Budo no Nayami

Interview Royama Hatsuo, trois maîtres pour une légende

31 Mai 2010 , Rédigé par Léo Tamaki Publié dans #Interviews

Royama Hatsuo, 9° dan de Karaté, est une légende des Budo. Lien direct avec la pratique martiale de trois des plus grands maîtres du vingtième siècle il est l'un des derniers représentants du Jissen Karaté traditionnel.



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Royama Hatsuo



Senseï, comment avez-vous débuté la pratique des arts martiaux?

J'ai soixante-deux ans. Je suis né en l'an vingt-trois de l'ère Showa. A l'époque Rikidozan était l'idole de tous les enfants. Nous étions tous impressionnés par son "Karaté chop"! (rires) Je me disais "Le Karaté est vraiment impressionnant!". C'est le sentiment que le Karaté était un art extraordinaire qui m'a donné le courage de débuter les arts martiaux.

(Note de l'auteur: - Ere Showa: la période Showa, ère de paix éclairée, correspond au règne de l'empereur Hirohito, de 1926 à 1989. Maître Royama est né en 1948.
- Rikidozan: 1924 – 1963 Sumotori puis catcheur Rikidozan fut l'une des plus grandes idoles du Japon des années 50. L'une de ses spécialités était le "Karaté chop", frappe du tranchant de la main.)


Et c'est avec Oyama senseï que vous avez débuté la pratique?

Oui. Lorsque je suis devenu disciple de maître Oyama le Kyokushin Kaïkan n'existait pas encore. Le lieu où l'on s'entraînait était simplement appelé Oyama dojo. C'était vraiment un petit dojo étroit qui se trouvait derrière l'université Rikkyo. C'était il y a presque cinquante ans…

(N.d.a. : - Kyokushin Kaïkan: organisation fondée par maître Oyama.)


Le nom de Kyokushin n'était pas encore utilisé à l'époque?

Non. On ne disait pas Karaté ceci ou cela. Maître Oyama a fondé son école sur son étude de plusieurs styles tels que le Goju ryu, le Shoreï ryu, le Kobayashi ryu et des styles chinois dont il garda ce qu'il estimait le plus intéressant. Toutes ces écoles étaient listées sur l'enseigne du dojo.

Il a donc étudié de nombreux styles.

Oui, il m'a notamment raconté avoir étudié auprès de Funakoshi senseï, Yamaguchi senseï et So Ei Nen senseï, un maître coréen. Après avoir étudié toutes ces écoles traditionnelles Oyama senseï est parvenu à la conclusion qu'il était nécessaire de pratiquer le combat avec contact. Son travail était ancré dans la réalité. Il disait: "Est-ce que la pastèque est sucrée? On ne peut le savoir sans l'avoir goûtée! L'homme ne peut savoir si sa technique pourrait abattre un adversaire sans combattre." (rires)
C'était une façon très pragmatique et rationnelle de concevoir les choses. En ce sens son Karaté était très simple et compréhensible. Maître Oyama était un homme entier pour qui les choses étaient noires ou blanches. C'était très clair et je crois que c'est une des raisons du succès de ce style dans le monde.

(N.d.a. : - So Ei Nen: So Ei Nen aussi appelé So Nei Chu était un expert de Goju ryu Karaté.)



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Royama Hatsuo fut l'un des plus proches élèves de Oyama Masutatsu, fondateur du Kyokushin karaté



Quelle était votre motivation pour pratiquer un style si dur?
A l'époque l'état d'esprit était très différent. On supposait qu'un homme ne pouvait réussir s'il n'était pas fort. C'était une autre façon de penser. On considérait toujours qu'il fallait être fort même en bagarre! (rires)
C'était une époque où l'état d'esprit était très combattif. Bien sûr parmi mes amis il y avait des dragueurs mais tout le monde se moquait d'eux. Tout le monde voulait être fort! Et c'est aussi ce qui m'a amené à pousser les portes de l'Oyama dojo.

Les années cinquante au Japon étaient une époque très violente. Vous battiez-vous beaucoup?

En réalité plus je progressais en Karaté et moins je me battais. Non pas pour une raison aussi noble que de vouloir épargner un adversaire parce que je devenais plus efficace, mais parce que je n'en avais plus la force!
J'avais commencé le Karaté pour devenir fort en combat mais la pratique était si intense que la pensée de me battre ne pouvait même pas m'effleurer l'esprit. Arriver à supporter l'entraînement était véritablement un défi quotidien.



