Budo no Nayami

Interview Kang Jong Lee, l'école du réel

31 Juillet 2013 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

Kang Jong Lee est un jeune maître de 43 ans. Dans un monde où règne la langue de bois, il aborde tous les sujets avec la même franchise et simplicité. 8ème dan, conseiller technique Hapkido de la FFTDA, champion de sports de combat, businessman, directeur d'une école de golf, il mène brillamment de front plusieurs carrières grâce à un sens commun tout entier tourné vers l'efficacité.

 

 

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Comment avez-vous commencé les arts martiaux?

J'ai commencé à l'âge de sept ans par le Taekwondo. C'est le parcours classique des enfants en Corée qui débutent tous par cette pratique. J'ai ensuite changé pour le Hapkido chez maître Lee Eun Jong.

 

Pourquoi avez-vous changé de discipline?

Au départ ce sont mes parents qui m'ont fait débuter le Taekwondo. C'est une discipline très populaire dont le pays fait la promotion dans le monde entier. Mais un jour j'ai vu un dojang où tout le monde hurlait. J'étais très surpris et je me demandais de quoi il s'agissait. Je suis resté figé à regarder la pratique. D'un côté cela ressemblait au Taekwondo, avec des techniques de poings et de pieds, mais de l'autre il y avait une beauté et un éventail technique que je n'avais encore jamais vus. J'ai eu un sentiment de… réalisme. Mais ce qui m'a le plus surpris est qu'à la fin du cours tous les élèves avaient le sourire aux lèvres. J'étais très intrigué. J'ai demandé à mes parents de rejoindre cette école, et c'est ainsi que j'ai débuté le Hapkido. J'avais huit ans.

 

Vous avez donc directement débuté chez le maître Lee Eun Jong?

Oui. Mais en Corée lorsqu'on entre dans une école, on a peu d'occasions de pratiquer avec le maître principal. On étudie d'abord avec ses assistants jusqu'à atteindre un certain niveau. Le premier assistant de maître Lee avec qui j'ai étudié était très bon. Dans tous les domaines techniques. Mais il n'avait aucun talent d'enseignant. Un autre assistant avait un répertoire technique limité, mais était un très bon instructeur. J'ai appris de chacun d'eux.

Maître Lee avait plusieurs dojangs, et ce n'est qu'à partir d'un certain niveau que j'ai pu étudier directement sous sa direction.

 

Cela se passait à Séoul?

Oui. Je suis originaire de Séoul. Plus particulièrement de… Gangnam. (rires)

 

 

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Maître Lee Eun Jong

 

 

Est-ce fréquent d'avoir plusieurs dojangs en Corée?

Oui. Le système est très différent de la France. Normalement les dojangs sont des lieux privés. Beaucoup multiplient donc les succursales et créent une "affaire". Mais ça n'a jamais été l'état d'esprit de notre école. Nous avons toujours fait le choix préserver le niveau des enseignants, même au détriment de son développement. Peu importe leur nombre, nous avons toujours eu à cœur que les étudiants deviennent de bons pratiquants.

 

A l'époque le nom utilisé était-il Hapkido ou Hapkimudo?

Hapkido. A l'époque mon maître faisait partie du Yun Moo Kwan de maître Yoon Byung Ock, 9ème dan, qui vit aujourd'hui au Canada. Mais j'étais jeune. Je ne savais même pas ce qu'était le Yun Moo Kwan et j'allais simplement pratiquer.

Lors du départ de maître Yoon, c'est maître Lee qui prit sa succession en Corée. Simultanément il parcourait le monde pour faire des démonstrations et donner des stages. En 2001 il partit en Australie et fonda une fédération d'arts martiaux coréens. A la même époque maître Kim Yong Ho commença à l'inviter en France.

Maître Lee est resté quatre ans en Australie, avant de venir s'installer en France. De là il a enseigné dans toute l'Europe, et il est devenu Conseiller technique fédéral en charge du Hapkido à la FFTDA.

 

Quel genre de personne est votre maître, Lee Eun Jong?

Dans la vie quotidienne comme pour ce qui a trait à la pratique martiale, maître Lee est quelqu'un de très ouvert, toujours prêt à essayer de nouvelles choses.

