Budo no Nayami

Interview: Respecter et faire vivre, la transmission selon maître Suga

6 Juin 2011 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

Suga Toshiro est l'un des rares experts à avoir étudié sous la direction du fondateur de l'Aïkido, Ueshiba Moriheï. Fidèle élève de maître Tamura il revient sur sa disparition, son héritage, la transmission de l'Aïkido et de son message spirituel.

 

 

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Suga Toshiro, Irimi nage avec Isseï Tamaki

(photo Frédéric Carnet)

 

 

Senseï, vous donnez régulièrement des stages qui attirent des dizaines d'élèves dans le monde entier. Parallèlement vous enseignez à Boissy Saint Léger et au Kishinkan à Paris à un nombre restreint de pratiquants. N'est-ce pas frustrant pour vous d'avoir une audience moins importante lorsque vous enseignez?

Absolument pas. D'une part l'enseignement en stages et en cours est très différent. Dans les stages j'essaie de donner le maximum d'informations que les élèves doivent travailler par eux-mêmes ensuite. Je transmets un savoir, des connaissances. Lors des cours je rentre dans le détail des choses. Le temps plus important et le nombre plus restreint de pratiquants me permettent de travailler avec chacun et de transmettre un savoir-faire.

Dans la vie il est important de prendre plaisir à ce que l'on fait et j'apprécie les deux types d'enseignement. Ce sont deux énergies différentes mais qui sont complémentaires. Sans doute que je serai ennuyé si je n'allais qu'en dojo ou qu'en stage mais l'alternance des deux me permet d'enseigner chaque jour sans jamais tomber dans la monotonie.

 

Les maîtres du passé avaient aussi souvent un nombre d'élèves restreints. Ueshiba n'a par exemple eu que quelques élèves pendant des années dans son dojo personnel. Etait-ce un choix afin de pouvoir mieux transmettre?

Je ne pense pas. D'une part il y a eu dans le passé des maîtres de sabre qui avaient des centaines d'élèves dans leur dojo comme Sakakibara Kenkichi qui fut d'ailleurs l'un des maîtres de Takeda Sokaku. D'autre part Osenseï a aussi eu un grand nombre d'élèves à certaines périodes de sa vie. Je crois que s'il a eu un nombre limité d'élèves pendant des années c'est parce que peu étaient capables de répondre à ses exigences. Il faut bien comprendre ce qu'était la place d'un élève et surtout celle d'un disciple, notamment s'il vivait au domicile du maître. Dans le passé il y avait des élèves qui s'investissaient avec sérieux et souvent passion, et des disciples qui engageaient leur vie. Le niveau d'exigence des maîtres envers eux était variable mais toujours très élevé. Ueshiba a vécu intensément ce type de relation avec son maître, Takeda Sokaku. Il faisait son ménage, sa cuisine, le lavait, l'habillait, comme le firent par la suite ses propres élèves avec lui.

Aujourd'hui nous vivons à une époque qui ne permet pas ce type de relation. L'engagement qui était demandé aux disciples du passé passerait pour de la maltraitance et ceux qui l'accepteraient seraient considérés comme des illuminés tombés dans une secte! (rires)

 

La transmission est une relation qui va dans les deux sens. Le maître donne sincèrement ce qu'il a de plus précieux tandis que le disciple se dévoue corps et âme pour le remercier tout en sachant que ses efforts ne seront jamais suffisant pour payer sa dette. Dans cette relation si l'un des deux ne remplit pas correctement son devoir cela ne peut pas durer longtemps. De ce point de vue là les années passées par les uchi-deshis d'Osenseï à ses côtés sont un incroyable témoignage d'une générosité dans l'enseignement et d'un esprit de sacrifice dans l'engagement que l'on a rarement vu dans les arts martiaux. C'est très émouvant.

 

 

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Ueshiba Moriheï et Tamura Nobuyoshi

 

 

Vous pensez donc que notre époque ne permet pas d'avoir un haut niveau d'exigence? 

Les temps changent. Les références, la morale et les valeurs évoluent. C'est un fait que l'on peut regretter ou apprécier mais avec lequel il faut composer. Nous ne pouvons pas demander à un élève de penser et vivre comme ceux d'il y a cinquante ans.