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Tameshiwari, une des spécialités du Kyokushin Karaté et de Royama senseï



Pouvez-vous nous parler de la pratique à l'Oyama dojo?
L'entraînement de l'époque du Kyokushin Kaïkan était intense. Mais ce n'était en rien comparable à l'époque de l'Oyama dojo. Il y avait quatre cours hebdomadaires et les entraînements duraient trois à quatre heures. Lorsque nous étions nombreux il y avait une trentaine d'élèves mais en général nous étions qu'une dizaine et il arrivait même souvent que nous ne soyons que cinq ou six. L'entraînement était si dur que beaucoup abandonnaient mais c'est aussi ce qui rassemblait les autres.

L'Oyama dojo était étroit mais à chaque printemps et à l'automne nous voyions arriver des dizaines de nouveaux élèves. Les sempaïs disaient alors "Il est temps d'éclaircir les rangs…" et les brimades commençaient. C'étaient de véritables tortures. Durant ces entrainements de trois ou quatre heures nous faisions au moins une heure de kumité. L'intensité et la violence étaient telles que cela faisait fuir la majorité des nouveaux élèves.


Pouvez-vous nous parler maintenant de la pratique à l'époque du Kyokushin Kaïkan?

A l'époque du Kyokushin Kaïkan l'entraînement était aussi rigoureux. Une des principales différences était le rassemblement annuel, le Taïkaï, pendant lequel avait lieu une grande compétition. Tout le monde voulait y être au meilleur de sa forme et planifiait son entrainement par rapport à cet évènement. Les kumités devenaient plus souples afin de ne pas se blesser lorsqu'il approchait, ce genre de choses. Bien entendu il arrivait toujours qu'une insolence soir réprimée par les sempaïs en combat mais il y avait tout de même une baisse d'intensité. Du temps de l'Oyama dojo il n'y avait pas d'objectif particulier de cette sorte et l'entraînement n'était pas calculé en fonction de telle ou telle manifestation. Chacun venait se mettre à l'épreuve et c'était un défi permanent.

C'était vraiment une pratique intense.

C'était effrayant! Et même si je n'ai jamais songé à arrêter il m'arrivait parfois de me dire qu'il vaudrait mieux que j'évite de combattre ce jour là.
Un jour je me suis arrêté dans un parc sur le chemin du Dojo et je me suis bandé la main gauche comme si je m'étais blessé. Je n'étais pas blessé mais je faisais comme si car j'étais totalement épuisé. Au moment des kumités lorsqu'un sempaï m'a demandé pourquoi je ne combattait pas j'ai dit "Excusez-moi mais je suis blessé.". Il m'a répondu "Tu as une main droite non?!". C'était vraiment un entrainement sévère. (rires)



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Avec des entrainements quotidiens d'une telle rigueur les blessures devaient être nombreuses?
C'était permanent! Il ne se passait pas un jour sans que je saigne du nez. J'avais le nez en sang tout le long de l'année! (rires)

Vous frappiez aussi au visage?

En général les sempaïs utilisaient la paume de leur main pour frapper le visage mais certains tapaient avec leurs poings. Il n'y avait ni règles ni compétitions à l'époque et c'était vraiment du Karaté de combat, c'était l'école de la réalité. On projetait en saisissant les testicules, on étranglait son adversaire, on frappait les parties génitales, ce genre de choses.

Mais cela se faisait hors entraînement?

Non non, c'était ce que nous faisions dans l'entraînement courant pendant les assauts. Nous faisions tout pour vaincre et utilisions toutes les possibilités du combat. Certains anciens venant du Judo utilisaient beaucoup de projections, d'autres privilégiaient les frappes, il fallait vraiment s'attendre à tout.

C'est très différent de l'entraînement actuel.

Cela n'a rien à voir! La pratique de cette époque correspond à ce que Sosaï appelait Budo Karaté. Mais les compétitions sont arrivées et c'est devenu un Karaté sportif qui s'est éloigné du Budo à mesure que les règles s'accumulaient…
Le problème est que les pratiquants de Karaté sportif croient faire du Budo Karaté mais ils ne savent même pas ce que c'est!

(N.d.a. : - Sosaï: président, gouverneur. Titre de respect utilisé pour désigner Oyama Masutatsu, fondateur du Kyokushin Karaté.)



