Budo no Nayami

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

11 Mars 2016 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Les étapes shu, ha et ri dans l'apprentissage des traditions martiales japonaises sont connues. En simplifiant on peut dire que shu correspond à l'imitation, ha à l'exploration, et ri à la maîtrise. Mais si shu ha ri peut être ramené à l'étude d'un mouvement, il s'agit évidemment à la base, des grandes périodes de la vie d'un pratiquant. Je souhaiterai aujourd'hui me pencher sur les étapes beaucoup plus réduites de l'étude d'un mouvement.

 

 

Apprendre à apprendre l'Aïkido (et autre pratiques martiales...)

Des techniques incroyables

Les techniques martiales traditionnelles japonaises sont des outils très subtils. Ils ont pour but de permettre à un adepte de survivre à une confrontation face à un ou plusieurs adversaires qui lui sont physiquement supérieurs.

Si le curriculum d'une école comporte plusieurs étapes de difficultés croissantes, même les premières techniques ne peuvent fonctionner après quelques répétitions (j'entends par là les quelques premiers milliers de fois où on les réalise). Alors qu'une vision superficielle peut donner l'impression que les techniques sont des leviers ou des frappes que l'on peut maîtriser en quelques heures, la réalité est toute autre. La véritable efficacité de ces mouvements les rend… littéralement incroyables. On ne peut y croire. Un geste dans lequel un regard non averti ne verra qu'un levier permettant une amélioration insuffisante du rapport de forces pour qu'un vieillard maîtrise un adversaire aux capacités physiques largement supérieures, fonctionnera de façon incompréhensible. Parce que la technique fonctionne lorsqu'il y a eu modification de l'utilisation du corps. Modification qui a été obtenue… en travaillant notamment la technique.

 

C'est donc la recherche d'un effet "incroyable" qui permet de l'obtenir. Mais pour cela il faut d'abord avoir conscience qu'un tel effet est possible, et on ne peut en avoir la certitude qu'après l'avoir ressenti, expérimenté dans sa chair.

Malheureusement aujourd'hui les adeptes capables de faire preuves de capacités trop belles pour être vraies sont souvent des mystificateurs, et il m'a fallu longtemps avant de croiser la route d'un maître capable de prouesses incroyables. Il s'agissait de Tamura senseï. Et lors de mes recherches ultérieures, peu parmi les nombreux experts que j'ai rencontrés avaient développé des compétences incroyables réelles, même si beaucoup en faisaient des démonstrations… Si vous n'avez pas encore rencontré de tels adeptes, je vous invite à continuer à chercher. Soyez curieux, explorez, car la découverte en vaut vraiment la peine.

 

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Reproduire la forme

Lorsque l'on débute la pratique martiale, on a tendance à se focaliser sur la fin d'un mouvement, ce qui arrive à aïte. Mais il ne s'agit là que d'une conséquence de la réalisation juste de toutes les étapes antérieures. Se concentrer sur elle empêche de voir le cheminement qui permet ce résultat. En conséquence on voit de nombreux pratiquants prendre des libertés pour arriver à une fin présentant une ressemblance toute relative avec ce qui a été démontré.

La première étape de l'étude est la reproduction. A ce stade tori et uke doivent travailler en coopérant, chacun cherchant simplement à imiter les formes respectives qu'ont démontrés l'enseignant et son partenaire. Miracle excepté, le geste de tori ne peut produire le résultat escompté. C'est sans importance. Uke doit dont coopérer. Il doit effectuer une attaque correcte tant dans le temps, la distance et la forme que l'intention. Et il devra reproduire l'effet en s'accordant à tori, si celui-ci n'est pas capable de le créer.

 

A ce stade le rôle d'uke est plus difficile que celui de tori. Car sans savoir comment fonctionne la technique, il peut en reproduire l'effet trop tôt, trop tard, ou de façon incorrecte. C'est la raison pour laquelle dans les koryus, uke était toujours un sempaï. En Aïkido il est possible de limiter les erreurs en se concentrant sur une réalisation très lente du mouvement. L'enseignant devra aussi veiller à ce que lui, ou un pratiquant avancé, passe avec chacun des élèves en tenant le rôle de uke.

Lors de cette étape, les attaques rapides et/ou puissantes sont à proscrire. En effet, le stress provoqué empêchera uke de se concentrer sur la reproduction d'une forme précise, et contribuera à ancrer en lui des gestes approximatifs, et une tension dans ses réactions. L'enseignant devra être très vigilant à ce stade, beaucoup de pratiquants attaquant trop vite et trop fort.

 

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Travailler sur la modification de l'utilisation du corps

Lorsque tori et uke arrivent à reproduire correctement la forme extérieure d'un mouvement en coopérant, il est alors temps de passer à l'étape suivante, la modification de l'utilisation du corps. Ce terme un peu pompeux recouvre des éléments très variés qu'il serait trop long de lister ici. Il peut s'agir de développer un corps enraciné ou flottant, uni ou dissocié, etc…

Pour arriver à ce résultat l'enseignant pourra indiquer au pratiquant le détail du travail nécessaire, tel que les muscles utilisés, la façon de les mettre en action, les visualisations nécessaires, le travail postural, etc… A ce stade il est essentiel que l'élève puisse ressentir le mouvement en le recevant. Il est aussi très efficace que l'enseignant lui fasse toucher, lorsque cela est possible, son corps en action.