Il y a aussi le problème de l'âge dont je n'ai pas parlé. Aujourd'hui les grands maîtres sont âgés. Comme des galets les expériences de leur vie ont poli leur caractère. Ceux qui étaient de jeunes loups sont aujourd'hui comme des vieux lions paisibles. C'est une bonne chose d'évoluer ainsi mais il y a un problème parce qu'entre les vieux maîtres et les jeunes élèves il n'y a presque personne. Lorsque j'étais jeune Osenseï était comme un grand-père bienveillant mais il y avait des sempaïs terribles. Des pratiquants de trente, quarante ans qui nous en faisait baver et nous éduquaient en nous enseignant nos obligations envers les maîtres. C'est quelque chose qui est très rare aujourd'hui et c'est comme s'il manquait un maillon dans la transmission.

 

Vous pensez que l'enseignement actuel manque de sévérité?

Dans un sens oui, mais une sévérité bienveillante. La sévérité doit d'abord s'exercer envers soi-même avant d'être acceptée par les autres. Celui qui est exigeant envers lui sera suivi par un grand nombre d'élèves tandis que celui qui passe son temps à discourir sans agir ne trompera personne longtemps. Le Budo s'enseigne par l'exemple. Un maître d'arts martiaux doit être l'opposé d'un maître nageur qui passe son temps sur le bord de la piscine donner des indications. En Aïkido il faut se mouiller! (rires)

Comme maître Tamura j'ai toujours à cœur d'enseigner par l'exemple, de travailler avec chacun, de chuter.

 

 

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"Comme maître Tamura j'ai toujours à cœur d'enseigner par l'exemple, de travailler avec chacun, de chuter."

 

 

La relation avec les élèves a donc évoluée pour refléter notre époque.

Oui. La relation avec les élèves a changée parce que leur mode de fonctionnement a évolué. Une chose qui me frappe est le manque de patience des gens. Lorsqu'ils n'obtiennent pas immédiatement ce qu'ils désirent ils sont mécontents! Il y a encore des personnes qui sont prêtes à faire des efforts dans l'instant mais peu qui en sont capables dans la durée. De même s'ils ne comprennent pas ils font rarement l'effort de persévérer. Aujourd'hui si on n'est pas facilement compréhensible les gens ne suivent pas.

 

Pensez-vous qu'il est nécessaire d'enseigner pour continuer à évoluer?

J'ai remarqué qu'il y avait plusieurs étapes que l'on retrouve dans le parcours de la plupart des élèves. Comme dans un couple il s'agit de moments où il y a un risque de rupture. Un de ces moments a lieu vers la huitième année où, s'ils ne commencent pas à enseigner, beaucoup de pratiquants arrêtent l'Aïkido.

Il n'y a pas UNE raison qui permette d'expliquer cela. J'en vois personnellement quelques unes. Il y a d'abord des raisons "extérieures". Le fait que souvent la situation familiale des pratiquants ayant débuté aux alentours de la vingtaine change. Les célibataires se marient, les couples ont des enfants et tout cela modifie la vie en profondeur. On peut aussi ajouter que beaucoup voient leurs responsabilités augmenter dans leur vie professionnelle et ont de pus en plus de mal à dégager du temps libre.

Il y a ensuite une question de motivation pour certains. Nous ne sommes que des hommes et il est parfois nécessaire d'avoir recours à des "récompenses". Les kyus puis les premiers dans qui rythmaient la pratique commencent à s'espacer. Le statut d'enseignant permet à certains de combler le manque de repères réguliers. Le danger est de ne devenir et surtout rester professeur que pour le titre alors qu'il s'agit en réalité d'un devoir.

Enfin, et c'est aussi important, il y a le fait qu'enseigner donne du sens à une relation pour certaines personnes pour qui le fait d'être uniquement dans la position de celui qui reçoit est frustrant. Des pratiquants qui désirent partager ce qu'ils ont reçu et devenir à leur tour des maillons de la transmission.

 

Quel impact a eu le fait d'enseigner dans votre pratique?