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Qu'est-ce que le Budo?
L'une des significations du caractère Bu de Budo est l'arrêt d'une lance. L'esprit du Budo est donc l'évitement et l'arrêt du combat. C'est ce but que nous devons poursuivre à travers la pratique. Mais le Budo ne se nourrit pas de mots mais d'actes et l'aspect technique est donc indissociable de l'esprit. C'est la capacité à arrêter la lance quelle que soit l'attaque qui nous vise qui donne vie à cet esprit. De la même façon le travail technique ne peut vivre sans le cœur…
Le Budo est paradoxal car il ne faut ni frapper ni être frappé et pourtant ce sont ces actions qui forment l'essence de la pratique.

Quelle est la place de la compétition dans la pratique?

Aujourd'hui le Karaté est un concours de qualités physiques, la comparaison d'un travail de musculation, de puissance et d'endurance. Tout ce qui consiste à jouer dans et d'un règlement n'a rien à voir avec le véritable esprit du Budo.

Lorsqu'un être humain reçoit une frappe au visage il entre en état de choc. C'est une chose à laquelle on ne peut jamais réellement s'habituer. C'est d'ailleurs un réflexe de chercher à esquiver ce type de coup. C'est aussi pourquoi c'est l'une des cibles principales des pratiques martiales. Si un tel coup atteint efficacement son but l'adversaire est terrassé. Le corps peut être entrainé à résister aux frappes mais pas le visage.

Malheureusement la plupart des pratiquants actuels de Kyokushin sont incapables de donner ou recevoir une attaque au visage. Leur conscience exclut d'emblée cette possibilité parce que leur entrainement ayant pour but ou modèle les compétitions il se fait en utilisant leurs règles. Ne travaillant jamais cette éventualité leur corps n'est pas capable d'y répondre efficacement spontanément. On ne peut alors plus parler de Budo.

Lorsque vous donnez cours faites-vous combattre selon certaines règles?

Aucunes règles. Le combat est pratiqué comme dans le passé sans limites de cible ni de techniques. C'est ce que je considère être le véritable Karaté.



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Royama senseï a élaboré de nombreux outils de pratique aussi simples qu'efficaces



Et lors des compétitions que vous organisez?
Lors des compétitions que nous organisons la frappe au visage et les projections sont aussi autorisées ainsi que les immobilisations "immédiates". Pourquoi immédiates? Parce que dans le Budo il est important de considérer que l'adversaire n'est pas seul. Il est nécessaire de pouvoir faire face à deux, trois ou plusieurs ennemis simultanément et cela ne laisse pas la place à un long travail au sol. La compétition n'est pas le Budo mais un simple outil. Et l'outil ne doit pas dénaturer l'essence de la discipline.

Dans les Sogo kakutogi, sports de combats modernes, le ne-waza, travail au sol, est très développé mais souvent trop long. C'est efficace mais cela n'a pas de sens du point de vue martial. Toute technique est valable si elle est immédiate et ne rend pas celui qui l'effectue vulnérable. Ce qui est malheureusement le cas de la majorité des combats au sol. Le ne-waza n'est donc autorisé que s'il est immédiat. Dans le contexte martial le travail debout doit être privilégié.


Nous accordons aussi beaucoup d'importance aux ura-wazas. Lorsque votre adversaire tente de vous projeter si vous n'êtes pas capable d'appliquer instantanément une telle technique vous serez à sa merci.

Je voudrais que les nombreuses techniques travaillées durant l'entraînement puissent être utilisées dans ce type d'affrontement. S'il sera impossible d'en autoriser la totalité pour des raisons de sécurité je voudrais qu'il soit possible d'en travailler la très large majorité. Aujourd'hui les combattants n'utilisent pas même un dixième des techniques du Karaté. La frontière entre le Karaté et le Kick-boxing s'efface peu à peu. On ne peut plus parler de Dojos de Karaté mais de Karaté gyms. Je tiens à ce que le Karaté garde son identité.
C'est en prenant tous ces élément en compte que je voudrais achever un système permettant de s'affronter dans lequel les règles ne pervertiraient pas mais renforceraient l'esprit du Budo Karaté. C'est quelque chose de très difficile.

Que représentent les katas pour vous?

Beaucoup de personnes considèrent que les katas ne sont que des formes. Mais ce sont ces formes qui renferment l'essence du Karaté. Les katas sont le support de la transmission. Non seulement de la transmission technique mais aussi de la transmission de l'esprit de la discipline.
On retrouve souvent le cœur du Karaté dans des maximes célèbres:
"La pratique commence et se termine par le salut (l'étiquette)."
"Karaté ni sente nashi. (Il n'y a pas d'attaque en Karaté)"
Et ces maximes vivent dans les katas! Les katas commencent et se terminent par le salut. Les katas ne débutent jamais par une attaque. Les katas sont l'âme du Karaté.



