Budo no Nayami

Entretien avec Shimizu senseï (9): les limites de l'Aïkido

15 Février 2010 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Entretiens

Il y a aujourd'hui beaucoup de styles d'Aïkido. Jusqu'où peut-on considérer qu'il s'agit toujours d'Aïkido?
On utilise souvent le terme Aïkido mais beaucoup de ce qui est désigné sous ce nom est très différent de ce que nous avons étudié auprès du Fondateur. Mais on ne peut dire pour autant qu'il ne s'agit pas d'Aïkido. C'est un point très délicat. (rires)
On ne peut pas simplement dire "Ce que je fais est de l'Aïkido, ce que font les autres n'en est pas".

La pratique change selon celui qui l'enseigne. Mais si celui qui le fait pense et déclare qu'il pratique l'Aïkido, je n'y vois pas d'inconvénients.



Shimizu Kenji 017

J'ai pendant longtemps cherché à déterminer ce qui faisait la spécificité de l'Aïkido, à partir de quel moment une technique ne peut plus être considérée comme en faisant partie, et je me souviens encore de discussions nocturnes il y a des années de cela avec Philippe Cocconi et Isseï…
Lorsque j'ai commencé à interviewer des maîtres je leur ai demandé quelles étaient les limites de leur art, comment ils définissaient leur discipline. Sans surprises les réponses étaient vagues et… sans grand intérêt. Parce que les japonais ne sont vraiment pas portés sur la définition, parce que c'était probablement pour beaucoup la première fois qu'une question de ce type leur était posée.

Une des caractéristiques du Japon est d'être une civilisation inclusive. Alors qu'ils ont parfois l'image d'un peuple fermé, les japonais ont développé une culture qui est un savant mélange de créations autochtones et d'appropriation d'éléments étrangers réinterprétés. Ueshiba Moriheï fut un adepte de génie et personnifia ce processus dans le domaine martial. Intégrant tous les éléments auquel il portait de l'intérêt il créa une voie de développement de l'homme qui a aujourd'hui une portée universelle. Mais quelles sont les limites de l'Aïkido?

Depuis quelques mois cette question a réapparu dans ma vie, notamment au travers d'un échange de mails que j'ai avec Pascal, un ami ancien pratiquant de sports de combat de haut niveau qui étudie actuellement l'Aïkido Yoshinkan. Pascal a une vision très stricte de ce qu'est la discipline. Il considère qu'aujourd'hui la majorité (la totalité?) des dojos ne pratique plus l'art du fondateur, notamment parce que l'esprit de son enseignement n'est pas présent et respecté. Selon lui l'utilisation même du terme Aïkido serait abusive.
Une chose intéressante est que, bien qu'il aborde la question, Pascal base principalement son opinion sur l'orientation spirituelle et non technique. Il considère d'ailleurs que l'évolution technique est acceptable tandis qu'une perte du message ne l'est pas.
Sur le fond je serai d'accord… si le message était évident et clairement délimité. Ce n'est malheureusement pas le cas.


1005TWSÉpÉìÉtfin12Shimizu Kenji et Ueshiba Moriheï


Définition du message de l'Aïkido
Osenseï était adepte de nombreuses spiritualités. Des pratiques dont il n'était pas simple croyant mais initié. Lorsqu'il parlait d'Aïkido il utilisait de nombreuses références religieuses incompréhensibles pour le commun des japonais comme en témoignent ses élèves. Si certains d'entre eux prirent ce message à cœur tels les maîtres Sunadomari, Hikitsuchi, Abe ou Nakazono, ce ne fut toutefois pas le cas de la majorité. Ses disciples témoignent d'ailleurs du fait que jamais le Fondateur ne leur demanda de partager ses pratiques spirituelles ni de se convertir comme le rappelle maître Nocquet.
Il reste toutefois que, parmi les plus hauts grades décernés par le fondateur, Sunadomari Kanshu, 9ème dan à 38 ans, Hikitsuchi Michio, 10ème dan à 46 ans, Abe Seïseki, 10ème dan à 54 ans, Toheï Koichi, 10ème dan à 49 ans, Toheï senseï fut le seul à ne pas s'intéresser aux pratiques spirituelles de son maître.

Aujourd'hui le seul message défini et sur lequel s'accorde chacun de ses élèves est la compassion.


Ueshiba-Morihe-_15-copie-1.jpg

Définition technique de l'Aïkido
De la même façon qu'il intégra les pratiques spirituelles qui l'intéressaient à son Aïkido, Osenseï sélectionna dans de nombreuses traditions martiales les éléments techniques de la discipline qu'il fonda. Il ne fit rien d'autre en agissant ainsi qu'imiter son maître de génie, Takeda Sokaku. Les quatre principales écoles qui servirent à formaliser le cursus de l'Aïkido sont le Daïto ryu, le Kashima Shinto ryu, le Yagyu Shinkage ryu et le Hozoïn ryu.