Lors de cette étape, les attaques rapides et/ou puissantes sont toujours à proscrire pour les raisons listées précédemment. La modification de l'utilisation du corps est une reprogrammation profonde. C'est un travail lent, fin, et qui ne peut se faire qu'en conscience. L'enseignant devra donc continuer à être très vigilant à ce stade.

 

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Observer l'effet sur uke

Une fois la forme intégrée, et le travail de modification de l'utilisation du corps engagé, il convient d'observer les effets sur uke. Les résultats observés permettront d'affiner le travail engagé, et de porter son attention sur l'adaptation nécessaire à son partenaire, notamment en fonction de sa morphologie. Il convient toujours ici de travailler avec une intensité modérée.

 

Augmenter l'intensité

Lorsque deux partenaires sont capables de reproduire la forme de façon satisfaisante, que le corps fonctionne de la manière préconisée, et que l'effet est au rendez-vous, il devient alors possible et même nécessaire d'augmenter l'intensité. Cela doit évidemment se faire de façon graduelle. Tori développera ainsi sa capacité à continuer à reproduire la forme et à bouger de façon adaptée en situation de stress face à une attaque rapide et puissante.

La complaisance de tori se réduit drastiquement à mesure que l'on avance dans cette étape.

 

Travailler en opposition

Dans le dernier stade de l'apprentissage de la forme, uke attaque non seulement de façon engagée, mais n'hésite pas à utiliser des kaeshi wazas afin de retourner le mouvement lorsque des ouvertures se présentent.

 

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Des étapes claires à respecter

Aujourd'hui l'apprentissage se fait souvent de façon approximative. Ni tori ni uke n'ont conscience de l'étape d'étude, l'attaque est souvent incorrecte dans la forme tout en étant trop rapide et/ou puissante. Tori essaye tant bien que mal de reproduire l'effet, et la plus grande finesse que l'on peut rencontrer dans la recherche consiste à se rapprocher autant que possible de la forme. Travail qui ne constitue on l'a vu, que la première des multiples étapes qui, seules permettent d'accéder à une efficacité hors du commun.

 

La pratique martiale est un domaine très complexe. J'ai donc délibérément simplifié ici les stades d'études, et limité le sujet à l'apprentissage des formes. Notez toutefois que, loin de se limiter à cela, la pratique doit aussi préparer l'adepte à faire face à l'inattendu. En pratique les étapes se chevaucheront, et différentes façons de travailler pourront être abordées en parallèle. Quoi qu'il en soit, je crois que discerner les micros et macros étapes permet de limiter les nombreuses occasions de se fourvoyer. Bonne pratique.

 

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Xavier 31/03/2016 13:22

Bonjour Léo
D'accord avec toi à 100%. Notamment quand tu parle de l'effet incroyable. Je marche à l'étonnement à l’émerveillement. La première fois que j'ai rencontrer Hiroo Mochizuki j'ai accroché tout de suite au Yoseikan sur cette base là.
Après l'autre réflexion sur le travail en opposition: c'est en effet le dernier stade de l'apprentissage. Mais la "sportivité" de certaines pratiques en inverse hélas l'ordre des choses.

Léo Tamaki 31/03/2016 16:48

Bonjour Xavier,

Ah j'imagine, rencontrer quelqu'un du calibre de Mochizuki senseï peut changer le cours d'une vie :-)

Et oui, je crois comme toi que l'inversion des stades d'apprentissage crée de graves problèmes...

Amicalement,

Léo

antony 30/03/2016 12:27

Bonjour Léo,

Réflexion véritablement intéressante à mon sens... Une question me vient également: tu as découvert ce type de travail très lent et fin auprès de Kuroda Senseï ou lors de ta pratique de l'Aïkido avec Tamura Senseï?
Depuis mes récents débuts en Aïkido il est vrai qu'il me semble souvent difficile de travailler lentement et de façon fine et réaliste à l'entraînement... Mais comment développer une efficacité accrue en étant faible (postulat de départ du "faible" confronté au "fort") si on omet ce genre de travail? Telle est la question... mais merci en tout cas de nous donner des pistes au travers d'articles comme celui-ci :)

Bonne journée à toi et au plaisir de te lire,
Antony

Léo Tamaki 30/03/2016 16:55

Bonjour Antony,

Les inspirations pour le travail lent sont multiples. Elles me viennent essentiellement des maîtres Tamura, Kuroda et Hino.

Si tu as débuté récemment, je t'invite à ne pas te sentir trop concerné par le "réalisme" (sans tomber dans le n'importe quoi :D). C'est un élément important mais il faut déjà apprendre les formes, puis... voir article ;-).

Bonne journée et merci pour la lecture !

Léo