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"Les katas sont l'âme du Karaté"



Quelle est pour vous la signification de "Karaté ni sente nashi"?
Bien entendu de façon littérale il arrive que l'on prenne l'initiative et que l'on attaque. Imaginez simplement que la vie de quelqu'un soit en danger devant vous. La justice nécessite parfois de tels actes et il existe des cas où l'on ne peut faire autrement. Mais, et c'est l'essentiel, c'est un état d'esprit inadmissible dans des circonstances normales, surtout venant d'un karatéka.
Si l'on commence à se dire qu'il sera plus facile de vaincre en attaquant le premier la forme technique sera modifiée mais surtout l'esprit disparaîtra.

L'esprit du Karaté semble occuper une place prépondérante dans votre conception de la pratique. Pourtant il semble que le Jissen Karaté ait souvent les faveurs de jeunes bagarreurs.

Lorsque l'on suit une voie juste on développe un cœur juste. Je ne peux m'empêcher de penser que si quelqu'un est entrainé dans une spirale de violence il y a un problème dans sa pratique.
Il est facile de faire de grands discours et de dire qu'il faut protéger les autres au péril de sa vie. C'est pourtant cet état d'esprit que l'on doit viser.
La pratique du Karaté rend fort. On y apprend à frapper efficacement en développant son physique. Mais il est essentiel que le pratiquant comprenne que plus il devient fort plus il est redevable et doit se rendre utile à la société. Plus il devient fort plus il doit être bon et juste. La vigueur et la puissance physique ne sont pas la véritable force. Est véritablement fort celui qui sait tendre la main à ceux qui sont dans le besoin. Je crois que c'est la véritable vocation du Karaté et une différence fondamentale avec les sports de combat.

La pratique doit transmettre un esprit modeste et généreux. La force doit servir à aider le faible. C'est là le véritable esprit du Karaté.



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"La force doit servir à aider le faible"



Le Karaté est-il un budo, un bujutsu ou un kakutogi?
Le Karaté est un budo. Il a aussi la nature du bujutsu mais le jutsu, la technique, n'est que la porte d'entrée qui mène au do, la Voie. Il ne faut pas que la pratique s'arrête au jutsu sinon on ne peut parler de Karaté.

Le bujutsu est donc une partie du budo?

Tout à fait. On suit la Voie grâce à la technique. Mais la technique seule n'est pas la Voie.

Beaucoup d'écoles de Iaïdo se sont éloignées des racines du Iaïjutsu de la même façon que le Kendo par rapport au Kenjutsu. Qu'en est-il en Karaté?

Une spécificité de ces disciplines est qu'elles sont basées sur le travail des armes. Ce n'est pas le cas du Karaté qui est une discipline que l'on pratique essentiellement à mains nues. Aujourd'hui personne ne marche dans la rue avec un sabre au côté qu'il peut dégainer en cas de nécessité et il est sans doute plus difficile de vivre des pratiques qui ne peuvent s'exprimer hors du dojo. Leur éloignement du quotidien rend leur compréhension sans doute plus difficile ce qui peut être une des raisons qui ont mené à leur évolution technique.
En Karaté aussi nous utilisons le bo, les saïs et d'autres armes mais cela reste essentiellement une discipline à mains nues. L'absence du travail des armes est une spécificité qui a sans doute permis une transmission plus complète de la discipline.



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Travail au bo



Cela fait près de cinquante ans que vous pratiquez. Appréciez-vous toujours autant cela?
Evidemment! Plus j'approfondis ce chemin et plus je l'apprécie. Même si j'ai l'impression de gravir une montagne dont je ne vois pas le sommet! (rires)

Quels ont été vos maîtres?

J'ai étudié avec trois maîtres. Oyama Masutatsu senseï et Nakamura Hideo senseï en Karaté, et Sawaï Ken'ichi du Kempo chinois. C'est mon trésor, ma véritable richesse. J'ai eu la chance de voir le plus haut niveau de la pratique martiale. C'est pourquoi je ne peux jamais me satisfaire de mon niveau.

(N.d.a. : - Sawaï Ken'ichi, 1903-1988, est le fondateur du Taïkiken, discipline issue principalement de sa pratique auprès de Wang Xiang Zhaï, créateur du Yi Chuan / Da Cheng Chuan.

