonjour Léo,


Je suis un pratiquant du Bujinkan (et j'ai également eu l'occasion de faire de l'aikido également pendant 2 ans).


Je m'intéresse à Hino Sensei depuis peu et je te remercie pour la richesse du partage que tu nous offre.


dans cet article, j'ai pu lire que tu ce qui t'avais surpris était l'exercice avec le sabre.


Au Bujinkan, arrivé à la ceinture noire 4ème dan, les élèves passent le "Sakki test" au Japon devant Masaaki Hastumi sensei lui-même : l'exercice est identique et consiste à sentir le sabre
venir. (NB : tout élève de 1er dan qui réussit directement le sakki test est déclaré 5ème dan)


Des videos sont disponibles sur youtube : bon visionnage ;)



Léo Tamaki 06/05/2011 19:03



Bonjour Lionel,


 


Merci pour ton message, la lecture et les informations sur le sakki test. Je connaissais ce test et j'en ai déjà vu des vidéos à plusieurs occasions. Toutefois il y a quasiment toujours à mes
yeux (et je ne suis pas capable de faire mieux pour autant :D) un décalage trop important dans les réactions et des attaques téléphonées. Bien entendu je sais qu'il s'agit d'un examen et qu'il
n'est pas question de "planter" le candidat mais simplement de voir qu'il y a un début de capacité. Ce qui m'a stupéfait chez Hino senseï c'est qu'il sent l'attaque venir, il n'y réagit pas.
Ainsi son mouvement est tranquille et parfaitement dans le temps. L'attaquant je peux t'assurer que je n'ai ni armé, j'étais en position jodan et j'ai simplement abaissé mon sabre, ni sauté par
exemple. C'est pourquoi j'ai été bien plus impressionné pque par les sakki test que j'avais pu voir jusqu' lors et qui sont déjà le témoignage d'un grand travail.


 


Bonne pratique,


 


Léo


 



olry 03/11/2009 13:40


en situation de combat réel,
c'est au tout début qu'il est plus que difficile de quitter son intellect.
ceci dit, lors de ma dernière et (mal) heureuse bagarre, je n'ai pas réussi
à tout me souvenir, seuls les indices sur mes vetements m'ont aidé.
il est tout aussi difficile de garder une conscience et du recul quand on se bat.
avez vous lu l'oeuvre de yoshikawa sur musashi. si elle est romancée sur de nombreux points, ce très bon livre nous transmet bien le fait que le héros du livre perd tout contact avec le réel pour
tout donner et ensuite, redescendre d'une sorte de transe.
enfin, c'est un cap que j'aimerais passer pour pouvoir éviter de me battre, ou en tout cas, me controler en cas d'urgence.
c'est un peu hors sujet mais je voulais le dire, car il y a tant d'étape à la réalisation de soi, je m'emballe comme d'habitude,
je vous laisse...


Léo Tamaki 04/11/2009 00:05



Je ne suis pas certain qu'il soit possible de garder une réelle conscience lorsq'uon est engagé dans un combat où la vie est en danger. C'est bien sûr autre chose lorsqu'il y a un grand écart de
niveau en notre faveur.

Bien entendu le self control est essentiel et il est toujours préférable de ne pas combattre si cela est possible...

Léo



SeB 03/11/2009 00:21


Bonsoir Leo,
je m'excuse d'envahir la section commentaires si frequemment. Merci pour cet article qui aborde des themes auxquels je reflechis beaucoup ces temps-ci.
Je viens de me remettre a l'aikido apres trois ans sans pratique. Je retrouve des sensations mais Irimi est le mouvement qui me parait le moins naturel. J'y travaille, je me soigne :). Merci
encore.

Amicalement, Seb


Léo Tamaki 03/11/2009 11:51



Bonjour SeB,

Oh ne t'excuses pas de laisser des commentaires.

Définir ce qui est NATUREL est d'une immense complexité! Mais je crois en effet que irimi est un concept qui n'est vraiment pas spontané chez la plupart des hommes. Bonne pratique!

