Budo no Nayami

Kawabe Takeshi, le cœur du Bushi

12 Juillet 2020 , Rédigé par Léo Tamaki

Le Budo comme beaucoup de chemins, est difficile, souvent solitaire, et ne mène ni à la richesse ni aux honneurs. Mais je suis heureux d’avoir pu consacrer ma vie à la voie que j’ai choisie, et j’invite chacun à avoir le courage de suivre ses aspirations. C’est une joie simple, mais profonde et durable.

Kawabe Takeshi

 

J’ai fait en sorte, dans mon parcours de budoka, d’aller à la rencontre de nombre de géants des arts martiaux. J’ai croisé une poignée de charlatans, quelques virtuoses à la technique brillante, mais très peu de belles âmes. Parmi eux, Mochizuki Hiroo, Luo Dexiu, et celui dont je souhaite parler aujourd’hui, Kawabe Takeshi.

 

Un parcours imposant

Kawabe Takeshi est né le 2 août 1944 à Osaka. Il débute l'Aïkido à l'université, et découvre la pratique du Daïto ryu avec Hisa Takuma, l'un des élèves les plus célèbres de Takeda Sokaku. C'est toutefois l'Aïkido qu'il continue d'abord à étudier pendant quatre ans sous la direction de Kobayashi Hirokazu senseï.

Après un arrêt de quatre ans lors de son entrée dans le monde du travail, il retrouve le chemin des tatamis et reprend la pratique du Daïto ryu avec Hisa senseï. Aujourd'hui 8ème dan, ancien instructeur en chef du Takumakaï, cumulant cinq décennies de pratique, Kawabe senseï est le seul professionnel de haut niveau de la discipline. A ce titre il enchaîne à un rythme fou les déplacements au Japon mais aussi dans le reste du monde.

Kawabe senseï eut l'honneur de recevoir son nidan (2ème dan) en Aïkido de Ueshiba Moriheï, son nidan en Daïto ryu de Takeda Tokimune, le fils de Takeda Sokaku, son godan (5ème dan) et le Kyoju dairi (certificat d'enseignant/représentant) de Hisa Takuma, et son hachidan (8ème dan) de Mori Hakaru.

 

Le parcours de Kawabe senseï est impressionnant. Mais en vérité… il ne révèle rien. Car si les cartes de visite bien remplies m’impressionnaient dans ma jeunesse, plusieurs désillusions vécues au Japon me permirent de réaliser que dans le monde des arts martiaux comme souvent ailleurs, la simple présence continue permet d’obtenir titres et distinctions à l’usure. Les grades et diplômes du Budo ne faisant absolument pas exception. C’est donc avec espoir, mais sans attentes particulières que j’ai été à la rencontre de maître Kawabe. Il a outrepassé toutes mes espérances.

Je voudrais aujourd’hui partager certaines de mes impressions sur Kawabe senseï en m’appuyant sur un échange que j’ai eu avec Ellis Amdur. Ellis est un géant, au propre comme au figuré, qui inspire ma réflexion sur la pratique martiale. Lorsqu’il apprit que j’avais rencontré Kawabe Takeshi, il me posa plusieurs questions sur lui qui serviront de trame aux lignes qui suivent.

 

 

 

 

Peux-tu décrire ton ressenti en recevant ses mouvements ?

Les gestes de maître Kawabe sont souples. Il n’utilise pas de force physique pour faire fonctionner ses mouvements comme j’ai pu l’expérimenter avec d’autres adeptes célèbres de Daïto ryu.

Ses techniques peuvent être déplaisantes si il le souhaite, mais il se contente généralement de contrôler, réservant les mouvements douloureux aux pratiquants agressifs, ou, occasionnellement de façon très brève et amusante, pour détendre des élèves trop sérieux. Mais si c’est rare qu’il ait recours à ce moyen aujourd’hui, il semble qu’il ait été redouté dans sa jeunesse.