- Kempo: méthode du poing. Dénomination globale généralement utilisée pour désigner les arts martiaux chinois ou les arts japonais issus de Chine.)


Vos maîtres avaient-ils atteint la perfection?

Hmm… c'est ce que je voudrais croire. Mais eux aussi avaient un objectif qu'ils ont gardé à l'esprit en persévérant. C'est pourquoi Sosaï s'est entrainé jusqu'à ses derniers instants. C'est pourquoi lorsque j'ai été voir Sawaï senseï dix jours avant sa mort il m'a dit en me voyant "Toi, viens me saisir." et m'a utilisé comme partenaire pour une séance d'entraînement intensive. C'est pourquoi Nakamura senseï qui a presque cent ans continue à pratiquer.
Les véritables maîtres ont le désir constant de découvrir et progresser. Jusqu'à leur mort. Et c'est un sentiment que je comprends parfaitement et qui m'inspire. J'ai vu leur énergie dirigée jusqu'au dernier instant dans cet élan vers la perfection.
J'ai soixante ans. Je suis encore très jeune. Cela ne fait que quarante-cinq ans que je pratique. Le Budo est une Voie dans laquelle on engage sa vie et que l'on pratique jusqu'à son dernier souffle.



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"J'ai soixante ans. Je suis encore très jeune."



Quels sont les points essentiels que vous retenez de l'enseignement d'Oyama senseï?
Le Karaté d'Oyama senseï était fondé sur la puissance. Auprès de lui j'ai appris la sévérité du combat. "La défaite est la mort. Si tu veux vivre tu dois vaincre!" La pratique visait la victoire quel que soit l'adversaire et les difficultés à surmonter. C'est cela que j'ai appris auprès d'Oyama senseï.

Que retenez-vous de l'enseignement de Sawaï senseï?

Sawaï senseï m'a enseigné une méthode de tanren, un moyen permettant de forger son corps et développer ses capacités.

Dans le passé la musculation n'était pas utilisée en Karaté. Aujourd'hui l'approche que l'on dit "rationnelle" tend à inclure certains exercices de développement musculaire spécifiques. Je ne suis pas contre cela mais une force limitée à une jambe ou un bras est comme une technique morte. Elle ne peut générer de véritable puissance et n'est d'aucune utilité. Le travail du Iken est un tanren bien plus important. Il permet au corps de se soutenir, de forger une armature souple. Trop souvent le désir de se renforcer rend dur, raide. Le renforcement du corps ne doit pas se faire au détriment du mouvement. Le Iken permet d'être solide tout en restant mobile et fluide.

Je pense non seulement qu'il est plus important de faire du Iken que de la musculation, mais je dirai même que l'on ne peut développer un Karaté véritablement puissant sans un travail de ce type. La musculation peut bien sûr être utile mais il n'est pas nécessaire de pouvoir soulever de très lourdes charges mais d'être explosif.

(N.d.a. : - Iken: traduction japonaise de l'école Yi Chuan, "le poing de l'intention".)



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Une posture issue du Taïkiken



Un des principaux exercices du Iken/Taïkiken est le ritsu zen, zen debout. Pouvez-vous nous expliquer le sens de ce travail?
Le zen debout permet l'écoulement du ki, l'accumulation de l'énergie dans le tanden et le développement de la force explosive. C'est un travail fondamental qui n'existe plus dans le Karaté moderne.

Quel est le lien entre le corps et l'esprit?

Le Karaté est un Do, une voie. Pour l'emprunter il est essentiel que le corps soit uni et que le ki, l'intention guide le corps. La technique est une question secondaire.
La majorité des attaques se passent par surprise. Si on ne peut réagir dans ce type de situation la défaite est assurée. Dans le passé cela signifiait bien souvent la mort. Face à une attaque surprise la plupart des gens se cachent, sont paralysés. C'est un corps et un esprit qui possèdent la force d'agir que nous devons développer par la pratique. C'est cela qui permet de faire vivre et d'utiliser naturellement les techniques. Quelle que soit notre virtuosité sans un esprit ferme et imperturbable elles ne servent à rien.



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"C'est un corps et un esprit qui possèdent la force d'agir que nous devons développer par la pratique."