L'enseignement m'a permis de faire des progrès énormes. Lorsque j'ai commencé à donner des cours je me suis aperçu que souvent je ne faisais pas ce que je demandais aux élèves! J'ai pris conscience de nombreuses erreurs et ça a été une source d'évolution extraordinaire. Le désir d'accorder ma pratique à l'idéal que je tentais de transmettre a été le véritable moteur de mes efforts. Je ne crois pas que j'aurais pu atteindre un niveau correct si je n'étais pas passé par l'enseignement.

 

 

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"Je ne crois pas que j'aurais pu atteindre un niveau correct si je n'étais pas passé par l'enseignement."

Suga senseï corrigeant un pratiquant lors du stage en mémoire de Tamura senseï.

(pratiquant de droite, Jean-Michel Bothera)

 

 

L'enseignement de l'Aïkido doit-il être différent de celui des autres Budos?

Dans sa nature je ne le pense pas. Au Japon dans le passé tous les Dos étaient pratiqués dans le même esprit. Malheureusement le développement de la compétition a modifié beaucoup de choses et les disciplines qui l'ont intégrée se sont profondément modifiées. En ce sens aujourd'hui l'Aïkido ne peut être enseigné comme le Judo ou le Karaté. Mais c'est seulement parce que ces disciplines se sont éloignées de leur état d'esprit d'origine car à la base les Dos proposent un cheminement similaire.

Fondamentalement le but des arts martiaux est d'être Mukan, sans titre. C'est une voie de développement personnel, pas la recherche d'un titre ou d'un grade. On revient d'ailleurs un peu à la question des élèves qui deviennent enseignant pour répondre à un besoin de reconnaissance. C'est une erreur qui peut avoir de bonnes conséquences si le pratiquant évolue, ou être désastreuse si il s'enferme dans une recherche de positions honorifiques au détriment de la pratique concrète.

Quand l'égo dirige les arts martiaux deviennent des sports de combat. Il y a encore plus de dangers de s'égarer aujourd'hui où les titres sportifs amènent des gains financiers de plus en plus importants.

 

L'aspect spirituel doit-il être enseigné?

La première question est de savoir qui pourrait l'enseigner! C'est un fait que l'Aïkido s'est développé dans le monde en partie grâce à sa philosophie. Mais lorsque l'on aborde le sujet de la nature de l'Aïkido avec des élèves mais aussi les enseignants on se rend compte que tout cela n'est pas très clair. La majorité à une conception assez vague de l'esprit de l'Aïkido. Beaucoup de gens me semblent avoir une conscience erronée ou limitée de la discipline. Mais ce n'est pas leur faute car même pour ceux qui sont intéressés par ce sujet les ressources sont rares. Enseigner l'aspect spirituel est très difficile.

Quand on parle de l'Aïkido on parle de Ueshiba. C'est lui qui a fondé la discipline et qui l'incarnait. Il était spirituel et il est donc naturel que la voie qu'il a créée le soit aussi. Mais personne n'a développé ou même continué à enseigner sa philosophie. L'Aïkido a évolué dans de nombreuses directions différentes. Par certains aspects on peut parler d'enrichissements, dans d'autres il s'agit indéniablement d'appauvrissement. C'est le cas de l'enseignement spirituel à mon avis.

 

Comment peut-on alors aborder cet aspect?

Il n'y a pas à ma connaissance de maître ayant atteint le niveau d'éveil d'Osenseï. Certains s'en approchent sans doute ou s'en sont approchés mais sans arriver à incarner comme lui l'Aïkido. Nous essayons d'atteindre son niveau de réalisation mais il y a beaucoup d'obstacles. L'une des principales difficultés est que maître Ueshiba n'a pas formalisé son enseignement technique, mais encore moins son enseignement spirituel. Que nous reste-t-il alors?

Si Ueshiba a été l'incarnation de l'Aïkido c'est son parcours, son cheminement que nous devons étudier tout en réunissant les paroles qu'il a laissées.

 

 

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"L'une des principales difficultés est que maître Ueshiba n'a pas formalisé son enseignement technique, mais encore moins son enseignement spirituel. Que nous reste-t-il alors?"

 

 

Quel est aujourd'hui pour vous le message d'Osenseï?

C'est un message d'amour, de paix et de compassion.