Par ailleurs les gestes de Kawabe senseï peuvent être très puissants, grâce à une subtile modification de l’utilisation du corps, et une compréhension fine des réactions de l’être humain. C’est toutefois très rarement qu’il fait démonstration de sa puissance, considérant probablement cela comme un étalage de mauvais goût.

 

Je dois ajouter que j’ai toujours considéré certains mouvements du Daïto ryu comme peu crédibles, et dépendant d’un contexte aussi restreint qu’improbable. Si maître Kawabe en emploie à l’occasion, notamment pour répondre aux attentes des afficionados lors de démonstrations ou cours grand public, il les évite lors des leçons avec des pratiquants qu’il juge investis. En ce sens il adapte subtilement son enseignement au public qui lui fait face.

Kawabe senseï m’a d’ailleurs indiqué que nombre de techniques du répertoire ne faisaient pas sens, et les mouvements où l’étendue de sa maîtrise se révèle sont les plus sobres, et donc difficiles à réaliser.

 

 

 

 

Y avait-il quelque chose d’unique et spécifique au Daïto ryu ?

Pas réellement.

J’ai invité Kawabe senseï car :

  • Je voulais lui poser des questions historiques,
  • Ses techniques ne reposent pas sur des qualités athlétiques,
  • Son contrôle est subtil mais extrêmement efficace,
  • J’avais des questions techniques.

 

Je n’ai été déçu sur aucun de ces points. En revanche il n’y a rien eu que je n’ai rencontré sous une forme ou une autre dans mon parcours, chez d’autres enseignants et dans d’autres disciplines.

 

Une chose intéressante à noter est le fait que, durant la semaine de stage, maître Kawabe a démontré à plusieurs reprises pour information des variations des mouvements à la façon de Toheï, Shioda, Okamoto, etc. Cela éclairait le travail sous de nouveaux angles, et témoigne de la profondeur de sa recherche. C’est le résultat de sa volonté à étudier avec tous, qui l’a mené à rencontrer et travailler avec des maîtres de plusieurs disciplines, mais surtout les chefs de file des autres courants du Daïto ryu. C’est un parcours unique, qui ne se révèle pas à la simple lecture de ses titres.

 

As-tu dû suivre d’une façon particulière pour que les techniques fonctionnent, ou as-tu pu réellement attaquer librement ?

Je n’ai jamais attaqué à intensité maximum, ou avec un mouvement non déterminé à l’avance, mais les attaques fortes et/ou rapides n’ont posé aucunes difficultés à maître Kawabe. Il apprécie les saisies fermes, mais gère parfaitement les légères. Il ne m’a jamais indiqué les techniques qu’il allait réaliser, et pour beaucoup ce fut la première fois que je les expérimentais. Pourtant il obtint le résultat qu’il souhaitait à chaque fois. Et quand il fit face à des pratiquants zélés qui voulant bien faire, anticipaient le mouvement mais de façon erronée, il s’adapta à chaque fois aisément. La majorité des experts que j’ai vus dans la même situation ont réussi à s’adapter, mais j’ai la plupart du temps senti une tension, même légère, même si elle n’était que mentale. Rien de tout cela chez Kawabe senseï, et c’est quelque chose de remarquable.

 

 

 

 

J’aimerai ici ajouter que maître Kawabe est un homme réellement humble. Il m’a par exemple indiqué qu’il lui arrivait de rencontrer des pratiquants qu’il ne se sentait pas en mesure de gérer si ils cherchaient à le mettre en difficulté. Il n’y avait aucune fausse modestie lorsqu’il a évoqué cela, et il partageait simplement son vécu.

 

As-tu pu comprendre comment Kawabe senseï réalisait ses mouvements ?

Oui. Mais s’il n’y avait rien de nouveau en ce qui me concerne, tout était réalisé efficacement et sans efforts.

L’enseignement de maître Kawabe forme un tout cohérent, basé sur des principes communs et clairs. Très différents de certains experts qui peuvent réaliser des mouvements exceptionnels, mais utilisent une variété de principes hétéroclites qui ne forment pas un système cohérent, et qu’ils n’ont pas conscientisés suffisamment pour pouvoir les généraliser. Ce qui les rend efficaces, mais incapables d’enseigner efficacement.