C'est aussi quelqu'un de très "proactif". Généralement lorsqu'une personne envisage de modifier l'agencement d'une pièce, elle essaye d'imaginer le résultat. Maître Lee lui, le teste. Il nous faisait bouger les meubles, puis il observait le résultat. Encore et encore. Il essayait chaque configuration, pour… parfois revenir au point de départ. (rires)

 

Vous semblez avoir des relations très proches avec lui?

Je crois. Mais cela s'est fait avec le temps. Lorsque j'étais jeune maître Lee me donnait simplement des ordres. Je disais "Oui maître.", et je m'exécutais. Après quelque temps il me donnait toujours des ordres, mais j'osais parfois demander tout doucement… "Pourquoi?". Il m'observait un instant puis disait "Non. Fais-le.". (rires) Les années passant sa façon de s'adresser à moi a commencée à changer. C'était devenu "Fais-le… s'il te plaît.". Puis il a commencé à me donner quelques explications. Enfin, il a fini par me demander mon opinion. Je crois que c'est une évolution normale et cela s'est fait de façon très naturelle.

 

 

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Est-ce que maître Lee a pu développer ce type de relations avec des élèves hors de Corée?

Je ne suis pas sûr. J'ai souvent dû expliquer aux élèves les raisons de l'attitude de maître Lee Eun Jong, car il fait partie d'une ancienne génération, d'une époque où les codes étaient très stricts.

Souvent les occidentaux comprennent mal les relations qu'il peut y avoir entre un maître et un élève en Asie. Ce sont à la fois des rapports très proches de ceux que l'on trouve à l'armée, mais aussi très familiaux. En général les français ne comprennent pas cela. Ils demandent toujours "Pourquoi?". (rires) C'est différent.

 

Les maîtres ne sont pas des dieux. Ce sont des hommes et, comme tout le monde ils font des erreurs. Moi le premier. Mais dans la tradition asiatique, un maître est comme un père. Mon père fait parfois des erreurs. Mais je lui pardonne, je l'aime et le respecte. C'est mon père. C'est la même chose dans les arts martiaux.

Un maître n'est pas un dieu. Il est faillible, mais généralement son expérience lui permet de faire les bons choix, et nous devons avoir confiance en ses décisions.

 

Pensez-vous que les occidentaux devraient modifier leurs comportements pour s'ajuster aux traditions asiatiques?

C'est une question difficile. J'aime la communication qu'il y a en occident. Lorsque mes élèves ont des questions, je m'efforce d'y répondre. Chacun s'efforce de comprendre l'autre, et je sais qu'ils font aussi des efforts.

 

Quelles sont les autres différences que vous avez remarquées?

Oh il y en a un certain nombre. Une différence importante est qu'en Corée les élèves commencent à pratiquer dès qu'ils entrent dans le dojang, même si le cours n'a pas commencé, ou que le maître n'est pas là. Lorsque le cours commence, tout le monde est déjà échauffé et étiré. En occident les élèves ne travaillent pas tant que le professeur n'est pas là. Ils discutent. Comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des années! C'est incompréhensible pour moi. (rires)

Au niveau de la pratique elle-même, ce qui m'a le plus étonné est l'absence de kiap, le cri qui permet de concentrer son énergie. C'est une chose très importante. Bien entendu à partir d'un certain niveau il devient possible de le faire silencieusement. Mais ce n'est pas le cas pour les débutants.

A niveau de l'état d'esprit, il y a le rapport à l'âge. En Corée il y a un grand respect pour les anciens. Dans un dojang on prend en considération le niveau du pratiquant, mais le respect pour l'âge reste présent. En occident j'ai souvent le sentiment que trop souvent seul compte le niveau, et qu'il n'y a pas de respect particulier pour les aînés.

 

Pensez-vous qu'il est utile de connaître la culture coréenne si l'on veut approfondir ses disciplines martiales?

Connaître la culture et l'environnement dans lequel ont été créées des techniques est important. Cela permet d'en comprendre le sens. Par exemple il y a en Aïkido et Iaïdo, du travail à genoux. Quelqu'un qui ne saurait pas qu'il s'agissait d'une posture de la vie quotidienne du peuple japonais, ne comprendrait pas l'origine de ce travail.