Un des évènements les plus importants de la vie d'Osenseï a eu lieu peu après ses quarante ans lorsqu'il déclara qu'il avait réalisé que la véritable nature du Budo était l'amour. Il faut bien se rendre compte de ce qu'une telle conception a d'extraordinaire. En dix ou onze siècles dans toute l'histoire des arts martiaux japonais il n'y a probablement pas eu plus de quelques dizaines d'adeptes qui sont parvenus à cette conclusion. La nature même de la pratique martiale semble être l'opposé de l'amour, une voie de destruction. C'est une réalisation extraordinaire.

Arrivé au sommet de la maîtrise technique maître Ueshiba s'est plongé plus profondément que jamais dans la religion et a trouvé le divin en lui. Il n'y a pas d'autres mots. Mais lorsqu'il nous disait "La véritable nature du Budo est l'amour" nous étions totalement convaincus car ses paroles avaient la force du vécu! Ses paroles sont un trésor que je chéris encore après bientôt quarante-cinq ans. Ces mots dont je ne saisissais pas la portée à l'époque sont aujourd'hui un phare qui guide ma recherche.

 

Les enseignants devraient-ils donc à votre avis enseigner la vie d'Osenseï, son parcours?

Avant tout il faut prendre conscience que nous pratiquons une voie martiale. Je pense donc qu'il faut commencer par la pratique physique.

Il y a une anecdote célèbre sur un professeur de Jujutsu de l'école Sekiguchi ryu. Un de ses élèves était le fils d'un seigneur du clan Matsudaïra, une branche de la famille des shoguns Tokugawa. Cet élève était malade dans sa jeunesse et avait débuté la pratique du Jujutsu dans l'espoir de se renforcer et après de grandes difficultés il finit par atteindre un niveau correct.

Un jour son professeur n'est pas venu en personne et lui a envoyé deux disciples. Ces deux pratiquants furent extrêmement brutaux et le jeune seigneur voulut voir son enseignant mais celui-ci se dérobait. Au bout d'une semaine il réussit enfin à le voir et celui-ci lui dit:

"Vous êtes un grand érudit mais la nature de la pratique martiale est autre. C'est pourquoi je vous ai envoyé ces disciples." Le maître était si ému qu'il pleurait en s'adressant à son élève. Il avait dû se résoudre à être cruel envers lui pour son bien et il en souffrait véritablement. Des années plus tard Matsudaïra devait devenir un personnage majeur de l'histoire du Japon. Sans doute n'aurait-il jamais joué un rôle de premier plan si son maître n'avait pas été capable de l'amener à dépasser son approche intellectuelle des choses. Dans le domaine martial il était par ailleurs devenu l'un des trois meilleurs… des trois mille élèves de son école!

Je raconte cette anecdote car il faut comprendre que les discours même brillants ne peuvent remplacer la pratique. Comment un enseignant peut-il déclarer que "Le Budo est l'amour" sans se couvrir de ridicule? Ce sont des paroles qu'on ne peut prononcer sans avoir atteint une réalisation soi-même. C'est la première chose.

Le second point est que la recherche sur la philosophie, la vie d'Osenseï, auront des résultats bien plus efficaces si elles naissent du désir du pratiquant. Je crois donc que l'on peut évoquer ces sujets à l'occasion mais qu'il faut surtout guider l'élève dans sa recherche lorsqu'il en ressent lui-même le besoin.

 

Personnellement je suis réputé pour parler souvent des maîtres du passé lors des stages. (rires) Mais je pense que c'est quelque chose d'important. Au Japon lorsque j'ai grandi j'étais entouré de livres qui racontaient plus ou moins fidèlement la vie des héros du passé. C'est cette éducation que je voudrais partager avec les élèves. Leur faire connaître les exemples que sont ces héros du passé. Ces histoires nous guident, nous inspirent. Je voudrais que ce monde devienne familier pour les pratiquants.

 

 

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"Leur faire connaître les exemples que sont ces héros du passé. Ces histoires nous guident, nous inspirent."

 

 

L'aspect spirituel était-il important pour Tamura senseï?