 

De façon générale, Kawabe senseï travaille beaucoup sur le ma-aï et sait en tirer profit très subtilement. Il adopte une posture verticale, et débute généralement ses mouvements en shizen taï. Cela dit, il m’a indiqué que les débutants devraient débuter par hanmi avant d’arriver graduellement à ce kamae de face.

Maître Kawabe utilise beaucoup l’extension dans ses bras tout en les gardant dans son axe, et étend aussi souvent ceux d’aïte. Il modifie régulièrement les angles durant le même mouvement.

Kawabe senseï met aussi un accent particulier sur la façon d’utiliser le bras en faisant partir le mouvement du coude. Il arrive en outre à donner l’impression que ses épaules sont dissociées, tout en réussissant à utiliser sa structure à travers ses membres supérieurs. La sensation est qu’il absorbe tout en rentrant. Bien sûr il y aurait encore beaucoup à ajouter sur sa virtuosité technique, mais ce sont les éléments qui me reviennent à l’esprit à l’instant.

 

 

 

 

Y avait-il dans son waza, quoi que ce soit qui nécessitait un entraînement spécifique (tanren) pour être réalisé, or était-ce le résultat du travail des katas ?

Kawabe senseï a une routine d’étirements qu’il considère fondamentale et qu’il réalise avant chaque entraînement. Cela lui permet de travailler dans l’extension et le relâchement. Il a aussi développé des exercices de respiration permettant d’abaisser le centre de gravité. Ce n’est pas quelque chose qui lui a été enseigné, mais qu’il a développé durant sa vie de pratique. Il considère que c’est un travail d’importance primordiale.

 

J’ai ajouté dans ma réponse à Ellis quelques éléments qui m’ont marqué chez maître Kawabe.

 

-Kawabe senseï chute et reçoit les techniques avec tout le monde.

 

-S’il vous enseigne en fonction de votre niveau et investissement (souvent liés), il ne cache rien. Lorsqu’il enseignait aikiage par exemple (mouvement similaire au kokyu ho de l’Aïkido), il présentait des façons de réaliser différentes en fonction de votre expérience, et adaptées à votre stade de pratique. En outre, il restait faire travailler CHACUN jusqu’à ce qu’il ait saisi l’élément d’amélioration qu’il présentait. Un dévouement que je n’avais jamais rencontré jusqu’à lors.

 

 

 

 

-Il explique qu’il est âgé aujourd’hui, et qu’il y a des choses qu’il ne peut plus réaliser aussi efficacement que par le passé. Très différent de ces maîtres qui clament chaque jour être plus fort qu’hier et il y a vingt ans, alors même que, si j’ai pu observer chez eux un développement évident sur des aspects particuliers, j’ai aussi été témoin d’un déclin certain d’autres. Aucune fanfaronnade chez maître Kawabe, mais une grande lucidité, et une véritable humilité.

 

-Kawabe senseï est un parfait gentleman, et c’est suffisamment rare pour être mentionné. Il aime les gens, les respecte et est intéressé par chacun.

 

-C’est un passionné d’arts martiaux. Il est intéressé par tous leurs aspects, et n’a jamais honte d’aller à la rencontre d’autres experts, de leur poser des questions, et leur demander de lui enseigner.

 

-Il a fait des recherches extensives sur le Daïto ryu. Je ne partagerai pas ici les nombreux éléments qu’il a découverts et qu’il conserve pour l’instant privés pour des raisons qui lui sont propres. Nombre de ses découvertes corrélaient toutefois les travaux d’Ellis.