Mais cela ne signifie pas que l'on doive par exemple apprendre le coréen. Dans les pratiques martiales on emploie les noms qui sont utilisés dans le pays fondateur. Ainsi, connaître le sens du nom des techniques me semble nécessaire. Mais il n'est pas nécessaire d'en connaître plus. Lorsque j'enseigne j'utilise le nom coréen des techniques. Mais pour le reste je fais de mon mieux pour communiquer en français, ou en anglais si je suis dans un autre pays. C'est un cours de Hapkido, pas de coréen.

Mais la prononciation du français est si difficile…

 

 

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Vous avez aussi pratiqué le Kyeoktoogi et le Kumdo?

Oui. J'ai commencé le Kyeoktoogi à l'adolescence. Il est très rare que les étudiants pratiquent le Kyeoktoogi. Normalement c'est le Taekwondo qui est choisi. C'est la discipline la plus populaire. En second vient le Hapkido. Puis le Kumdo, et enfin le Yudo. Le Kyeoktoogi est très spécial.

J'ai visité l'Association de Kyeoktoogi avec mon maître et je me suis dit, pourquoi pas? Les règles changeaient un peu, mais pour moi le passage de l'un à l'autre ne fut pas très difficile, car nous avons un travail très proche du Kyeoktoogi en Hapkido. Nous combattons beaucoup, et c'est très similaire au Kick-boxing. Maître Lee Eun enseignait d'ailleurs le Kick-boxing aux militaires dans les bases américaines.

 

(Note de l'auteur: -Kyeoktogi: Kick-boxing coréen.

-Kumdo: Version coréenne du Kendo.

-Yudo: Version coréenne du Judo.)

 

Votre maître n'a pas pris ombrage du fait que vous alliez pratiquer une autre discipline?

En Corée beaucoup de maîtres ont une personnalité très… forte. Généralement ils n'acceptent effectivement pas que l'on aille pratiquer une autre école ou un autre style. Mais mon maître est différent. Je lui ai expliqué que je voulais faire ce travail particulier pour progresser, et il a accepté. Il m'a simplement demandé de ne pas oublier que le Hapkido était au cœur de ma pratique.

 

Nous avons des techniques de combat en Hapkido, du travail au sabre, et beaucoup d'autres choses. Mais mon opinion était que nous ne sommes pas spécialisés, et je ressentais le besoin de pratiquer avec des gens dont c'était la spécialité. Si quelqu'un se consacre intégralement à la pratique du sabre, il est naturel qu'il devienne meilleur qu'une personne qui n'y consacre qu'une partie de son entraînement.

Le temps est limité et nous avons énormément de choses à travailler en Hapkido. Je voulais seulement approfondir particulièrement certains aspects. Mon maître m'a donc introduit auprès d'un grand maître de Kyeoktoogi et j'ai pu obtenir des cours privés.

 

Vous avez fait de la compétition en Kyeoktoogi?

Oui, j'ai été champion du monde. Mais il est plus juste de dire champion d'Asie. Le Kyeoktoogi est une discipline coréenne qui n'a pas vraiment dépassé les frontières. Les compétitions sont open et il y a quelques pratiquants d'autres disciplines comme des boxeurs thaïs, mais généralement il n'y a que des asiatiques. Le titre dit "Open" mais c'est en réalité un titre d'Asie. (rires)

 

Vous avez aussi pratiqué le Kumdo?

Oui, lorsque j'avais une douzaine d'année. C'est très similaire au Kendo.

Mon opinion est qu'un adepte doit avoir un esprit ouvert. Lorsque je rends visite à d'autres maîtres j'essaie toujours de conserver cet état d'esprit. Je considère que l'objectif du Hapkido est la self-défense. Mais si je ne sais pas ce qu'est un coup de poing ou de pied, comment apprendre à me défendre contre eux? Et c'est la même chose pour le sabre. Si je ne connais pas ses techniques, comment lui faire face?

Les bases de ces choses font partie du Hapkido. Mais je voulais savoir comment faisaient les professionnels, les spécialistes de ces disciplines.