La force ainsi que la faiblesse de Maître Tamura étaient son réalisme. C'est ainsi que je le ressentais en tout cas. Tamura senseï me disait: "Maître Ueshiba était aussi un homme qui faisait la sieste.". (rires) C'est à chacun d'interpréter le sens de ses paroles mais pour moi ce n'était pas quelque chose qu'il disait pour dénigrer mais pour relativiser. Sans jamais être dédaigneux Tamura senseï n'était pas versé dans les rituels ou les longs discours. Pour moi il était pourtant quelqu'un de spirituel et il enseignait par l'exemple, par ses actes et son attitude face aux évènements de la vie. A sa façon. Il ne s'étendait pas sur des spécificités religieuses et son enseignement atteignait ainsi une sorte d'universalité. Je pense aussi que pour lui l'Aïkido passait avant tout par la pratique.

 

Tamura senseï nous a malheureusement quitté l'été dernier. Voulez-vous dire un mot sur cet événement?

Je ne m'attendais absolument pas à ce que Tamura senseï s'en aille. Je savais bien sûr qu'il était gravement malade mais je ne pouvais pas concevoir qu'il allait mourir. En ce sens j'ai revécu ce que j'avais ressenti à la mort d'Osenseï. Lorsqu'il est mort j'étais encore à l'Aïkikaï et je suivais ses cours. Je savais aussi qu'il était malade mais lorsqu'on m'a annoncé sa mort je n'arrivais pas à le réaliser. Quarante ans plus tard j'ai revécu la même expérience. C'était tout simplement impossible. Je pensais que Tamura senseï se rétablirait et jusqu'à ce que l'on m'annonce sa mort l'idée de sa disparition n'était pas une éventualité pour moi.

Lorsqu'Osenseï est parti ses disciples ont énormément regretté de ne pas avoir demandé ou prêté attention à beaucoup de choses. On imagine que ces géants sont éternels mais lorsque leur disparition survient il ne nous reste que nos regrets. Les images, les moments partagés restent et nous servent à avancer mais c'est un moment très difficile. Pour beaucoup maître Tamura représentait énormément et sa disparition laisse un vide immense…

 

 

Tamura Nobuyoshi 19 (Bruno Germain)

(photo Bruno Germain)

 

 

Y a-t-il des choses que vous regrettez de ne pas lui avoir demandées?

Oui, beaucoup. Beaucoup de choses.

 

Aujourd'hui je travaille notamment sur les modifications qu'Osenseï a apportées au Daïto ryu. J'aurai voulu soumettre à son opinion mes réflexions, lui demander son avis et ses conseils. L'état de mes recherches actuelles m'a amené à des conclusions surprenantes. Si elles se vérifient par la suite ce sera une révolution dans la compréhension que j'avais de ces deux disciplines.

Je continue aussi à travailler sur la relation entre les techniques à mains nues et les armes.  Maître Tamura, plus encore que maître Ueshiba, avait approfondi ce lien. C'est une voie que j'ai explorée à ma façon notamment avec les techniques de Saya no uchi. J'essaie toutefois de ne pas exagérer en "forçant" pour faire coller la pratique à la théorie. A mon avis certains poussent trop loin ce raisonnement et je crois que cela devient une erreur. Ce qui doit être partagé est l'utilisation du corps mais cela ne doit pas emprisonner la forme. Voilà, ce sont des choses dont j'aurai voulu parler avec lui, sur lesquelles j'aurai voulu avoir son opinion…

 

Quel est pour vous l'enseignement le plus important de Tamura senseï?

Il y en a eu tant qu'il est difficile d'en citer un plus que les autres. Je dirai sans doute la supériorité de la souplesse par rapport à la force. Ce principe qui avait déjà été énoncé à l'époque de Sun Tzu a été repris par les plus grands adeptes, de Kamiizumi Ise no Kami à Chiba Shusaku mais on le voit rarement mis en action. J'avais besoin de le voir et Tamura senseï m'en a donné un magnifique aperçu.

 

N'est-ce pas un principe que faisait aussi vivre Osenseï?

D'une certaine façon oui, mais c'était moins spectaculaire et moins flagrant. Pourquoi? Parce qu'Osenseï avait une puissance hors du commun. Cette puissance qu'il a gardée jusqu'à ses derniers jours "cachait" en quelque sorte ce principe.

