Budo no Nayami

Yann, mon sempaï

16 Juin 2009 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Budo - Bujutsu

Le sempaï, ancien, est une figure importante du dojo. Si l'on considère qu'un dojo traditionnel fonctionne comme une famille, il est le grand frère. Celui prend soin de vous, vous conseille, vous encourage, vous réprimande à l'occasion et vous transmet ce qu'il sait.
Si tous les élèves plus anciens que nous sont nos sempaï, très rapidement quelques-uns se détacheront parmi eux qui vous porteront un intérêt et/ou avec qui l'on se sent des affinités particulières. Lorsque j'ai débuté l'Aïkido plusieurs personnes m'ont marqué et permis de progresser. Je pense notamment à Hervé Tcheng et Matthieu Brocart. Mais le plus important d'entre eux fut sans aucun doute Yann Mahé.

Lorsque j'ai débuté l'Aïkido je pratiquais le Karaté et je venais de faire du Full Contact pendant un an. La vision que j'avais des arts martiaux était celle d'une pratique dont l'efficacité reposait sur des capacités physiques sportives, et où les techniques devaient être applicables telles quelles. Je n'avais pas la moindre notion de la différence entre les budo, bujutsu et autre kakutogi. Autant dire que mes conceptions étaient quasiment à l'opposée de celles que j'ai actuellement.
J'ai déjà parlé de Jacques Bardet et de l'importance qu'il eut dans mon parcours. Il est possible toutefois que, sans Yann, l'Aïkido n'aurait été qu'une étape parmi d'autres de ma pratique. Une discipline que j'aurai survolée pendant un an ou deux en complément du Karaté.




Une pratique intense
Yann a grandi en banlieue dans des quartiers difficiles. Lorsque j'ai fait sa connaissance il travaillait encore dans les forces de l'ordre. Son passé et son métier lui avaient donné une conception toute pragmatique des arts martiaux qui coïncidaient parfaitement avec ce que je cherchais. Il pratiquait en outre la boxe anglaise.
Avec ceux qui pouvaient l'assumer sa pratique était intense, physique et dans un sens, violente. Mais d'une violence franche qui se traduisait par un engagement sans concession mais sans brutalité ni sournoiserie. J'ai pris beaucoup de coups, fini plusieurs fois en sang et j'ai encore une cicatrice au coin de l'œil, souvenir d'un de ses shomen uchi. J'adorais pratiquer avec lui.

De son côté je crois que Yann appréciait d'avoir un petit jeune avec qui il pouvait se lâcher et il fit preuve d'une grande générosité et de beaucoup d'attentions. Il m'expliquait et m'enseignait ce qu'il savait, m'emmenait souvent en stages. Nous nous retrouvions aussi très souvent pour pratiquer hors du dojo. Nous travaillions les techniques contre couteau avec de vraies lames au bois de Vincennes, la boxe dans sa cave où il avait installé un sac de frappe, le combat libre sur les pelouses de La Villette… Il m'offrit aussi ma première barre de fer pour pratiquer les suburi!




Au moment où je partis au Japon Yann quitta la France pour travailler à l'étranger. Nous sommes restés en contact et avec sa femme, Sophie, ils m'invitèrent chez eux, à Rome, pendant ma lune de miel.

Sensibilité martiale
Quelques années plus tard nous nous sommes retrouvés en France pendant la même période et nous pratiquions chez Jacques Bardet. Alors qu'il avait passé ces années en Europe sans trouver d'enseignement satisfaisant, j'avais passé plusieurs années au Japon et rencontré Kuroda senseï.
A l'époque la pratique que nous avions partagée dans le passé ne me convenait plus et je travaillais avec Yann de façon moins régulière. Alors que j'aurai voulu partager avec lui ce que je cherchais, je pensais qu'il ne comprendrait pas une démarche ne reposant pas sur les qualités physiques sportives. C'est finalement Jacques qui me convainquit de le présenter à Kuroda senseï. Et là je dois dire que je fus stupéfait. Yann comprit immédiatement la profondeur de l'enseignement de Kuroda senseï. Il reste à ce jour l'un de ceux qui ont perçu l'aspect martial de son travail de la façon la plus aigüe. Nous discutions après le stage et lorsque je lui dis que j'avais été terrifié lorsque maître Kuroda nous avait simplement montré, sans sabre, comment se relever en dégainant, il m'avoua qu'il avait aussi eu les poils du corps qui se hérissaient…


Kuroda Tetsuzan NAMT07 (photo Pierre Sivisay)


Merci sempaï
Je suis l'aîné d'une famille de trois garçons. Dans la pratique martiale je me suis découvert deux grands frères, Brahim et Yann. Yann fut le premier. Je voulais lui ressembler et il prit soin de moi. Il correspondait à ce dont j'avais besoin lorsque je l'ai rencontré et m'a permis de m'identifier à lui. S'il n'avait été là je crains que je sois passé à côté de quelque chose de fondamental dans ma vie. Je souhaite à chaque pratiquant d'avoir un sempaï comme lui.

Merci sempaï.


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Jean-Claude 17/06/2009 11:18

D'abord merci de ce post qui apporte un regard "vivant" sur la relation sempaï-kohaï. Là, on n'est pas dans la "mythologie" martiale habituelle où cette relation de respect mutuel est confondu avec une relation dominant-dominé. J'espère trouver un sempaï mais comme ton expérience a l'air de le montrer, ça se fait "naturellement" au fur et à mesure de l'engagement dans l'art ou les arts pratiqués. Plus je lis ton blog, plus je souhaite qu'un maximum de personnes (si possible aikidoka) bénéficient de la tradition de Kuroda Senseï. Tiens, voilà une raison d'aller peindre un Daruma ;-)

Léo Tamaki 17/06/2009 12:45



En effet la relation sempaï/kohaï implique aussi une notion de hiérarchie. Mais ce n'était pas dans le caractère de Yann et cela n'existe pas réellement en France. Cela est probablement aussi
bien car tous les concepts culturels ne s'importent pas avec le même bonheur.

Bonne peinture ;-)

Léo