 

 

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Aujourd'hui le sabre coréen commence à dépasser les frontières.

Oui. Maintenant le Haidong Gumdo est très célèbre, mais c'est assez récent. Ils revendiquent une longue histoire, mais je suis très réservé sur ce sujet.

Comme vous le savez, le Japon a occupé mon pays pendant trente-cinq ans, de 1910 à 1945. Nous devions suivre les règles du Japon en ce qui concernait l'enseignement et la pratique martiale, et nous avons perdu de nombreux arts martiaux coréens. Les noms mêmes des disciplines connues aujourd'hui, tel que le Taekwondo, n'existaient pas. Nous devions pratiquer le Karaté, le Kendo, etc… Nous avons perdu beaucoup de savoir à cette époque, comme celui de la fabrication des sabres. Nous avions pour ainsi dire tout perdu.

Mais nous avons recommencé les arts martiaux. Je considère que le Taekwondo, le Hapkido, sont des arts martiaux traditionnels. Mais… ce sont aussi des arts martiaux modernes. Il est très important d'aborder ces sujets honnêtement.

 

C'est un sujet très sensible…

En effet. Beaucoup de coréens, comme les japonais, sont très fiers. C'est compréhensible. Mais cela ne doit pas mener au mensonge. L'histoire est ce qu'elle est. Il n'y a pas lieu de renier l'occupation japonaise. C'est un fait qui a eu des conséquences. C'est une époque où nous avons tout perdu. Où nous ne pouvions pas nous développer. Nous devions nous plier aux règles japonaises. De la même façon que de nombreuses nations d'Afrique ont suivi pendant une période les règles françaises. C'était ainsi.

 

Beaucoup de gens se sont affrontés sur les origines de nos disciplines. Ce n'est pas un point important selon moi. Il y a de très nombreuses cultures. Une des spécificités de la nôtre est le goût développé pour les frappes de poings et de pieds. C'est une de nos particularités. Une des choses qui a façonné les arts martiaux coréens contemporains.

 

Vous parlez d'arts martiaux traditionnels modernes. Pouvez-vous préciser votre point de vue?

Aujourd'hui beaucoup de personnes veulent du traditionnel. Je dis à mes élèves "Ok, vous voulez des techniques traditionnelles? Vraiment antiques? Ok. Sortez et jetez des pierres. C'est une technique traditionnelle."

Une discipline est traditionnelle si elle se transmet à travers le temps. Mais elle est moderne si en même temps elle s'adapte à son époque. Beaucoup de pratiquants cherchent à connaître le passé de leur école sans en connaître le présent. Qui s'occupe du curriculum, est une question qui me semble par exemple essentielle.

 

Quelle est l'importance de la tradition pour vous?

La tradition est un aspect important, dans la mesure où il est nécessaire de savoir d'où l'on vient. Mais certaines personnes veulent figer les choses au nom de la tradition. Je pense que c'est une erreur.

Tout le monde sait comment se pratique la boxe anglaise aujourd'hui. Mais il y a quelques décennies on pratiquait avec le buste en arrière, les poings avancés, paumes vers nous. Une personne boxant ainsi n'aurait pas l'ombre d'une chance à notre époque. C'est pourtant une technique traditionnelle.

 

 

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Quel est selon vous, le but de la pratique martiale?

Le but d'une pratique martiale est en premier lieu de pouvoir protéger son corps, le réceptacle de l'esprit. En second lieu, protéger sa famille. Enfin, protéger son pays. En certaines occasions, un noble idéal peut nous amener à changer l'ordre de ces préoccupations. Mais il s'agit fondamentalement de développer une capacité à protéger et se protéger.

 

Votre école se nomme Hapkimudo, pouvez-vous nous en parler un peu?

Le Hapkimudo est né du Hapkido. Mais mon maître et moi-même avons voulu mettre un accent particulier sur le réalisme dans la pratique. Notre objectif de base est la self-défense.