A l'inverse Tamura senseï même s'il était vigoureux dans sa jeunesse, n'a jamais eu la même puissance. Il pouvait pourtant faire vivre l'Aïkido avec le plus grand brio. Il m'a donné la confiance dans la souplesse et le relâchement et le désir de poursuivre dans cette voie. Contrôler une force supérieure par la souplesse est pour moi l'un des achèvements techniques de la pratique martiale.

 

 

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"Contrôler une force supérieure par la souplesse est pour moi l'un des achèvements techniques de la pratique martiale."

 

 

Considérez-vous que la technique de maître Tamura était achevée?

Non je ne le crois pas. Il était sans aucun doute l'un des géants du Budo mais il aurait continué à évoluer. Mais je crois que cela aurait été aussi le cas d'Osenseï. Les plus grands adeptes continuent à chercher jusqu'à leur dernier jour. Leur cheminement est fait de recherches, tentatives qui sont parfois approfondies, conservées, parfois abandonnées. Nul ne peut dire que Tamura senseï n'aurait pas modifié les formes que nous voyions dans ses dernières années et j'ai même le sentiment opposé. Je suis persuadé que ce grand maître nous aurait encore ébloui par ses découvertes.

Il n'y a pas de fin dans le Budo. Lorsque je repense à Tamura senseï je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec le cheminement de son maître. Tamura senseï disait que le changement dans les dernières années d'Osenseï était très très rapide et que les disciples ne pouvaient pas suivre son évolution. C'est le sentiment que j'avais en le regardant pratiquer! (rires)

 

L'Aïkido d'Osenseï peut-il être considéré comme un achèvement?

C'est un sujet très délicat. On peut supposer que c'est le plus haut niveau de pratique, mais en même temps il est probable que s'il avait encore vécu il aurait encore progressé et fait évoluer son art.

 

Que pensez-vous du futur de l'héritage de Tamura senseï?

Aujourd'hui beaucoup de pratiquants essaient d'imiter Tamura senseï. En un sens cela est bien mais c'est aussi très dangereux. L'imitation technique sans la construction du corps ne peut pas donner de résultats. Finalement le risque est de donner naissance à une génération de mimes dont la pratique ne fonctionne pas. Les pratiquants en seront frustrés et la merveilleuse technique de maître Tamura en sera dévaluée. La construction du corps est nécessaire pour faire vivre la technique.

L'Aïkido de Tamura senseï était exceptionnel. Mais c'était le résultat d'un concours de circonstances unique, de ses années d'études auprès du fondateur et de ses capacités physiques et mentales. J'ai souvent dit par exemple que j'admirais la souplesse de ses chevilles. C'est quelque chose que je ne retrouve que sur les films 8mm d'Osenseï. Cela peut sembler anecdotique mais c'est pour moi un élément essentiel qui leur permettait de réaliser leurs techniques. Sans cette souplesse une stricte imitation restera imparfaite car la technique est liée au corps de celui qui l'exécute. Sans la compréhension intuitive exceptionnelle de maître Tamura on risque aussi de rester dans la gesticulation.

Le danger lorsqu'on a affaire à l'enseignement d'un génie est qu'il soit interprété et transmis par des gens qui n'en comprennent pas l'essence. L'Aïkido de Tamura senseï sera interprété, modifié, c'est inévitable. Il y aura des évolutions positives, des dérives, comme c'est toujours le cas. A chacun de faire le tri selon ses conceptions.

Personnellement lorsque je vois les gens qui imitent jusqu'à la marche de maître Tamura je me demande ce qu'ils ont eu comme parents?! Maître Tamura avait un corps particulier, une souplesse exceptionnelle. Sans cela il ne faut pas caricaturer et forcer pour imiter quelque chose que l'on ne peut pas faire fonctionner. C'est le meilleur moyen de bloquer sa propre progression. N'ayant jamais eu cette tendance là c'est un comportement que j'ai du mal à comprendre.

 

Il ne faut pas figer Tamura senseï. Il doit être une inspiration. Si l'on regarde l'évolution de sa technique durant les vingt dernières années on voit d'énormes changements et revirements et je crois que ce processus aurait continué. La recherche était sa joie et son plaisir. Il vivait dans l'instant et ne figeait rien. Nous devons faire de même si nous désirons l'honorer.

 

Merci senseï.