Léo



Emmanuelle 02/11/2009 20:39


Oui, lâcher l'intellect, ne plus aborder les techniques de manière "cérébrale"mais les "intégrer" en queqlue sorte à ton code barre génétique est sans doute la chose la plus difficile qui soit.
Comme si tu devais apprendre par coeur quelque chose, un alphabet, une poésie et ne pas avoir à te demander quelle en sera la suite. Que cela devienne un réflexe, quelque chose effectivement de
presque physique. J'ai mis un temps plus que considérable avant de ressentir ce que voulait dire "ne pas penser"sur les tatamis. J'étais prête à toutes les concessions pour arriver à "faire passer"
telle ou telle prise, mais "ne pas penser", là...je coinçais...et j'ai coincé longtemps:-( Libéré de cette mise en pensée du geste, de la technique, voire même de la potentielle réaction du
potentiel autre:-) je crois en effet que nous sommes aptes à "ressentir" ce que va faire l'autre, simultanément à son attaque. J'aime bien cette idée de la lenteur de la pensée comparée au
corps...C'est Tamura qui disait aussi "quand l'autre arrive, j'ai déjà choisi", j'aimais bien. Qui sait d'ailleurs si notre choix n'oriente pas non plus, au final, l'attaquant??
Bonne soirée
Emma


Léo Tamaki 03/11/2009 11:48



Oui je crois que nous avons els capacités de ressentir ce que va faire l'autre. C'est notre intellect qui nous encombre et nous en empêche bien souvent...

Bonne journée,

Léo



david 02/11/2009 16:33


Bonjour Léo!

J'aime votre franchise et votre simplicité lorsque vous dites que vous êtes passé a côté d'un exercice martial!

Ne pas fixer son esprit est d'ailleur le but de la pratique du zen et je comprend d'autant mieux leurs intéret pour cette pratique après avoir lu votre article.

Salutations avec pensées.


Léo Tamaki 03/11/2009 11:47



Bonjour David,

Merci. En fait je dois avouer que cela m'arrive fréquemment. Souvent lorsque l'on tavaille quelque chose on peut en comprendre une facette. Il est facile alors d'imaginer que l'on a compris le
sens du travail, et on n'a d'ailleurs pas totalement tort. Mais on peut aussi très facilement passer à côté d'autres objectifs touts aussi importants... D'où la nécessité de rester humble sur ce
que l'on pense avoir compris. Une tâche qui n'est pas toujours évidente.

Salutations,

Léo



Oliv 02/11/2009 10:51



Ressentir  l'intention, voila une tache difficile à atteindre et qui demande un travail constant de tous les jours.


 


Je pense que la technique aide pour répondre mais que l’intention est plus dans la possibilité de ressentir et d’arriver à comprendre
 l’autre


 


Ma modeste pratique de L’Aïkido ne me permet pas de m’exprimer sur ce sujet de façon compétente et de comprendre tous les principes Aiki qui en
découle, mais je pense que l’on sort du waza pour une dimension plus universelle basée sur le fait de s’accorder avec le monde et les éléments qui nous entoures


 


Donc je rejoints le principe de non réflexion, malheureusement en France on aime intellectualisé tout et n’importe quoi c’est culturel je pense





Léo Tamaki 03/11/2009 11:44



Bonjour Olivier,

En effet au-delà de la technique l'essentiel est dans la sensation...

Léo



Tangi 02/11/2009 10:12


Ohayo !
... et c'est bien pour ça que j'ai abandonné mon style Highlander, pour une coupe qui tient plus du bonze ! XD
cela met d'autant plus en appétit  pour le stage qui approche !
Question, sentir avec la tete ?? Hino sensei a  t-il déjà parlé du concept Hara Gei ? Est-ce lié ?

Matinalement, après une douce semaine de vacs(!)
Tangi


Léo Tamaki 03/11/2009 11:42



Hara gei est une expression pour désigner le travail qui consiste à influencer les autres. Mais je n'ai jamais entendu cette expression directement des maîtres que j'ai cotoyés. Cela ne
signifiant pas que ce type de travail ne fait pas partie de leur pratique.

Léo