Je n'aime pas les comparaisons avec les autres disciplines. Qu'est-ce qui est mieux ou moins bien en Taekwondo? Qu'est-ce qui est mieux ou moins bien en Aïkido? Ce sont simplement des choses différentes. J'explique simplement ce sur quoi nous essayons de faire porter l'accent en Hapkimudo, c'est à dire une approche pragmatique du combat. Personnellement j'ai beaucoup de goût pour l'Aïkido et le Iaïdo. Ils sont l'incarnation d'un des points forts du Japon, la capacité à préserver leurs techniques et leur esprit. Il y a toutefois probablement une différence d'objectifs. Je n'ai pas le sentiment que le but premier de ces disciplines soit la self-défense.

Notre objectif est très ambitieux car, plus les autres disciplines progressent, plus nous devons évoluer. En un sens nous devons considérer toutes les pratiques martiales comme des adversaires potentiels. Pour pouvoir faire face à leur développement, nous devons être dans un processus de perfectionnement permanent.

Sans compter qu'aujourd'hui le niveau des pratiquants dans le monde est en progression constante. Chacun peut avoir accès à des catalogues techniques très riches, observer des compétitions de sports de combat, discerner plus efficacement et rapidement ce qui a des chances de fonctionner ou pas.

 

Avez-vous déjà visité le Japon?

Oui, à plusieurs reprises, pour des raisons professionnelles et pour… jouer au golf. J'aime aussi les sources d'eau chaude mais j'ai été surpris lorsque j'ai mis le yukata pour la première fois car… on le porte sans sous-vêtements. (rires)

 

(N.d.a. : -Yukata: Littéralement, vêtement de bain. Kimono léger porté l'été et dans les onsens, sources d'eau chaude.)

 

Certaines disciplines martiales sont nées au Japon, d'autres en Corée, en Chine. Ce sont des pratiques ayant une longue histoire qui sont aussi un témoignage culturel. Comme les traditions culinaires, architecturales, etc…

Il est aussi très intéressant d'étudier le mouvement de ces traditions culturelles. On peut par exemple retracer la transmission de méthodes de combat de l'Inde à la Chine, puis la Corée jusqu'à l'archipel nippon.

Le Japon est une nation très habile. Etant une nation insulaire ils ont pu vivre fermés pendant plusieurs siècles. Mais ils se sont ouverts à l'occident lorsqu'ils ont compris qu'ils devaient se développer sous peine de disparaître. A la même époque la Corée tenta maladroitement de rester à l'écart du monde. Si elle avait fait les mêmes choix que le Japon, l'histoire aurait sans doute pris un autre tournant.

 

(N.d.a. : -La Corée était surnommée le Royaume ermite.)

 

Vous voyagez énormément. Est-ce quelque chose que vous appréciez?

(Rires) C'est ma vie. C'est parfois un peu compliqué, souvent drôle, mais toujours enrichissant de découvrir d'autres cultures.

 

J'ai par exemple visité le Maroc récemment. C'était la première fois que je mettais le pied sur le continent africain. J'y ai rencontré de bons pratiquants d'arts martiaux, même s'il y avait aussi quelques… businessmen. Malgré ces quelques rares brebis galeuses, l'état d'esprit était excellent. Mais j'ai surtout découvert une culture que je ne connaissais pas, avec une mentalité très différente.

Dès l'aéroport, un important comité d'accueil m'attendait. Ensuite il était par exemple prévu des cours de deux heures, mais les discours et les célébrations duraient une heure! J'ai expliqué que je ne souhaitais pas de cérémonie, de grand-maître ceci, ou grand-maître cela, que j'étais venu pour transmettre ma pratique. C'est mon objectif principal. S'il reste du temps, alors des cérémonies peuvent avoir lieu. Mais leur culture et leurs habitudes sont différentes. C'est leur façon de montrer leur gratitude et leur respect.

 

 

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Vous évoquez des moments drôles. Pouvez-vous nous donner quelques exemples?

C'était donc mon premier voyage au Maroc, et j'ai pu visiter des lieux très intéressants comme les marchés traditionnels. Ma première grosse surprise a eu lieu lorsque l'on m'a fait goûter de la tête de mouton. La première fois c'est vraiment… surprenant. (rires) Il y avait aussi le fait que l'on mangeait avec les mains directement dans un plat commun.