 

 

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"Il ne faut pas figer Tamura senseï. Il doit être une inspiration."

 

 

Publications

Maître Suga est l'auteur de trois DVD, "Ken, les racines de l'Aïkido", "Jo, le pilier de l'Aïkido" et "Les fondements de l'Aïkido" qui abordent respectivement le travail du sabre, du bâton et à mains nues. Il est aussi l'auteur de nombreux articles publiés dans les revues spécialisées, notamment sur l'analyse de l'origine des termes utilisés dans le Budo à travers l'étude de leur écriture en kanjis.

 

 

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Suga Toshiro, Kokyu nage avec Isseï Tamaki

(photo Frédéric Carnet)

 

 

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Eve 23/06/2011 13:55



En effet, j'ai eu un petit flottement après cet échec et puis la pratique m'a assez vite manqué... Au final c'est douloureux pour l'égo mais on s'en remet. Le plus difficile, je crois, c'est
d'"assumer" auprès des autres pratiquants car dans ces moments là on se retrouve toujours un peu isolé du groupe. Il serait dommage d'abandonner, ce type d'épreuve nous consolide aussi en
tant que pratiquant et être humain.


Bonne journée


Eve



Léo Tamaki 23/06/2011 15:32



Merci pour ce témoignage qui doit refléter le sentiment de beaucoup. L'échec n'est jamais plaisant mais il est surtout lourd à porter lorsque l'n fait partie d'un groupe dont les autres ont
parfois passé avec succès l'étape. Une séparation peut se créer mais bien heureusement elle disparaît rapidement avec la pratique.


 


Très bonne pratique :D


 


Léo


 



Eve 13/06/2011 13:40



"Fondamentalement le but des arts martiaux est d'être Mukan, sans titre. C'est une voie de développement personnel, pas
la recherche d'un titre ou d'un grade."


 C'est le genre de phrase simple
qui remet les choses en place ! Ces derniers mois, j'ai travaillé dur dans l'objectif de réussir mon passage de grade (sans vouloir raconter ma vie mais un peu quand même...) Bref, j'ai échoué à
ce passage, d'où une grosse remise en question du type : où vais-je ? que fais-je ? dans quel état j'erre ? J'ai dû me poser de vraies questions, savoir pourquoi continuer, quel but je
poursuivais, quelles étaient mes réelles motivations.


Cet article m'a enfin donné un début de réponse, ceci après des semaines de flou artistique, merci à Suga
Senseï pour ses mots plein de sagesse :)


 



Léo Tamaki 23/06/2011 11:01



Chère Eve,


 


L'échec à un passage de grades peut vraiment être dévastateur et je connais des pratiquants que cela a poussé à arrêter la pratique. Il semble que ce ne soit pas votre cas et j'en suis heureux.
Les grades ne sont en effet qu'un outil sans grande importance comme nous le rappelle Suga senseï.


 


Très bonne continuation ;-)


 


Léo


 



frédéric Vernet 11/06/2011 22:11



Percutant... à distribuer et à placarder dans les Dojos ;)



Léo Tamaki 23/06/2011 10:58



Merci pour la lecture ;-)


 


Il est vrai que certaines pensées et réflexions mériteraient d'être connues par les élèves. C'est souvent le cas de celles de Suga senseï.


 


Léo


 



Romain 10/06/2011 11:43



Bonjour


Par rapport à la spiritualité et l'aikido, il serait interessant de connaitre "l'emploi du temps" d'une journée d'OSensei. Il me semble que les pratiques dites spirituelles qu'il avait hors du
tatami étaient assez importantes, il serait interessant de voir lesquelles.


Merci et bonne journée (pluvieuse?)



Léo Tamaki 10/06/2011 12:40



Bonjour Romain,


 


Il serait en effet intéressant de connaître l'emploi du temps d'Osenseï. Cela semble toutefois difficile dans la mesure où il n'a pas, à ma connaissance, laissé de nikki, journal intime. Il nous
reste des témoignages qui s'accordent sur le temps passé à la prière, notamment chaque matin.


Il faut toutefois faire la différence entre ses prières et ses exercices qui pouvaient être issus de courants religieux et spirituels mais qui étaient liés à la pratique martiale comme me l'a
notamment expliqué Sunadomari senseï, 9° dan, qui faisait partie de la même secte Shinto qu'Osenseï, l'Omoto kyo.