Le Daïto ryu est la plus aisément reconnaissable de ces trois écoles. Certains maîtres de Daïto ryu ET d'Aïkido avec qui j'abordais la question me déclarèrent d'ailleurs en privé qu'à leurs yeux il n'y avait AUCUNE différence technique entre les deux écoles. D'autres me répondirent qu'ils ne connaissaient que l'une des deux écoles et ne pouvaient donc s'exprimer sur ce sujet.
Je connais mal le Daïto ryu aussi je me garderai d'exprimer un point de vue définitif sur la question. Cette école présente d'ailleurs de nombreux courants aux expressions variées. D'après les témoignages que j'ai recueillis et ce que j'ai pu voir et expérimenter, je pense toutefois que l'Aïkido pratiqué par Ueshiba Moriheï et le Daïto ryu étaient effectivement relativement proches dans la forme. Plutôt qu'une modification révolutionnaire de ses techniques il me semble qu'il y a eu une épuration du large catalogue de la discipline qu'Osenseï étudia auprès de Takeda Sokaku. J'ai d'ailleurs connaissance de plusieurs shihans de divers courants d'Aïkido qui pratiquent ou ont pratiqué le Daïto ryu. En raison de leur position leur étude ne peut être officielle mais j'ai eu l'occasion d'en voir les preuves indéniables.


Shimizu Kenji 04

Le Kashima Shinto ryu est l'une des deux écoles qui servirent de base au sabre de l'Aïkido. Elle forme le socle de l'enseignement des armes que le Fondateur transmit notamment à Saïto senseï.
Le Yagyu Shinkage ryu est l'autre école qui servit de fondement au sabre de l'Aïkido. Elle est au cœur de l'enseignement des armes qu'Osenseï transmit notamment à Hikitsuchi senseï.
Le Hozoïn ryu, enfin, semble être la fondation du travail au jo de maître Ueshiba.

Ces quatre écoles ne forment bien sûr pas la totalité des influences qui donnèrent naissance à l'Aïkido mais elles semblent être les principales.


Ueshiba-Morihe-_13.jpgUeshiba Moriheï et son fils Kisshomaru


Comme tant d'autres géants du Budo maître Ueshiba pratiqua jusqu'à ses derniers jours, créant, polissant, réinterprétant sa technique. En ce sens sa vie me rappelle celle de maître Funakoshi qui déclara sur son lit de mort qu'il commençait à comprendre le tsuki…

Quelles sont les caractéristiques techniques de l'Aïkido? La technique doit-elle ou non inclure la pratique à genoux? Celle des armes? Si l'on étudie les armes doit-on travailler à la fois les formes enseignées par les maîtres Saïto ET Hikitsuchi? Malheureusement ces questions sources de polémiques sans fin parmi les passionnés ne peuvent trouver de réponses définitives car Osenseï ne fixa jamais clairement de limites techniques. Choix volontaire? Manque d'intérêt pour ce type de définition? Nul ne le saura jamais.


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"La pratique change selon celui qui l'enseigne. Mais si celui qui le fait pense et déclare qu'il pratique l'Aïkido, je n'y vois pas d'inconvénients."


Cette phrase de Shimizu senseï peut sembler témoigner d'un manque d'intérêt pour l'Aïkido ou tout du moins son enseignement en général. Il n'en est pourtant rien. J'ai rencontré chez Shimizu senseï comme chez les autres disciples directs de maître Ueshiba un profond souci de fidélité à l'enseignement qu'ils avaient reçu du Fondateur. Toutefois, alors même qu'ils peuvent avoir un avis très marqué sur le niveau ou la logique et la justesse des techniques de leurs pairs, je n'en ai jamais vu aucun affirmer qu'il ne s'agissait pas d'Aïkido, quand bien même les évolutions furent-elles aussi importantes que dans les pratiques des maîtres Yamaguchi, Noro, Nishio, Saotome ou Tomiki.


Un bref passage de l'interview de maître Tamura:

Aujourd’hui il existe de nombreuses formes d’Aïkido. Est-ce une bonne chose ? Osenseï doit-il rester la référence ?
L’Aïkido est la création d’Osenseï ! Les Shin Aïkido (nouvel Aïkido), Tamura ryu (école Tamura) ou autre n’ont pas lieu d’être. L’Aïkido c’est l’Aïkido. Le travail consiste à trouver comment faire pour arriver au niveau de pratique d’Osenseï.