Il était aussi prévu que je dorme chez l'un des organisateurs. Lorsque je suis arrivé chez lui, j'ai été impressionné par la taille de son salon. Il était immense et plusieurs sofas ornaient les murs. J'ai compris pourquoi lorsque j'ai demandé où il était prévu que je dorme. Tout le monde dormait dans la même pièce!

Découvrir de nouvelles cultures et leurs traditions fait partie de la richesse des voyages, et il est très important de respecter les différences. Mais il est parfois difficile de ne pas commettre d'impair lorsque les codes vous sont très étrangers. Je me suis par exemple retrouvé embarrassé lorsque j'ai voulu aller aux toilettes dont l'utilisation était différente. (rires)

En tout cas ce voyage fut très enrichissant, et j'ai eu le plaisir de rencontrer beaucoup de pratiquants passionnés débordant d'attentions.

 

Vous avez mentionné le golf précédemment. Jouez-vous régulièrement?

Oui. En Corée c'est aussi une pratique sociale. Je retrouvais par exemple souvent mes clients au golf. Je dirige aussi un centre d'entraînement au golf. Dans ma vie j'ai toujours voulu ne pas me laisser enfermer, et j'ai essayé de suivre plusieurs chemins en parallèle.

 

Votre pratique martiale et le golf s'influencent-ils?

Il y a des points communs bien sûr, essentiellement au niveau de la concentration. Mais il y a aussi des différences notables. Ainsi la sensation est très différente lors d'une coupe par exemple, et d'un swing. Lorsque j'essaie de jouer au golf après avoir fait de longues séries de coupes, c'est comme si mon corps hésitait entre frapper la balle et la couper. (rires) Mais c'est pire pour les pratiquants de Judo qui s'essayent au golf. Leur corps est entraîné à des gestes qui vont vraiment à l'encontre de ce sport.

 

Mais même lorsqu'on pourrait imaginer qu'il y a de grandes similitudes, ce n'est pas toujours le cas. Par exemple les joueurs de football ont des jambes très puissantes. Lorsqu'ils frappent un ballon, il va bien plus loin que si un pratiquant d'arts martiaux tapait dedans. Mais si ils essayent de casser des planches, ils risquent de briser leur jambe. Le transfert n'est donc pas quelque chose d'évident. Cela montre aussi que les comparaisons sont sans intérêt. Qui est le plus fort du footballeur ou du pratiquant d'arts martiaux? Ils ont simplement développé une utilisation du corps adaptée à leurs objectifs.

 

A-t-il été facile pour vous de devenir professionnel des arts martiaux?

Non. Je pense qu'au Japon, comme en Corée ou ailleurs, il est très difficile de vivre seulement en enseignant les arts martiaux. J'ai poursuivi plusieurs carrières en parallèle, et c'est cela qui m'a permis de réaliser cet objectif. J'apprécie la liberté que j'ai aujourd'hui, même si cela signifie avoir plusieurs travails.

Cela me permet aussi de faire en sorte que les arts martiaux ne deviennent pas un business pour moi. Cela dit, je dois vivre, et il est normal que les élèves paient pour recevoir un enseignement. C'est une question de contrôle, et les choses sont plus simples dans la mesure où j'ai plusieurs sources de revenus.


Concernant le Hapkido, comment définiriez-vous sa pratique?

Il y a de nombreuses écoles en Hapkido, qui comprennent de nombreuses parties. Le cursus peut donc être très variable, et il est assez difficile de généraliser. En simplifiant on peut tout de même dire qu'au départ on enseigne à frapper avec les mains et les pieds, d'une façons relativement similaire à ce que l'on peut trouver en Taekwondo. Il y a ensuite le travail de clés, dislocations, projections, et enfin celui des armes.

En ce qui concerne notre école, Hapkimudo, la spécificité est que les techniques étudiées sont destinées à pouvoir être utilisées telles quelles en combat.

 

Quelles sont les armes étudiées dans votre école?

Nous commençons par le bâton court, puis le bâton moyen, l'éventail, le sabre, la ceinture et la canne.

 

Pouvez-vous nous parler du travail de la ceinture?