Le travail des attaques surprises est un sujet rarement abordé aujourd'hui.
Oui. Et pourtant la surprise et surtout la perte d'équilibre qui en résulte généralement sont un grave danger qui met notre vie en péril. La conservation de l'équilibre est un élément fondamental de la pratique martiale. Pas une stabilité rigide mais la capacité à utiliser son corps efficacement. Lorsque le corps et l'esprit sont unis, que les mains et les pieds agissent ensemble, il est possible de faire face.
Aujourd'hui le corps des gens est devenu plus grand, plus massif que celui de nos ancêtres. Malheureusement cela s'est aussi accompagné d'une perte de l'agilité.

Quelle est l'importance du travail technique?

C'est une question difficile. On étudie et pratique des milliers de technique mais un seul geste est utile dans l'instant. Est-ce un mouvement que l'on a étudié en cours ou quelque chose d'extravagant et de totalement spontané? Peu importe. L'essentiel est que les fondements soient respectés. Union du corps et de l'esprit, corps lié et souple, hanche basse…



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La puissance de la frappe de Royama senseï est telle qu'un élève était charger de freiner la chute de son partenaire!



Vous parlez souvent de souplesse. Quelle est l'importance de cette qualité?
Le corps souple est essentiel. La tension donne une impression de force mais elle est très superficielle, raide, lente. Le corps souple est l'état naturel et le seul à permettre de développer la véritable puissance.

Si Oyama senseï et Sawaï senseï sont connus de la plupart des pratiquants Nakamura senseï est moins connu hors du Japon. Pourriez-vous nous le présenter?

Nakamura Hideo était le directeur technique du département de Karaté au Daï Nihon Butokukaï de Kyoto. Grâce à lui j'ai découvert la profondeur cachée du Karaté.

Nakamura senseï est d'une efficacité phénoménale. Il a parfois affronté une dizaine de personnes simultanément et a plusieurs fois fait face à mains nues à des adversaires armés d'armes blanches. Il a aussi malheureusement dû tuer au cours de sa vie en venant à l'aide d'autres personnes. Trois personnes à Shinjuku et trois autres à Yamanashi.

La technique de Nakamura senseï est stupéfiante mais son âme, sa façon de vivre sont encore plus impressionnantes. C'est un homme pour qui la pratique n'a pour but que de rendre l'être humain utile à la société. Un véritable maître de Budo.

Pouvez-vous nous parler de la pratique de Nakamura senseï?

Lorsque j'étais jeune Nakamura senseï ne cessait de me répéter que j'étais lent. J'avais dix-neuf ans et j'étais certain d'être plus rapide que quiconque! Le temps que mes adversaires frappent une fois j'avais le temps de les toucher deux ou trois fois. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. Mais Nakamura senseï comme tous les maîtres du passé ne donnaient pas de réponse. Il fallait expérimenter et découvrir par nous-mêmes, de la même façon que les pratiquants de zen. Il nous montrait le problème et nous devions trouver la solution.
Dix après qu'il m'ait dit cela lors d'une de ses démonstrations à Osaka nous l'avons filmé avec un caméraman professionnel. Mais même en passant le film au ralenti sa main… disparaissait.

Quel type d'entraînement suivait maître Nakamura?

L'entraînement de Nakamura senseï était très simple. Généralement il faisait quelques exercices de renforcement puis travaillait les kihons, les bases. Il faisait par exemple chudan uke suivi de chudan tsuki. Pendant six à sept heures. Plusieurs mois de suite. Et à quoi passait-il ensuite? Jodan uke, jodan tsuki! (rires)
Nakamura senseï variait toutefois ce travail en changeant les conditions extérieures, en s'entraînant sur le sable, à la montagne. Il augmentait aussi la difficulté en faisant des choses telles que verser de l'huile sur des roches déjà glissantes. Partout et tout le temps il travaillait les mouvements fondamentaux jusqu'à ce qu'ils soient une seconde nature pour lui. Il s'est entrainé jour après jour afin que les kihons prennent vie et soient utilisables. Le Karaté de Nakamura senseï est ancré dans les kihons et grâce à cela ses mouvements sont aussi élégants qu'ils sont tranchants.



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Uraken, une spécialité de Royama senseï



Le travail des kihons était-il aussi important en Kyokushin?
En Kyokushin l'accent est mis sur le combat. Les kihons et les katas ne sont malheureusement souvent travaillés que pour préparer les passages de grades. Mais la vision de Nakamura senseï est tout à fait différente. La véritable technique du Karaté, les mouvements fondamentaux, sont pour lui dans les katas. Ce sont ces mouvements que l'on doit intégrer à notre corps et d'où découlent toutes les applications.
Oyama senseï disait "L'essence du Karaté est le kumité, l'essence du kumité est le kihon." Il le disait mais il répétait aussi souvent "Toi! Il suffit d'avoir la puissance!". (rires) Peut-être à cette époque n'avait-il pas encore réalisé au plus profond l'importance du kihon. C'est une chose que je n'ai personnellement réellement comprise qu'au contact de Nakamura senseï.