 

Raviver la flamme

Je voudrai maintenant partager une anecdote qui peut sembler anodine, mais qui m’a profondément ému et que je trouve très révélatrice. Kawabe senseï et moi étions sous l’Arc de Triomphe lorsqu’un homme s’est avancé vers nous en disant « Bonjour maître ! ». Nous nous sommes retournés et il m’a tendu la main en me disant qu’il appréciait mon travail. J’étais embarrassé et je lui ai présenté maître Kawabe qu’il a salué courtoisement. Lorsqu’il est parti, Kawabe senseï avait le visage illuminé et m’a dit « Tu es connu, c’est vraiment bien. Bravo pour ton travail. ». Il était sincèrement heureux pour moi.

Ce type d’événement m’était déjà arrivé à trois autres occasions avec trois autres experts. Si l’un d’eux, Mochizuki senseï, avait eu la même joie et réflexion, les deux autres avaient souri jaune. Un comble alors qu’âgés de soixante-dix ans, experts connus et reconnus, ils n’avaient rien à prouver et auraient dû être au-delà de cette petitesse.

 

Kawabe senseï a répondu à toutes mes attentes par la virtuosité de sa pratique, et la profondeur de ses connaissances. Oui il n’y a eu aucun élément technique que je n’ai rencontré ailleurs durant mon parcours, mais le contraire aurait été stupéfiant après quatre décennies de recherches. Et ceux qui clament que leur maître ou leur discipline présente un aspect unique que l’on ne trouve nulle part ailleurs sont soit des mystificateurs, soit des grenouilles au fond de leurs puits qui ne révèlent que les limites de leurs recherches. Mais j’ai trouvé chez Kawabe Takeshi bien plus que je n’attendais. J’ai trouvé une générosité, un courage et une intégrité qui ont ravivé ma foi dans le Budo. Des éléments trop rares qui, bien plus que la sophistication technique, sont la marque d’un véritable maître.

 

J’ai longtemps cru qu’il était facile d’être un homme digne, mais que la virtuosité n’était donnée qu’à une poignée d’élus. Le temps passant j’ai malheureusement découvert qu’il y avait plus de techniciens brillants que de véritables êtres humains, et j’avoue que cela m’a touché. Passer une semaine aux côtés de maître Kawabe a été un véritable antidote à cette amertume qui me saisissait parfois, et je sais que ces instants me nourriront pour longtemps.

 

 

 

 

Je souhaiterai conclure en laissant la parole à Kawabe senseï qui évoque l’étiquette. Si j’ai plusieurs fois recueilli les paroles d’experts dont les actes juraient avec leur discours, celles de Kawabe Takeshi ont la force du vécu.

 

Quelle est pour vous l’importance de l’étiquette ?

« C’est crucial. Le Budo ne peut pas exister sans étiquette, et c’est un élément qui doit être intégré dès le départ.

Lorsque j’ai commencé à enseigner je suis arrivé dans un endroit où j’ai vu les chaussures des élèves posées dans tous les sens, n’importe comment. Je suis reparti sans donner cours. C’était mes débuts et ma situation était difficile. Ça aurait été un problème que les élèves ne reviennent pas. (Rires) Mais il était encore plus important que l’étiquette soit comprise dès le départ par les pratiquants. »

Kawabe Takeshi

 

 

Pour prolonger la lecture :

 

Interview exclusive "Le maître de l'Aïki", magazine Yashima

Aussi disponible en version digitale

 

Les racines de l'Aïkido

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Marvin 13/07/2020 12:34

Merci pour ce partage très enrichissant ! Encore une fois on y trouve une sincérité touchante qui me motive à continuer !
Anne (je ne pouvais pas y être malheureusement) ayant partagé un stage avec Kawabe Takeshi sensei (grâce au magazine Yashima), a eu exactement le même ressenti de désir de partage que toi !

Merci à vous deux :)

Léo Tamaki 08/08/2020 21:50

Merci. Je suis content qu'Anne en ait gardé un bon souvenir :-)

Léo

Christian Jongbloed 13/07/2020 00:07

Les hommes vrais sont rares, il faut savoir apprécié le moment quand on en rencontre un.Humilite , la politesse sont des denrées rares