 


Bonne journée,


 


Léo


 



Spiral 09/06/2011 11:22



Hej !


très inspirant et pas langue de bois, j'aime bcp l'idée de s'inspirer pour pour trouver avec son corps les principes à faire vivre plut^to que de singer sans réfléchir une attitude.


Une lucidité aussi, sur les avant et après des grands adeptes en fonction des élèves, curieux qui ont gravité autour;


merci pour ce partage.


see you !


T.



Léo Tamaki 09/06/2011 11:57



Salut Tangi,


 


La pratique d'un adepte est fonction de son maître bien entendu, mais est aussi liée notamment à son âge, sa corpulence, ses différentes aptitudes physiques et son caractère. C'est pourquoi si le
processus de transmission passe par une étape d'imitation dans la période "shu", il convient d'en sortir pendant "ha". Et il est rare que "ri" soit la copie de la patique de son maître à moins de
présenter des caractéristiques quasi identiques. Malgré cela les imitateurs sont légion. Ce n'est pourtant souvent que de la bonne volonté et une simple méconnaissance du cheminement
traditionnel. Les paroles de Suga senseï libèreront sans doute certains d'entre eux, c'est tout le mal que l'on peut leur souhaiter.


 


Amicalement,


 


Léo


 



franck 08/06/2011 22:28



Bonsoir Léo, lecteur assidu de vos écrits depuis de nombreux mois je me décide à coucher ces quelques mots pour témoigner de ce que m'a apporté l'aikido...


Je vis à Brest j'ai 40 ans et j'ai suivi pendant 4 ans à Brest les cours de Toshiro..


Quel bonheur ce fut de partager ces années de pratique et de cotoyer ce grand homme qu'est Toshiro, chaque cours était un moment de bonheur et j'en mesure toute la dimension à ce jour, une
simplicité, une joie de vivre et surtout un sens du Partage qui restent pour moi une formidable source de paix...


La vie de famille, les enfants comme il le dit si bien ont fait que je n'ai plus le temps de pratiquer aujourd'hui mais la transmission de sa bienveillance est présente encore à ce jour pour moi.


C'est comme si nous étions ses enfants en fait, je l'ai vraiment ressenti comme celà et je vous remercie de part votre pratique et votre blog de faire vivre cette lumière de la connaissance de
soi, à bientôt peut être.


Franck. 



Léo Tamaki 09/06/2011 11:48



Bonjour Franck,


 


Merci pour votre lecture et votre message.


Je suis heureux que la rencontre de Suga senseï continue à vous apporter après toutes ces années et je ne manquerai pas de lui en parler. Simplicité et joie de vivre comme vous le dites sont deux
éléments qui le caractérisent.


 


J'espère que vous aurez l'occasion de le revoir un jour,


 


Léo


 



Seb 08/06/2011 17:42



Merci pour cet article ! Le temoignage ici de Toshiro à propos d'Ueshiba, Tamura a quelque chose de rare et d'exeptionnelle. De plus sa vision de la pratique est d'une licidité incroyable.



Léo Tamaki 09/06/2011 11:28



Merci pour la lecture ;-)


 


Un témoignage rare en effet et au vécu profond. Une lucidité qui peut blesser même si je peux t'assurer que ses propos ont été ici plus que mesurés :D


 


Léo


 



Damien 08/06/2011 17:20



Bonjour Léo,


Entretien très intéressant, effectivement, avec des reflexions qui en amènent d'autres. Enrichissant, par conséquent...



Léo Tamaki 09/06/2011 11:23



Bonjour Damien,


 


Merci pour la lecture et au plaisir de partager rapidement avec toi les réflexions que l'interview a fait naître chez toi ;-)


 


Amicalement,


 


Léo


 



Steph 08/06/2011 13:24



Hello Léo,
Un magnifique entretien, des écrits qui donnent vraiment à réfléchir.
Belle journée
Stéphane


 



Léo Tamaki 08/06/2011 13:34



Merci Stéphane.


 


Il y a en effet beaucoup de matière à réflexions dans les paroles de Suga senseï.


 


Bonne journée :D


 


Léo