Pratiquer les mêmes kihons six à sept heures de suite durant des mois demande une volonté phénoménale.

Tout à fait. Il y a par exemple des personnes qui travaillent leurs frappes en tapant dans un sac pendant qu'ils lisent! Le cœur est ailleurs et la technique restera vide. C'est malheureusement souvent ainsi que les gens s'entraînent aujourd'hui…
Sans présence et sans intention la technique ne peut vivre, elle ne peut habiter le corps.



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"Sans présence et sans intention la technique ne peut vivre, elle ne peut habiter le corps."



Nakamura senseï insiste sur l'importance du kokoro, le cœur. L'esprit doit guider le corps. Mais la majorité des gens pratiquent comme s'ils dansaient dans une discothèque! Leur esprit est vide et ils ne font que suer. C'est ainsi qu'ils s'entraînent et ils trouvent cela agréable. Ils suent beaucoup mais leur cœur est ailleurs.
Dans le passé on disait "Ne mouillez pas votre keïkogi avec la sueur!". Ils faisaient attention à ce genre de choses. C'est le cœur qui doit guider le corps. La visualisation et l'intention sont essentielles. Sans eux on ne peut atteindre la véritable puissance.

Vous avez parlé plus tôt des ura wazas. Qu'appelez-vous ainsi?

Les omote wazas correspondent à une distance longue où l'on frappe, bloque, esquive. Les ura wazas correspondent à un travail de contact. Cela inclut les clés, les immobilisations, les projections. C'est un travail qui existe en Karaté et qui devrait être étudié. Cela ne convient pas à beaucoup car ce sont des techniques qui doivent être répétées inlassablement pendant des années avant d'être véritablement efficaces. Comme aujourd'hui cela ne peut être utilisé en compétitions… En revanche c'est très utile en combat véritable. C'est pourquoi Nakamura senseï les a beaucoup travaillées.



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Ura-waza par Royama Hatsuo senseï sur l'un de ses uchi-deshis



Le Karaté n'est complet que lorsque les omote wazas et les ura wazas sont enseignées. Le combat doit être envisagé sous toutes ses formes, lutte, corps à corps, distance de frappes, etc… Dans le passé nous ne travaillions pas beaucoup les ura wazas et je n'imaginais pas que l'on pouvait appliquer ce type de techniques sur des frappes. En réalité c'est un travail extrêmement efficace. Oyama senseï avait d'ailleurs pratiqué le Judo à haut niveau et était ami avec le célèbre Kimura Masahiko tandis que Sawaï senseï était 5ème dan de Judo du Kodokan.

Vous semblez penser que c'est la compétition qui est en partie responsable de la disparition de ce type de travail.

Tout à fait. Le travail de techniques articulaires est partie intégrante du Karaté et Nakamura Hideo est un expert de ces ura waza. Chacun de ses gestes est dirigé vers des points vitaux et provoque des douleurs tétanisantes. Le moindre contact génère une douleur intolérable et l'on bondit pour y échapper mais lorsqu'il y a eu contact l'adversaire ne doit pas pouvoir se dégager.
Le bout des doigts de senseï est extrêmement fort. Il avait l'habitude de superposer deux paires de baguettes jetables en bambou et en brisait le dernier centimètre avec son pouce!



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Il existe de nombreuses formes de Karaté. Quel est votre sentiment par rapport à cela?
Je vais prendre l'exemple du salut. En Kyokushin nous saluons ainsi. C'est la position qu'Oyama senseï considérait la plus correcte pour un karatéka. Mais d'autres formes sont adoptées par d'autres écoles et on ne peut dire que cela est juste ou faux. C'est un choix de formes, ce n'est pas un véritable problème. L'essentiel est l'intention, le désir de vivre en bonne entente.
La pratique est codifiée et on dit que l'homme comprend par la forme. C'est toujours par cela que je commence à enseigner, au Japon comme à l'étranger. Le cœur comprend ce que le corps intègre.

Avez-vous un conseil à donner aux pratiquants pour clore cet entretien?