La même tasse à thé vue de côté, par au-dessus ou en dessous à une forme totalement différente. Aujourd’hui, chacun persuadé d’être dans le vrai s’oppose aux autres à cause d’une vision partielle et va ainsi à l’encontre de l’enseignement de Osenseï. Il faut ouvrir son cœur et voir que telle ou telle vision des choses peut aussi être intéressante. Il ne faut pas être enfermé dans ses certitudes. Même si les fondamentaux doivent toujours être respectés.



Il est intéressant de constater que Tamura senseï dont la forme technique a clairement évoluée par rapport à ce qu'il étudia auprès du Fondateur n'apprécie pas la division des courants. Cela explique sans doute pourquoi, malgré la spécificité de son travail, il n'a jamais cherché à créer son école. Il est vrai que le système flexible de l'Aïkikaï permet tant bien que mal à des enseignements aussi différents que ceux de Nishio, Yamaguchi, Saïto et Hikitsuchi de coexister.
La question est aujourd'hui de savoir si ce système perdurera au-delà de la disparition des élèves directs du Fondateur.


Ueshiba-Morihe-_15.jpgUeshiba Moriheï et Tamura Nobuyoshi


Une des origines de l’Aïkido est le Daïto ryu. Comment Osenseï a-t-il fait évoluer sa pratique ?
Au départ Osenseï enseignait exactement le Daïto ryu. Puis petit à petit sa pratique a évoluée au fur et à mesure que se précisait sa conception de la vie, surtout influencée par ses convictions religieuses. Ces changements n’ont pas eu lieu d’un coup, ils ont été graduels et n’étaient parfois pas même visibles de l’extérieur.

Son Ikkyo qui pouvait sembler identique vu de l’extérieur était sous-tendu par une intention différente.



J'avais oublié ce passage très intéressant de l'interview de Tamura senseï. Passage qui me semble confirmer mon opinion, à savoir que la seule caractéristique commune à tous les maîtres de l'Aïkido semble être la compassion. Si l'évolution des formes ne fut pas révolutionnaire, l'intention les sous-tendant changea radicalement. Une modification que les maîtres d'avant-guerre Shioda ou Mochizuki ne semblèrent jamais réellement intégrer.


Ueshiba-Morihe--018.jpgUne technique redoutable sous-tendue par la compassion...


Je profite de ce post pour conseiller à nouveau "Hidden in plain sight", le dernier livre d'Ellis Amdur dont les recherches et réflexions ont souvent nourri les miennes. Il y aborde dans le détail les sujets de l'origine du Daïto ryu, de l'Aïkido, de ses techniques d'armes, de la façon dont le Fondateur voyait sa pratique, etc…


Shimizu senseï donnera un stage en France les 27 et 28 février.


affiche shimizu sensei 02 2010 V3 Fr web

Attention, merci d'envoyer les préinscriptions avant le 20 février!


Note: Ces entretiens font partie d'une nouvelle série enregistrée. Il est possible que des erreurs se soient glissées dans mes retranscriptions mais j'ai pensé que l'intérêt des réponses dépassait le risque de mes fautes. Je prie les lecteurs de considérer ces entretiens comme des conversations rapportées qui pourront nourrir des réflexions et non comme paroles d'évangiles.

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Erwan 16/02/2010 11:36


Bonjour leo,
Encore une fois, ton article pose des questions de fonds. Je pense aussi qu'un art qui intègre diverses interprétations est plutôt sain à priori. Il est l'expression d'une tradition vivante et en
mouvement. Cependant, le cas de l'Aikido est épineux de par sa nature compassionnelle même, je crois. Et l'analogie avec les relijions est particulièrement frappante, où l'on parle de chapelles,
d'esprit de clocher, de pensée dogmatique, d'intégrisme, comme le dit Stéphane. Ceci dit, ces relijions qui se déchirent entre elles (et en leur propre sein) sont toujours là, et continuent de
susciter des transformations profondes chez ceux qui sont "touchés par la grâce". Elles possèdent intrinsèquement la capacité de se renouveler, d'évoluer (bon, pas toujours très vite, c'est
vrai...et parfois pas pour le meilleur...). Il semble que  l'Aikido possède cette même capacité...s'il ne se fige pas dans : le folklore, la pratique désincarnée, l'esthetisme et
tous les autres "pièges" de la pratique. La qualité de la transmission fait toute la différence, comme tu le montre dans ton précedent post. Si celle ci est "authentique", (pour le budo : en
"posant les mains" sur son sensei) quelque chose se transmet au delà de l'aspect formel, et celà peut grandir chez l'adepte qui pourra à son tour le transmettre le temps venu...
hum, en me relisant, un peu prétentieux et pompeux tout ça, mais bon, j'espère que tu me pardonneras...
Je ne pratique plus l'Aikido depuis dejà longtemps (mais d'autres formes de bujutsu/budo) mais l'Aikido reste une référence fondamentale. A tel point que je me dis souvent que je pratique
toujours l'Aikido...en vertu du célèbre principe philosophique du Canada-dry...mais j'évite généralement de dire ça aux aikidokas de mes amis pour ne pas voir leur regard se remplir d'épouvante
(même mêlée de compassion)
Merci encore pour tous ces articles...
Amicalement
Erwan