Le Hapkido est spécialisé dans la self-défense. C'est une discipline qui est utilisée par l'armée et la police, et il est nécessaire que les forces de l'ordre aient des techniques d'arrestation. C'est dans ce cadre que le travail de la ceinture présente un intérêt particulier. Mais c'est aussi intéressant pour un particulier qui se retrouve généralement pris au dépourvu face à un attaquant armé. La ceinture peut alors permettre de combler ce désavantage.

 

 

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Avez-vous enseigné à l'armée et la police?

Oui. J'ai entraîné des agents de police, des militaires des forces spéciales, et des gardes du corps présidentiels.

Une chose assez drôle est que j'enseignais simultanément à des membres de la mafia et à la police. En Corée certains dojangs ont des liens étroits avec les forces de l'ordre, et d'autres avec des organisations criminelles. Pour moi c'était les deux.

A Séoul les membres de la mafia sont très méfiants, car ils peuvent être victimes d'une attaque à n'importe quel moment, particulièrement à l'arme blanche. Le couteau est une de mes spécialités, et c'est pourquoi je fus contacté par un parrain local qui voulait apprendre à se protéger efficacement. Je lui ai demandé pourquoi il voulait s'entraîner alors qu'il avait de nombreux hommes de main, et il m'a répondu qu'il devenait très prudent avec l'âge. J'ai accepté de lui enseigner, à la seule condition qu'il vienne seul. Je ne voulais pas que ses lieutenants interfèrent et créent des problèmes. Il a accepté et il venait régulièrement. Ce qui était drôle, est que les personnes qui venaient s'entraîner après lui, étaient des membres des forces spéciales de la police. (rires)

A ce sujet, j'ai été très surpris la première fois que je suis arrivé en France. En Corée la pratique martiale est à la base de l'entraînement des agents de police. Ici…

 

Enseignez-vous la même chose aux militaires, policiers et civils?

Non. Bien que dans les trois cas j'insiste sur le travail de réponses réalistes, les objectifs sont différents. L'objectif des forces de l'ordre est la maîtrise des criminels et la protection des civils. Mais les militaires et les services de protection présidentiels ont des buts différents. Les militaires apprennent à tuer. Quand aux gardes du corps présidentiels, ils doivent protéger le chef d'état coûte que coûte, et ils n'hésitent pas à détruire la menace.

Les fondements ne sont pas différents, mais les techniques varient.

 

Utilisez-vous des enchaînements codifiés?

Il n'y a pas de Poomsee comme en Taekwondo, mais nous avons des enchaînements techniques. Ca m'est particulièrement utile en France car les gens s'entraînent généralement moins, seulement deux ou trois fois par semaine, alors qu'il n'est pas inhabituel de pratiquer quotidiennement en Corée. De ce point de vue, le nombre d'années de pratique ne signifie donc pas du tout dire la même chose. Quoi qu'il en soit, les enchaînements me permettent de transmettre les bases pour le combat.

 

Quelle est pour vous la base du combat?

J'explique toujours aux étudiants que je considère l'adversaire comme étant plus fort physiquement que moi. Cela modifie énormément la façon de pratiquer. Les gens naturellement forts sont d'ailleurs rares à étudier un art martial. Ils n'en ont pas besoin.

 

Pour terminer, avez-vous un conseil pour les enseignants?

La pratique martiale est très riche. Les choses peuvent souvent y être expliquées à plusieurs niveaux. Mais quel que soit celui que l'on aborde, il est important que cela soit fait de façon aussi simple et claire que possible pour les étudiants.

 

Merci.

 

 

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Crédits photos:

Photos en noir et blanc Sophie Vannier

 

Photos couleurs Mouhcine Ennih et Eric Le Cam.

 


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Mitsudomoe 21/08/2013 07:30


Lecteur assidu mais pietre commentateur, j'ai lu cet entretien avec beaucoup de plaisir. Je suis souvent relativement méfiant des arts coréens et de leurs polémiques, mais j'ai sincérement
apprécié la sincérité et l'objectivité de cet enseignant !!! Des qualités rares.

Léo Tamaki 21/08/2013 10:05



Je suis heureux que cet entretien t'ai plu. Maître Lee est un adepte que j'apprécie. Comme tu l'as noté, il sait être objectif et sincère. Une qualité trop rare dans les pratiques martiales.


 


Léo