Nous avons longuement parlé de l'esprit de la pratique aussi je vais parler de deux points techniques importants.
Tout d'abord il est essentiel de travailler les techniques issues des katas, de pouvoir les faire vivre en combat et même en compétition. Le sentiment lorsque les katas sont pratiqués n'est alors plus le même.
Ensuite ne pas oublier que le kihon n'est pas le kumité, le kumité n'est pas le tanren, le tanren n'est pas le kata, le kata n'est pas le kihon. Chaque chose doit être présente et ne peut être remplacée par une autre. C'est la véritable pratique du Karaté.

Merci senseï.

C'est moi qui vous remercie.



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Photos Jean-Baptiste Rosello.


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ichi 05/06/2010 11:29



Merci beaucoup pour cet article; Ses mains sont hallucinantes!!!!!!!



Léo Tamaki 05/06/2010 13:25



Merci pour la lecture ;-)


 


Oui comme le disent ses élèves ses mains sont de véritables armes...


 


Léo


 



Maxime 03/06/2010 09:08



Merci pour cette interview, un bien bel exemple.



Léo Tamaki 03/06/2010 09:18



Merci pour la lecture ;-)


 


Léo


 



Fahnun 02/06/2010 11:10



Encore une excellente interview :-)   Avez-vous l'intention d'interviewer Nakamura sensei ou un de ses élèves? J'avoue être intrigué par la méthode de ce grand maître maintenant ...


Lire vos articles est toujours un plaisir, Léo!!


Mais une petite question en passant: le magazine Samurai existe toujours? (Je n'habite pas en France alors c'est un peu difficile de suivre tous les changements depuis Dragon)



Léo Tamaki 02/06/2010 11:55



Bonjour,


 


Eh bien... Royama senseï est l'un des élèves de Nakamura senseï ;-)


Je suis actuellement en train de travailler sur plusieurs autres interviews mais si j'en ai l'occasion je saisirai bien sûr la chance de rencontrer Nakamura senseï.


 


Concernant le magazine Samouraï il existe toujours en effet.


 


Merci pour la lecture ;-)


 


Léo


 



Naccache fabrice 01/06/2010 22:54



Merci de nous faire partager ces passionnantes rencontres !



Léo Tamaki 02/06/2010 11:56



Merci pour la lecture ;-)


 


Léo


 



Yaël. 01/06/2010 18:53



Bonjour


 


Merci Léo de mettre cet entretient sur ton site. En lisant tes autres conversations avec les grands maîtres j'ai toujours eu un sentiment de respect bien sur mais aussi quelque chose de
particulier pour chacun (la sensibilité de Hino, la puissance de akuzawa entre autre...) qui m'impressionnait juste à la lecture. Mais là c'est la première fois que je me sens aussi,...comment
dire...."petit" !!


Je n'ai pas eu ce sentiment en lisant les entretiens avec Kuroda sensaï par exemple, je ne sais pas pourquoi...peut être parceque je ne pratique pas la même discipline.


Bien sur cela reste des ressentis de "littéraire" et non pratique que rien ne remplace. Sauf si on aime la "masturbation intellectuelle"...


Merci encore. Et petite question profites tu de ces entretiens pour pratiquer avec ces maîtres ??


Amitiés !



Léo Tamaki 02/06/2010 11:58



Bonjour Yaël,


 


En effet chaque maître dégage quelque chose de particulier. Concernant Royama senseï ce sont sans doute ses propos qui t'ont donnés cette impression car c'est quelqu'un de très abordable et de
très sympathique.


 


Concernant la pratique j'essaye en effet toujours de travailler un minimum avec les maîtres que j'interviewe car c'est cela qui reste au coeur de mes recherches.


 


Amicalement,


 


Léo


 



Mat. :-) 31/05/2010 22:47



Merci Léo.



Léo Tamaki 31/05/2010 23:43



;-)


 


Léo


 



ジャック 31/05/2010 22:35



Bonsoir Léo,


Merci beaucoup pour cette sublime interview.


Voici LE karate tel que je le conçois, dans le principe du plein contact sans se limiter à le boxe, avec les clefs, les étranglements, les projections issues des écoles chinoises mais aussi
japonaises (pour les arts issus influencés par Yamato)


Encore merci, quel plaisir de voir ces principes partagés et toujours subsistants.


Amicalement


Jack



Léo Tamaki 31/05/2010 23:44



Bonsoir Jack,


 


Royama senseï est le représentant du Jissen Karaté par excellence. Ayant confronté sa technique aux plus durs et étudié auprès des plus grands, il est l'un des derniers géants.


 


Amicalement,


 


Léo