Léo Tamaki 16/02/2010 12:17



Bonjour Erwan,

En effet le cas de l'Aïkido est épineux. Sans doute sa philosophie en est-elle une des raisons. Je suppose aussi que le fait qu'il n'y ait pas de "mise en application" du type combat, même
occasionnelle, alimente les discussions sans fin sur la supériorité supposée de telle ou telle forme.

En effet, alors que je ne considère pas l'Aïkido comme une religion, même si je conçois que l'on puisse le pratiquer ainsi, je suis frappé par certaines analogies.

Je crois en effet que la seule façon de recevoir un enseignement est de subir la technique car des formes similaires peuvent êtres produites par un travail interne différent.

Je comprends ce que tu veux dire lorsque tu penses pratiquer l'Aïkido même à travers d'autres disciplines. Cela se tient si l'on considère que ce qui différencie principalement les différentes
pratiques d'Osenseï est l'intention comme le dit Tamura senseï.

Merci pour la lecture.

Amicalement,

Léo



stéphane 15/02/2010 17:09


Merci Léo pour cet article, je suis ton blog depuis pas mal de temps et c'est toujours très instructif... à recouper avec l'article d'Ivan sur les influences martiales de O'sensei.

J'ai l'impression d'assister à une multiplication des courants et à la montée d'un certain intégrisme concernant l'Aïkido : certains aïkidoka vivent dans un monde très manichéen avec les gentils
aïkidoka d'un côté et les méchants de l'autre. D'autres sont persuadés de détenir une vérité, la vrai enseignement de O'sensei avec des opinions très tranchées sur l'étiquette, la nomenclature, le
rôle des armes et le rapport de l'Aïkido aux autres disciplines et à la martilaité. Tant mieux pour eux !

Ce doit être plus rassurant que de devoir sans arrêt se remettre en question pour évoluer.
Mais je ne vois pas trop comment l'Aïkido pourra garder un semblant d'unité dans le siècle à venir... 

L'Aïkido du fondateur est mort avec lui. C'est notre tâche de l'interpréter, de nous l'approprier, voire de de le réinventer et je pense que chacun fait de son mieux, avec plus ou moins de talent,
pour y parvenir.



Léo Tamaki 15/02/2010 23:48



Bonjour Stéphane,

Merci pour la lecture.

Le monde de l'Aïkido n'est malheureusement pas le seul à fonctionner de la sorte. Il en est de même dans tout regroupement humain, qu'il s'agisse d'autres disciplines martiales, de religion, de
politique et même d'art!

L'unité à mon sens sera la référence au Fondateur et à ses valeurs humanistes, à défaut des valeurs religieuses. Encore que certains commencent déjà à s'en affranchir.

S'il est une chose que le passé nous apprend c'est que rien n'est figé et que tout est destiné à évoluer.

Bonne pratique,

Léo



Damien 15/02/2010 10:41


Je ne peux qu'être entièrement en accord avec cette vision d'ouverture que tu décris. La "richesse des différences" étant un des leitmotiv de Maître Nocquet, et il considérait que c'était partie
intégrante de l'enseignement qu'il avait reçu auprès de Ueshiba Morihei.

Pour ceux que cela peut intéresser, je propose à la lecture cet échange
entre Maître Nocquet et le second doshu qui vient étayer ton propos.


Léo Tamaki 15/02/2010 11:31



Merci pour cet excellent échange que je ne connaissais pas!

Léo



ivan 15/02/2010 10:23


Bon article de fond, merci pour ces réflexions. Le coup de la tasse de thé selon Tamura me rappelle l'histoire chinoise des trois aveugles qui touchent un éléphant. Après cette expérience, le 1er
dit "un éléphant c'est une trompe", le 2ème "non, un éléphant c'est une patte". Pas du tout dit le 3ème, "un éléphant c'est une petite queue avec une touffe de poils au bout". Incapable de
saisir la totalité de l'art d'O Senseï, ses élèves sont tous détenteurs de la vérité, mais partiellement. Il faudrait les étudier tous pour avoir une chance de retrouver ce que faisait O
Sensei.

Je me permet, pour ceux que ça intéresse, de rediriger les intéressés sur toutes les influences martiales d'O Sensei. 
Bonne journée. 


Léo Tamaki 15/02/2010 11:27



Merci et bonne journée ;-)

Léo